Nuestramérica (“notre amérique”). La rébellion des peuples et l’avenir.

Par Javier Tolcachier, Resumen Latinoamericano, 11 juin 2021

La victoire historique de Pedro Castillo comme président élu du Pérou, renforce, en termes géopolitiques, l’aile gauche progressiste des gouvernements de la région, et les actions d’intégration régionale à caractères souverains et solidaires.

Au-delà de la virulente réponse que déploiera l’oligarchie nationale et internationale pour étouffer ce nouvel élan d’émancipation, le triomphe des laissés-pour-compte met un frein au mouvement de restauration de la droite qu’à entre autres représenté l’élection du banquier Lasso en Équateur.

Parallèlement à  cette secousse de la sphère institutionnelle, malgré le contexte sanitaire, la mobilisation populaire prolifère, atteignant les principaux pays qui défendent le modèle d’accumulation sans concessions ordonné par le capital. 

La résistance héroïque de la grève colombienne face à un gouvernement criminel, l’immense victoire du réveil chilien aux élections constituantes, l’avalanche de voix un enseignant rural inconnu au Pérou et la grande marche en cours pour défendre la volonté des suffrages exprimés, la mobilisation de plus de 170 villes brésiliennes revendiquant avec énergie la fin d’un gouvernement militaire à peine dissimulé si ce n’est par une façade clownesque, le retour triomphant des mouvements paysans indigènes au gouvernement en Bolivie, et même – même si nous pouvons regretter sa définition électorale du point de vue de la géopolitique régionale – le rôle pertinent du soulèvement indigène en Équateur, sont autant de phénomènes qui font partie de cette rébellion massive qui fait trembler le cœur des voyous défenseurs du statu quo.

Que signifie donc ce tableau ? La tendance institutionnelle et la politique de la rue s’intègrent-elles dans la même équation ? Quelles sont les intersections, quelles sont les dissonances ? Que peut-on discerner à l’avenir ?

La contingence lève le voile sur le structurel.

La rapide, répétée et mortelle expansion du Sars-CoV-2 dans la région fut un coup de  poignard déchirant le tissu social et sanitaire, déjà démantelé par le néolibéralisme et à peine raccommodé par les gouvernements progressistes de la décennie passée. Décennie au cours de laquelle il n’y a pas eu d’amoindrissements  mais sinon des amplifications du modèle où la droite a administré la barbarie, comme en Colombie, au Pérou ou au Chili.

A la misère et la précarisation globalisées bien installées, se sont ajoutées des millions de familles latinoaméricaines, sans aucune aide sociale, sans aucun autre présent que celui de partager les soupes populaires, sans autre futur que celui de la pénurie de la subsistance , où le travail y est indigne et douteux. 

Dans le même temps, les banques spéculatives et les multinationales qu’elles contrôlent, en particulier celles des secteurs du numérique et de la haute technologie, ont vu leur taux de profits augmenter de façon astronomique. 

Ce n’est pas l’indignation face à ces contradictions structurelles, mais plutôt la réaction aux mesures qui en découlent, qui a propulsé la massive rébellion de rue. L’exacerbation conjoncturelle de la politique néolibérale fut la goutte d’eau qui a fait renversé le vase. Mais l’abus en a révélé l’usage et l’étincelle a mis le feu aux poudres, exigeant des transformations de fond.

L’élément générationnel.

Ceux qui sont particulièrement touchés par ce panorama d’inégalités et d’absence de futur, ce sont toutes et tous les jeunes, près de 160 millions, habitant dans la région. Dans le cadre d’une crise systémique des emplois formels, une marée de jeunes à emplois précaires de subsistance déferle dans les rues.

Au delà de cette menace existentielle, les jeunes de moins de trente ans, tous nés sous l’ère du capitalisme mondialisé, sentent l’extrême contradiction entre le fait d’avoir le monde à portée de main et d’être enfermés dans des situations oppressives, sans aucun moyen de pouvoir s’en extraire.  Ils ne croient plus aux traditionnelles et raisonnables issues que leur offre le monde des adultes, qui devient de plus en plus irrationnel, et ils cherchent des alternatives de petites et grandes échelles. 

Les jeunes sont également les victimes de prédilection de la discrimination et la violence institutionnelles. Il suffit d’être jeune pour être suspect. Fait aggravé et mortellement dangereux si plus la peau est obscure et plus le quartier est malfamé. 

A partir de là, il ne faut pas s’étonner qu’ils constituent l’infanterie de la grande rébellion, en affrontant la seule chose que le système décadent peuvent leur offrir : une  sauvage et brutale répression.

L’élan anti patriarcal.

En ces temps de mobilisation générale, l’intervention des femmes (notamment les plus jeunes) est très prometteuse. Et ce n’est pas étonnant. Dans tous les segments de la vie sociale, elles demeurentmême si ce n’est plus pour très longtemps – les plus dénigrées, discriminées et violées.

