Campagne de diffamation

Guido Bellido, chef de cabinet, la cible de la campagne de dénigrement. (Source : AFP)

Une offensive de la droite vise le chef de cabinet et le ministre des affaires étrangères, l’aile radicale du gouvernement de Pedro Castillo. Ils les accusent d’être des terroristes en raison de leurs liens présumés avec le Sentier lumineux, le groupe armé maoïste vaincu il y a plus de vingt ans.

À peine un mois après son entrée en fonction, le président Pedro Castillo, dont la victoire électorale est considérée comme historique, est confronté à des complots visant à l’évincer du pouvoir. L’offensive contre lui vise le secteur le plus à gauche du gouvernement. C’est sur ce flanc qu’ils tirent pour affaiblir le régime progressiste récemment inauguré par l’instituteur rural qui a accédé à la présidence en reprenant les espoirs de changement et les revendications des exclus. L’objectif est de diviser le gouvernement entre  supposés radicaux et modérés, pour le pousser dans ses retranchements. Avec ces attaques, certains chercheraient à pousser Castillo vers le centre, mais l’objectif de l’aile droite qui mène cette offensive est de le démettre de ses fonctions.

Les élites n’acceptent pas comme président ce professeur d’origine andine qui veut changer le modèle néolibéral et en finir avec les profondes inégalités. Ce que la droite craint le plus, c’est que le gouvernement de Castillo réussisse, car cela signifierait la consolidation de changements qu’elle veut à tout prix éviter. Le Congrès est contrôlé par la droite et peut, avec deux tiers des voix, démettre le chef de l’État en faisant appel à la figure de l’ « incapacité morale » sans avoir à prouver quoi que ce soit d’irrégulier. C’est aujourd’hui un espace clé de la conspiration déstabilisatrice. Les médias fonctionnent comme des complices enthousiastes de l’obstructionnisme et des putschistes parlementaires.

Cerrón et Bellido

L’aile droite tire sans relâche sur les ministres, les membres du Congrès et les dirigeants du parti au pouvoir. Les cibles privilégiées de ces attaques sont le secrétaire général du parti au pouvoir, Perú Libre, Vladimir Cerrón, et le député et chef du cabinet ministériel, Guido Bellido, considérés respectivement comme le chef et une figure de proue du « secteur radical » du gouvernement. Ils les ciblent, mais le but ultime est de faire tomber Castillo. En plus des attaques politiques et médiatiques, vient se greffer une offensive judiciaire contre euxi.

Cette semaine, le ministère public a ouvert une enquête sur Bellido et Cerrón pour terrorisme sur la base du témoignage d’une personne qui affirme les avoir vus il y a quelque temps dans la zone montagneuse de Vraem pour rencontrer prétendument les chefs de la dernière colonne de ce qui fut le Sentier lumineux, le groupe armé maoïste qui a été vaincu il y a plus de vingt ans. Une colonne qui, il y a plusieurs années, s’est éloignée du Sentier lumineux d’origine pour devenir un groupe armé allié aux trafiquants de drogue qui contrôlent cette région isolée où l’on cultive la coca. Deux membres du Congrès du parti au pouvoir — dont le frère de Cerrón, Waldemar, porte-parole du parti au pouvoir — sont également visés par cette enquête. Ce seul témoignage est tout ce que l’accusation a, mais la droite les a déjà condamnés comme terroristes. M. Bellido fait également l’objet d’une enquête d’un autre parquet pour apologie du terrorisme pour n’avoir pas qualifié le Sentier lumineux de terroriste dans une interview donnée il y a plusieurs mois et pour avoir fait l’éloge d’une membre du Sentier lumineux morte au combat il y a près de 40 ans. Une accusation qui s’apparente à une persécution pour opinion. Accuser de terrorisme toute personne de gauche est une pratique malheureusement courante de la droite péruvienne.

