Le Droit Fondamental à l’Éducation et Internet

Photo: Telam

Les récits construits autour de  “l’école à la maison”, l’éducation “hybride” et “l’alternance”  se propagent, sous couvert de “futur de l’éducation”, menaçant la profession d’enseignant ainsi que les nombreuses raisons de la “présence”’ dans les processus d’apprentissage .

Nelsy Lizarazo

10/06/2021

Article paru dans la Revista América Latina en Movimiento No. 552: Qui décide de notre futur digital ? 26/04/2021

   
  1. Bref contexte de l’éducation en temps de pandémie 

Le rapport élaboré par le CEPAL-UNESCO,[1] met en évidence les faits essentiels concernant le contexte auquel le monde a été confronté dans le domaine de l’éducation. Il expose des faits comme : 

  • La fermeture massive des établissements scolaires dans plus de 192 pays ; ce qui signifie qu’en mai 2020, plus de 1.200 millions d’étudiants, tous niveaux confondus, ont été dépourvus de cours en présentiel. 160 millions d’entre eux sont des étudiants de notre région. 
  • La réponse de la majorité des pays s’est concentrée sur la mise en place de plateformes d’apprentissage asynchrone virtuelles et la diffusion de programmes éducatifs par les moyens de communication traditionnels, comme la radio ou la télévision. 
  • Parmi les 33 pays de notre région, seulement 8 d’entre eux ont inclus dans leurs réponses la fourniture d’appareils électroniques, et 14 ont également axé leur stratégie dans la mise à disposition pour les enseignants de ressources de formation à l’utilisation des technologies et des outils pour l’utilisation pédagogique/méthodologique d’Internet.
  • Les offres de continuité pédagogique garanties par les alternatives virtuelles n’ont pas pu être suivies par un pourcentage élevé d’étudiants ni d’enseignants, ce qui a révélé l’ampleur de la brèche digitale dans la région, d’une part à travers  le manque d’accès et de connectivité, mais d’autre part, aux vues d’une absence d’alphabétisation digitale des membres des instances éducatives, et ce particulièrement dans les secteurs précarisés ou les territoires ruraux et indigènes. 
  • Les inégalités socio-économiques déjà profondes se sont intensifiées : les étudiants des groupes socio-économiques les plus avantagés ont bénéficié à 15%  de plus, d’une continuité pédagogique par rapport aux étudiants aux niveaux socio-économiques moins élevés. 
  • Les données indiquent clairement les lacunes liées à Internet. Déjà en 2016, seulement 14% de la population rurale avait accès à Internet, contre 42 % des urbains. Dans le même sens, en 2018, c’était 60% des étudiants de la région qui  n’avaient pas les moyens de passer les tests PISA. 
  • Dans l’enseignement supérieur, 55% des professeurs d’universités publiques de la région ont indiqué ne pas avoir internet ou une bonne couverture internet, et seulement 68% d’entre eux ont déclaré disposer de suffisamment de  plateformes technologiques pour passer au virtuel au sein de leur établissement.  

Ces éléments montrent d’eux-mêmes l’effet immédiat de la fermeture des établissements scolaires sur l’interruption des parcours éducatifs et le décrochage scolaire, notamment dans l’enseignement public. 

L’absence de près de trois millions de garçons, de filles et d’adolescents dans les écoles, constitue un risque de déscolarisation. Durant la pandémie d’ailleurs, le pourcentage d’enfants n’ayant reçu aucun type d’enseignement est passé de 4 à 18%. 

 De plus, il faut également envisager les risques d’augmentation de la maltraitance infantile, de violence de genre, et le fait que le budget alloué à l’éducation risque de baisser de plus de 9%, au regard de la diminution du PIB. 

  1. Les autres risques d’une digitalisation annoncée

Dans son article “ La lutte pour l’éducation publique : une brève analyse en Amérique Latine”, le professeur Luis Bonilla-Molina rappelle que soufflait déjà depuis 2015 le spectre d’un possible Black-out Pédagogique Mondial (BPM), qui consacrerait la pédagogie virtuelle comme nouvelle norme. Ces projections découlent de l’analyse des tendances des entreprises technologiques, de leur priorité dans la production de technologies et de récits éducatifs numériques, et de leur présence étroite dans les ministères de l’éducation et les gouvernements. On peut dès lors considérer que “le COVID-19  a servi de levier dans l’inauguration de  la virtualisation et de  l’éducation à domicile comme paradigmes émergents du capitalisme cognitif”.