Les marques lacérées de l’imposition du credo d’une église coloniale persistent en Amérique latine ; l’objectivation des femmes en tant que simples reproductrices et leur exploitation en tant que pourvoyeuses de soins persistent . Il reste encore une multitude de violences archaïques comme la pénalisation de l’avortement, le féminicide, le phénomène des très jeunes mères (et bien d’autres) …

Néanmoins , c’est de l’épuisement général du système et ses manques de réponses, que les femmes ont puisé leur vivier, pour assumer définitivement la lutte anti patriarcale. La rapide mais progressive conquête de certains espaces crée un tournant historique irréversible. Les révolutions seront féministes, égalitaires et sans aucune traces de discrimination de genre, ou ne seront pas. 

La crise systémique.

Avec le développement des télécommunications, l’humanité s’est transformée en une civilisation planétaire unique. Le “village global” conceptualisé par le sociologue canadien Marshall McLuhan est une réalité palpable. Dans un système exclusivement connecté, de petites variations peuvent entraîner de grands changements,  comme l’a suggéré le météorologue Edward Lorenz, qui faisait allusion aux effets lointains du  “vol d’un papillon”  dans ses explications du comportement chaotique des systèmes instables.

De son côté, l’humaniste argentin Silo (de son vrai nom Mario Luis Rodríguez Cobos), remarque dans ses Lettre à mes amis : que “ dans un système fermé on ne peut rien attendre d’autre que la mécanique du désordre général. Le paradoxe de la théorie des systèmes nous apprend que lorsqu’on tente d’ordonner le désordre croissant , on l’accélère davantage.. Il n’y a pas d’autre issue que de révolutionner le système, en l’ouvrant à la diversité des nécessités et des aspirations humaines.”

Ainsi, le monde commence à être compris comme un tout. Les peuples cherchent à produire leurs propres effets de démonstration locaux en fonction de leurs besoins urgents, mais avec l’intuition que l’impact obtenu ira au-delà, influençant positivement l’évolution historique générale.

Les rébellions actuelles en Amérique latine, apparentées à d’autres mouvements sociaux dans le monde, s’inscrivent dans cette aspiration à de nouveaux et nombreux modèles pour l’ensemble de l’humanité. 

La rébellion mythique.

Sous l’orographie sociale contingente émerge un substrat culturel puissant qui cherche à s’exprimer. Les mythes anciens, qui ont maintes fois animé la lutte contre les vexations collectives, alimentent aujourd’hui le feu intérieur des peuples.

Même sous l’avatar d’une démographie métissée et enchevêtrée dans des matrices eurcentriques, la mémoire historique s’emploie à s’émanciper de cinq cents ans de régime colonial, deux-cent d’un républicanisme importé et excluant, et plus d’un siècle d’impérialisme suprémaciste.

Les racines indo-américaines et  africaines, que l’avidité et la cruauté ont voulu enterrer, ressurgissent aujourd’hui avec une indomptable énergie, en réclamant : justice niée, liberté, reconnaissance, et l’autodétermination effective pour choisir son propre destin. Elles exigent surtout un espace nécessaire pour prendre place dans la toile multiculturelle mondiale qui se profile. 

Dans la rébellion actuelle, les fondements violents des frontières fictives s’effacent, et nous nous imposons afin d’ouvrir la voie à un nouveau dialogue interculturel visant le rêve d’une future Nation humaine universelle.

La fin de l’incertitude.

Il est désormais possible de quitter le temps de l’incertitude. Le futur, bien que dans ses traits les plus élémentaires, laisse déjà entrevoir quelques-unes de ses lignes directrices.

Le solide ancrage de nouvelles valeurs fondatrices commence à bourgeonner dans de larges secteurs sociaux.

La démocratie participative pour remplacer une représentativité entachée ; la parité entre les genres ; la nécessité d’un revenu universel de base qui garantisse l’existence ainsi qu’une nouvelle et plus juste redistribution du produit social ; le “plurinationalisme” en substitution aux suprémacisme et au racisme ; la défense du bien commun dépassant l’absurde consumérisme démesuré, la liberté de choix et le pluralisme au lieu d’un rigide monolithisme ; la décentralisation et la dissolution des monopoles font partie ce nouveau sens commun. 

L’usage des sciences et techniques au seul bénéfice de toute l’humanité sans aucune exception, le désarmement nucléaire, l’application sans restriction des droits de l’homme, le respect de l’autodétermination des peuples, la solidarité et la coopération en tant que principe directeur des relations entre les nations, la condamnation de la violence et de la discrimination comme princpe de vie, sont certaines composantes principales du nouveau contrat moral humaniste qui s’achemine. 

Un contrat qui lancera l’espèce dans un nouveau cycle de croissance évolutive. La tâches sera d’ajuster l’action transformatrice à cette sensibilité en marche. 

Contrato que pondrá a la especie en un nuevo ciclo de crecimiento evolutivo.  Ajustar la acción transformadora a esa sensibilidad en marcha es la tarea.

Source : TeleSUR

Trad : FAL 33