La Cota 905 et le rôle des groupes armés dans la guerre larvée

Au moment où ces lignes sont écrites, les forces de sécurité de l’État vénézuélien mènent une opération de police afin de neutraliser les groupes armés qui mènent des actions violentes dans trois secteurs populaires de Caracas, dans l’axe El Valle-Cementerio, Cota 905 et La Vega.

Il s’agit d’un corridor stratégique qui relie le sud-ouest de Caracas à la sortie de l’État de Miranda, via la Carretera Negra de Los Mangos, qui rejoint la route panaméricaine, et qui s’étend presque jusqu’à l’ouest de la capitale.

Les groupes armés en question, également désignés par les autorités vénézuéliennes sous le nom de Groupe structuré du crime organisé (GEDO), sont présumés faire partie de cellules fondées et dirigées par Carlos Calderón (El Vampi), Carlos Revette (El Koki) et Garbys Ochoa (El Garbys), selon un rapport du journaliste Eligio Rojas de Últimas Noticias.

Ce mercredi 7 juillet, ils ont attaqué le siège du Sebin-Helicoide (Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional), situé près de l’entrée de la Cota 905, avec des gilets pare-balles et en utilisant des balles traçantes, probablement en représailles suite à l’assassinat de Leonardo Polanco (Loco Leo), un leader du quartier El 70 à El Valle. Il s’agit d’un acte sans précédent de groupes criminels contre les institutions de sécurité vénézuéliennes, en raison de l’importance opérationnelle et logistique de cette installation.

De plus, le GEDO a tiré sans discernement contre des civils, causant la mort de trois personnes et cinq blessés jusqu’au matin de ce jeudi 8. À la mi-journée du même jour, trois autres personnes ont été tuées. Les attaques se sont produites le long d’avenues à forte circulation de piétons et de véhicules, comme Páez (El Paraíso) et Nueva Granada (avec la sortie vers le cimetière), ainsi que dans des zones habitées comme Quinta Crespo (paroisse de San Teresa) et l’autoroute Nord-Sud au niveau du tunnel d’El Paraíso.

En examinant les caractéristiques les plus marquantes de la « Banda de El Koki », son profil, ses actions et ses possibles motivations, ainsi que sa visibilité dans les sphères médiatique et politique, nous serons en mesure de comprendre un tableau plus complexe que celui récité par le catéchisme médiatique anti-cháviste d’un « État en faillite » dans un contexte politique très sensible.

D’où vient-elle et où va-t-elle ?

Les profils des personnes qui dirigent les groupes armés de Cota 905 sont vagues, en ce sens qu’il semble s’agir d’individus ayant une grande expérience criminelle sur le territoire où ils vivent, mais sans beaucoup de détails sur leur vie personnelle. ‘El Koki’ est l’un des criminels les plus recherchés au niveau national, des poursuites judiciaires sont engagées contre lui depuis 2013.

Ce qui est certain, c’est que ‘El Koki’ dirige le GEDO qui contrôle le trafic de drogue dans la Cota 905, une avenue (appelée Guzmán Blanco) qui traverse les paroisses populeuses de La Vega, El Paraíso et Santa Rosalía, où des milliers de résidents de Caracas travaillent et résident.

Lors du plan de désarmement du gouvernement bolivarien et de la mise en place des « zones de paix » (2015-2017), le gang de la Cota 905 avait conclu des accords avec les autorités pour l’insertion sociale de ses membres. Cependant la position belliqueuse des criminels a mis fin aux négociations et, ces deux dernières années au moins, a commencé à gagner en notoriété au-delà de la Cota 905.

Dans sa zone, son niveau de déploiement est considérable. Il disposerait — selon Rojas — d’un réseau de trafic de drogues comportant 32 points de contrôle ayant chacun une cellule de cinq à six opérateurs armés. Outre le trafic de drogue, ils sont impliqués dans des extorsions, des enlèvements et des assassinats sélectifs.

On pourrait le comparer au gang d’El Picure dirigé par José Tovar Colina (El Picure), neutralisé en 2016, qui dominait de vastes territoires entre les États d’Aragua (surtout dans le sud) et de Guárico, qui se consacrait aux mêmes crimes que la bande d’El Koki, et bénéficiait d’une couverture médiatique des médias opposés au chavisme (Runrunes le comparait à « une sorte de Robin des Bois »). Le modèle du groupe paramilitaire d’El Picure se retrouve dans les actions de la GEDO, mais dans le cas d’El Koki dans le contexte d’un territoire plus densément peuplé et avec une plus grande circulation économique (légale et illégale).