Une autre enquête du parquet, qui concerne également Bellido et Cerrón, porte sur la perception de pots-de-vin au sein du gouvernement régional de Junín, la région andine dont Cerrón était gouverneur, et sur l’utilisation présumée de cet argent pour financer le parti Perú Libre, une hypothèse du parquet en cours d’instruction, mais que l’opposition et les médias considèrent être une condamnation. Cerrón a, dans une autre affaire, été condamné à trois ans de prison avec sursis pour corruption. Ce passé douteux du plus important leader du parti au pouvoir offre aux opposants au gouvernement des armes pour attaquer le régime.

Béjar

L’offensive contre le secteur le plus à gauche du gouvernement comprend le ministre des affaires étrangères Héctor Béjar, un guérillero des années 1960 qui est aujourd’hui un intellectuel respecté de 85 ans. Le fujimorisme a présenté une demande au Congrès pour l’interroger, avec l’intention de le censurer et ainsi le forcer à démissionner. L’hystérie maccarthyste ne supporte pas qu’un ancien guérillero ayant longtemps milité à gauche soit ministre. Ils l’accusent d’être un terroriste pour avoir été guérillero. Ils le diabolisent pour avoir pris ses distances avec le Groupe de Lima (qui a été un énorme échec) et pour la possibilité que le Pérou abandonne ce cadavre sans sépulture, ce qui a été annoncé par des versions non officielles mais n’a pas encore été confirmé. Révélateur de son aversion pour l’intégration régionale, la droite remet également en question son soutien à la relance de l’Unasur.

La députée Sigrid Bazán lors de sa prestation de serment au Congrès

Dans une interview accordée à Página/12, la députée Sigrid Bazán, de Juntos por el Perú, une coalition progressiste alliée au gouvernement, considérée comme faisant partie du secteur modéré, souligne que les attaques de la droite contre le secteur dit radical du gouvernement « s’inscrivent dans une logique d’affaiblissement et de déstabilisation du président ». « Ils cherchent tous les points faibles et ils en ont trouvé un. Avec le pouvoir et l’espace médiatique dont elle dispose, la droite insiste sur les différences qu’il peut y avoir, comme il y en a dans tous les partis, pour chercher à désarticuler et à diviser le bloc gouvernemental. Ce qui nous anime, tous ceux d’entre nous issus de différents secteurs de la gauche, qui tentent de construire la gouvernabilité, est que ces attaques ne nous affectent pas, que nous résolvons nos différences en interne, sans perturber les processus discussion. Nous avons des différences, mais je ne parlerais pas de différences entre modérés et radicaux, mais de perspectives différentes sur des points communs. Je parierais que ces attaques nous renforceront et nous uniront davantage sur notre terrain commun », déclare la législatrice, l’une des nouvelles jeunes figures de la gauche.

Fujimoristes

L’opposition de droite, fujimorisme en tête, a déjà mis en route sa stratégie de déstabilisation au Congrès. Les ministres viennent à peine de s’installer dans leurs fonctions que déjà l’opposition annonce qu’ils seront convoqués pour expliquer leur administration, qui n’a que quelques jours, et exige leur démission. Une commission parlementaire a été formée pour enquêter sur les premiers jours du gouvernement de Castillo, chose jamais vue auparavant, et une autre commission a été formée pour enquêter sur les élections, insistant sur l’histoire mensongère d’une fraude électorale qui n’a jamais existé et que la droite a inventée pour essayer d’empêcher le triomphe de Castillo. Ils n’ont pas réussi, mais ils ont à présent l’intention de remettre en question le processus électoral depuis le Congrès afin de délégitimer le gouvernement de Castillo.

« Il ne fait aucun doute que certains ne vont pas renoncer à leur intention de destituer un président démocratiquement élu pour mettre qui ils veulent à sa place. Il y a sans doute une action au Congrès pour tenter de destituer le président, mais nous pouvons arrêter cette tentative et pour ce faire nous avons une bonne base de soutien dans la population. La pression des citoyens et de certains médias qui peuvent encore faire preuve d’objectivité sont essentiels pour mettre un terme aux tentatives de destitution du président », déclare Sigrid Bazán.

Carlos Noriega

Source : Pagina/12     Traduction : Venesol