Nous pouvons clairement constater que les systèmes de l’éducation publique n’avaient pas envisagé de se doter de dispositifs technologiques autonomes et n’avaient pas pensé à former les enseignants aux questions digitales et encore moins aux méthodologies complémentaires entre l’enseignement présentiel et virtuel. Mais qui s’y était déjà préparé ? Les firmes de la Tech. Et elles ont sorti des plateformes, des applications, des formations aux outils, ainsi que toutes sortes de solutions qui ont été adoptées par les Etats ; qui, en plus d’acheter leurs dispositifs, ont également partagé les données de leurs enseignants, leurs élèves et leurs représentants sur le marché. Dans la région, deux ou trois pays disposent de lois claires en matière de protection des données et des utilisateurs des plateformes et réseaux numériques.   

Les récits construits autour de “l’école à la maison”, l’éducation “hybride” et “l’alternance”  se propagent, sous couvert de “futur de l’éducation”, ne menaçant pas seulement la profession d’enseignant ou les nombreuses raisons de “l’acte de présence” dans les processus d’apprentissage mais aussi et surtout, dans la vie même.  

Toujours dans une perspective de menace pour l’éducation en générale et surtout de l’éducation publique,  la situation charge les coûts de l’éducations aux ménages : les professeurs ainsi que les familles ont dû assumer l’achat de dispositifs, la souscription à des forfaits, le paiement d’internet, jusqu’à la conséquente augmentation du prix de l’électricité et autres charges.Et ce ,bien entendu, pour les catégories qui ont pu assumer les frais. Les autres se sont retrouvées d’autant plus exclues. 

  1. Il existe des alternatives

Dans la perspective d’une alphabétisation et d’une souveraineté digitale, il convient d’exiger urgemment des politiques publiques qui :[2]  

– Garantissent un accès sans restriction à une connexion internet pour toute la population, en cherchant à résoudre les défaillances actuelles qui accentuent les freins au plein exercice du droit fondamental à l’éducation tout au long de sa vie.  

– Garantissent la défense de la souveraineté technologique et des connaissances locales, ainsi que l’utilisation de logiciels libres dans les systèmes et plateformes d’enseignement public, garantissant ainsi la protection des données.   

– Recourent, dans le cadre de la promotion de la diversité, à des systèmes technologiques inclusifs en termes de culture, de genre, de générations, de handicaps ou de toute autre condition qui pourrait signifier l’exclusion.

– Portent une attention particulière à la création de contenus des plateformes de soutien numérique en dialogue avec les enseignants, les élèves et les instances éducatives, de façon à prendre en compte les différentes situations locales. 

– Lancent des programmes publics visant à fournir des infrastructures et une connectivité gratuite également dans les espaces culturels de toutes sortes ; équipent de dispositifs technologiques les sujets des communautés éducatives, en assurant leur mise à jour et leur remplacement ; développent des plateformes et des technologies open source et gratuites ; protègent absolument les données et interdisent leur stockage et/ou leur commercialisation.

– Profitent des synergies de l’intégration régionale dans le développement de plates-formes technologiques et d’applications éducatives d’usage libre et qu’ils encouragent les projets de collaboration et le transfert de technologies numériques pour ouvrir la voie au comblement des déficits ou des inégalités entre les pays de la région..

  1. En guise de conclusion 

Le phénomène de virtualisation imposé par la pandémie a d’une part propulsé la capacité des entreprises à proposer une large offre en technologie mais d’autre part, il a dévoilé l’évident analphabetisme numérique dont nous souffrons ; il a favorisé l’essor des narratives qui promeuvent la société en réseau, signant la fin de l’école et du présentiel ; il a favorisé l’émergence de nouveaux modèles de marché déjà en place ou qui se profilent avec  l’accès massif à nos données, il a dévalorisé la profession d’enseignant ; il a conçu de nouvelles stratifications au sein des systèmes éducatifs ; enfin, il a creusé les brèches dans l’accès et l’exercice du droit fondamental à l’éducation. 

Le problème ne réside pas précisément dans la numérisation, bien entendu. Il s’agit de son utilisation comme fer de lance pour définir qui aura accès au droit et comment. Il nous convient, toutes et tous, sujets du droit, de définir de quelle numérisation nous voulons, comment la développer et nous l’approprier en tant que bien public et un droit pour toutes et tous. 

Nelsy Lizarazo, Coordinatrice générale de la CLADE.  Educatrice et communicatrice populaire.  Membre de l’Agence Internationale d’Informations de Paix et de Non-violence –PRESSENZA.

Cet article a été élaboré sur la base des contributions du travail collectif.  Trois d’entre eux sont des documents de travail CLADE. Le quatrième résulte du processus du groupe thématique sur l’éducation dans le cadre de la conférence Utopies et Dystopies, l’Internet dans l’agenda des peuples.

[1] La educación en tiempos de la pandemia de Covid 19, CEPAL-UNESCO, agosto, 2020

[2] Proyecto Declaración sobre Conectividad, CLADE, 2020.

Source: Alainet

Traduction: FAL 33