El Picure a été tué à El Sombrero et n’a pas opéré dans les zones urbaines, mais plutôt dans les zones rurales, voire périurbaines. Cependant, son second était Adrián de Jesús Linares (El Koala), également tué en 2016 et qui avait des activités criminelles à la Cota 905 et El Cementerio.

Le développement de l’influence d’El Koki a mené à une « alliance » avec d’autres gangs à El Valle et El Cementerio en 2015, afin d’établir un blocus qui empêcherait l’incursion des forces de sécurité, avec un prolongement vers La Vega et Caricuao, et l’objectif de prendre le contrôle d’El Guarataro et El Observatorio, correspondant aux paroisses de San Juan et 23 de Enero, deux des plus importantes du couloir, à quelques kilomètres du palais de Miraflores, siège du gouvernement vénézuélien, selon les enquêtes policières.

Cependant, les « alliances » d’El Koki vont au-delà de la capitale. Début juillet, un affrontement a eu lieu entre le gang d’El Conejo et les forces de sécurité de l’État à Las Tejerías, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière entre les États d’Aragua et de Miranda, le long de l’Autopista Regional del Centro. El Conejo a tenu le quartier général de la CICPC sous le feu pendant des heures. Des groupes armés de la Cota 905 ont attaqué un siège de la police de PoliCaracas en représailles aux actions du gouvernement à Las Tejerías et pour défendre El Conejo. Le projet le plus évident est cependant la construction du corridor mentionné au début de ce rapport, du centre-ouest du pays vers ou depuis la capitale.

Dans sa campagne de relations publiques, El Koki a affirmé que ses dernières attaques contre les autorités étatiques et civiles auraient été menées en représailles aux opérations de police contre les GEDO. Jusqu’à ce que le ministre Meléndez annonce ce jeudi 8 juillet le début de la mission de sécurité à la Cota 905 et ses environs, c’était le comportement du groupe armé.

Outre les différents crimes qu’ils accomplissent pour soutenir économiquement leurs affaires, on peut voir qu’ils usent des pratique et des ressources typiques du terrorisme : offensives ouvertes contre les infrastructures politiques et économiques, utilisation de la population comme base de « légitimité » et comme bouclier humain, assassinats aveugles de civils, utilisation de grenades à main sur des cibles non policières/militaires, contrôle territorial sans limites.

Y a-t-il des motivations politiques de la part des GEDO ? Pour ce qui est très concrètement du contrôle territorial, oui, dans la mesure où ils disputent la géopolitique du sud-ouest de Caracas, au cœur de la capitale, aux autorités gouvernementales. Sont-ils liés aux intérêts de l’anti-chavisme extrémiste, représenté par les dirigeants de Voluntad Popular et Primero Justicia ? Une photo a récemment été publiée montrant Carlos Revette portant un tee-shirt de ce dernier parti politique de la droite vénézuélienne, ce qui donnerait lieu à une réponse affirmative à la question.

Carlos Revette, alias El Koki, est photographié portant un tee-shirt de Primero Justicia
(Photo : Archivo)

Dans un discours public prononcé le 8 juin, le président Nicolás Maduro a dénoncé le fait que « (l’opposition) met beaucoup de dollars et de billets pour acheter des bandes criminelles afin de générer de la violence dans les quartiers ». Au-delà de l’affirmation du président, il existe bien une concordance des plans pour contester l’autorité de l’État à partir des institutions gouvernementales, dans les faits dans le cas des organisations criminelles.

Le contrôle « paramilitaire » des collines qui entourent une partie de la vallée de Caracas et la chaîne de montagnes centrale du pays serait un objectif évident de tout groupe irrégulier si l’on tient compte du fait que, selon les rapports des opérateurs médiatiques anti-chávistes, le lieu de refuge et de retraite de la GEDO de la Cota 905 est situé dans les Valles del Tuy, à quelques kilomètres seulement des couloirs sud-ouest de Caracas.

Armement, logistique, procédures

Son armement révèle qu’il est également bien inséré dans le marché illégal des armes au Venezuela, se procurant des équipements en dehors du circuit utilisé par l’Etat. Cela montre qu’ils se fournissent en armes qui ne proviennent pas des forces officielles de sécurité et de défense.

Ainsi, l’arsenal des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) ne comprend pas le AR-15 produit aux États-Unis, un fusil d’assaut qui coûte environ 500 dollars aux États-Unis, l’arme de prédilection de ceux qui ont perpétré des fusillades de masse ces dernières décennies dans ce pays. Selon les rapports, il y a des dizaines d’AR-15 dans les mains des cellules des GEDO. En 2015, Freddy Bernal avait dénoncé le fait que les bandes criminelles s’armaient déjà de fusils en provenance directe des États-Unis.

L’opération de police à la Cota 905, qui se déroule actuellement, a permis de saisir, entre autres armes, le fusil semi-automatique Barrett M82 d’origine américaine. Cette arme fait partie de l’arsenal des forces spéciales de l’armée américaine et d’unités spéciales des pays de l’OTAN.

Des tentatives de vol d’armes de l’armée vénézuélienne par les groupes armés de la Cota 905 ont également été signalées cette année. En mars, ils ont attaqué un poste de la Garde nationale bolivarienne (GNB) dont le parc d’armes contenait une batterie antiaérienne qu’ils n’ont pas réussi à voler, selon Román Camacho.

El Koki possède des armes lourdes telles que des grenades, des mitrailleuses M2, des bazookas de diverses origines, notamment des États-Unis, et des munitions pour fusils d’assaut AK-103 et AK-47, selon ce qui a été saisi par les autorités le vendredi 9 juillet.

Le Corps d’enquêtes scientifiques, pénales et criminelles (CICPC) a arrêté une femme (Ubilmar Yarilet Delgado Palencia) qui fournissait des munitions aux groupes armés de la Cota 905 à partir de l’État de Lara, a rapporté Últimas Noticias le 9 juin : La police scientifique affirme qu’Ubilmar est lié à Luis Beltrán Rivero García, surnommé à Caracas « El Guaro » et à Lara « La Fresa », également membre du gang Coqui. Le Cicpc a indiqué qu’il « est celui qui transporte des munitions, des armes à feu de différents calibres et négocie l’achat de celles-ci ainsi que des substances psychotropes et des stupéfiants depuis Caracas vers l’état de Lara et d’autres régions du pays ».

La logistique se sert principalement les couloirs que ces bandes paramilitaires ont dominés, et qu’elles ont convertis non seulement en axes fondamentaux de leur activité, mais aussi de leur puissance de feu. Dans ces zones géographiques, ils contestent l’autorité de l’État par les armes, de sorte que leur activité, comme il est naturel dans les économies clandestines, implique une logistique typique des groupes illégaux qui participent au narco trafic et cherche à se substituer par des moyens violents aux missions et obligations de l’État.

L’utilisation de drones fait également partie de l’équipement logistique de ces groupes armés, jusqu’à présent uniquement considérés comme orientés vers la surveillance et le renseignement, ce qui n’est pas un fait mineur : la mise à jour technologique de leur logistique territoriale (les 32 postes et leurs extensions) est liée à l’utilisation de la technologie aéronautique à des fins tactiques et stratégiques. À l’ère des drones, leur utilisation est presque obligatoire dans les conflits asymétriques.

La violence déclenchée n’implique pas que les citoyens soient dépossédés de leur terre mais vise plutôt à retirer le pouvoir de gestion aux institutions publiques dans une tentative délibérée de privatisation du territoire.

Les événements qui se sont déroulés depuis le 7 juillet à Caracas correspondent à une mise en scène et une démonstration de leur force et de leurs capacités aux autorités et à la population en général, dans un contexte politique dominé par l’arrivée de la mission exploratoire de l’Union européenne en vue de sa participation aux prochaines méga-élections. Les méthodes terroristes contre des civils non armés et en dehors de tout contexte de combat confirment que l’objectif principal de l’opération de la Cota 905 est de provoquer le chaos urbain, un procédé généralement utilisé par la pègre.

Mais en même temps, on peut affirmer que les groupes armés utilisent le montage de propagande pour entretenir l’idée qu’ils luttent contre les autorités vénézuéliennes. Il est curieux de constater qu’ils s’enregistrent et ne montrent jamais la cible sur laquelle ils tirent, ni aucun indice d’efficacité dans la dépense apparemment inutile de munitions. Il s’agit de limiter les dégâts face au retrait provoqué par la contre-offensive du gouvernement.

Le même type de vidéos a été diffusé en masse en Libye en 2011, car il n’y avait pas d’autre moyen d’entretenir l’idée que les soi-disant « rebelles libyens » avançaient militairement contre l’armée de Kadhafi, des écrans de fumée qui donnaient l’impression de combats acharnés et entretenaient ainsi le spectateur dans l’idée que les groupes anti-gouvernementaux avançaient contre les forces officielles.

La combinaison de tous ces éléments permet de conclure que les membres de la bande d’El Koki reproduisent des pratiques de communication déjà observées dans d’autres scénarios de conflit dans le monde, en plus de se fournir en équipements et en armes étrangers aux marchés existants au Venezuela.

Considérations dans le cadre de la guerre larvée actuelle

Les événements déclenchés par les actions criminelles des groupes armés donnent corps au discours qu’ils véhiculent dans le cadre de la guerre menée contre le Venezuela, sous les auspices des États-Unis et de leurs représentants dans la région.

Nombreux sont ceux qui pensent que la présence de groupes armés dans le pays est liée à la stabilité recherchée par les institutions de l’État sur l’ensemble du territoire national dans le cadre d’une guerre hybride ; le défi lancé à l’État par la force a pris de l’importance ces dernières années, depuis que le gouvernement bolivarien a démantelé l’opération Daktari en 2004, une incursion paramilitaire qui visait à assassiner le président Hugo Chavez. Bien que l’opposition prétende que cela est dû à un « État défaillant », une affirmation répétée depuis des années par les suspects habituels, nous pouvons affirmer que la prolifération de ces forces non étatiques est liée à un écosystème économique criminel et à des opérateurs pour qui la voie armée est l’axe principal de leurs actions anti-gouvernementales, à constamment rechercher l’affrontement avec les institutions vénézuéliennes.

Les expériences de l’ancien gang d’El Picure, d’Óscar Pérez, de l’opération Gedeón, des dissidents des FARC (indirectement instrumentalisés par l’État colombien) dans l’État d’Apure et, maintenant, d’El Koki ont un point commun : le défi ouvert et déclaré au gouvernement de Nicolás Maduro. Ce qu’ils veulent tient en trois mots : changement de régime. Leurs intérêts peuvent être variés, mais leurs objectifs sont communs.

Le fait que les États-Unis aient adopté diverses stratégies de changement de régime au Venezuela, y compris la voie armée et par procuration, ne peut être négligé lors de l’analyse de la guerre irrégulière dans le pays. Les guerres par procuration, c’est-à-dire indirectement et avec des acteurs subsidiaires, ont été une ressource classique des récentes administrations démocrates à la Maison Blanche. L’actuel conseiller à la sécurité nationale de Joe Biden, Jake Sullivan, a fait pression pour armer les « rebelles syriens » (une transcription nominale pour qualifier Al-Qaeda et al. de terroristes en Occident) lorsqu’il travaillait pour Hillary Clinton au département d’État et pour faire de même avec l’armée ukrainienne dans le conflit du Donbass alors qu’il était conseiller vice-présidentiel de Biden sous l’administration Obama.

Le fait que la plupart des actions subversives des groupes armés anti-chavistes aient un modus operandi comparable au terrorisme et au paramilitarisme, toujours insérés dans les méandres des économies illégales (trafic de drogue et d’armes, extorsion, kidnapping, assassinat), montre également les éléments communs qui les unissent, non seulement dans les objectifs, mais aussi dans les procédés.

La guerre de l’information, les opérations psychologiques et la protection que ces acteurs non étatiques tendent à recevoir de la part des ONG et des médias mettent également en lumière les intérêts des opérateurs politiques et médiatiques dans les situations d’agitation générées par les groupes armés. La propagande de l’ « État défaillant » est présentée comme une ressource qui va de pair avec chaque mouvement belliqueux contre l’État vénézuélien et les dirigeants politiques du chavisme.

Le concept de « guerre larvée », inventé par le ministre Vladimir Padrino López pour nommer le type de conflit irrégulier que le pays a connu, pourrait bien servir à définir le cadre dans lequel évoluent les groupes armés de la Cota 905. Cela implique le transfert des théâtres d’opérations de la guerre irrégulière vers les quartiers de Caracas et de ses environs, où se développent des « espaces diffus » dans lesquels les relations élémentaires de fonctionnement institutionnel sont partiellement ou totalement désactivées et où les acteurs non étatiques qui se disputent le territoire tentent d’imposer leurs propres règles.

Il s’agit d’un exercice qui influe sur différentes dimensions, qui traverse les domaines politique, économique, militaire, social et culturel, puisque, selon ses caractéristiques, son objectif principal, et nous reprenons ici les mots du ministre Padrino López, « le contrôle de la population, le changement total des structures de pouvoir et la désintégration de l’État-nation, en le dissociant de sa société pour être à la merci de la direction gouvernementale nord-américaine et de ses intérêts, particulièrement axés sur le contrôle des ressources naturelles qui constituent la richesse stratégique de la nation ».

À la clôture de ce article, les forces de sécurité vénézuéliennes ont réussi à chasser les groupes armés de la Cota 905, à saisir des armes et des ressources logistiques et à tuer certains membres des gangs. La neutralisation de ceux-ci et de leurs économies criminelles devient urgente à un moment déterminant pour l’existence de la République bolivarienne, à l’heure où la violence terroriste est devenue un élément dominant de la stratégie de changement de régime contre le Venezuela.

Source : Mision Verdad    Traduction : Venesol