La nouvelle Constituante sera dirigée par une femme issue des peuples autochtones du Chili

Elisa Loncón, Mapuche, a été élue présidente de la Convention constitutionnelle. Universitaire et militante, elle a été élue par la majorité des 155 membres de la Convention qui rédigera la nouvelle constitution qui remplacera celle de Pinochet. Une journée marquée par son discours qui promet de changer le visage du pays et des incidents qui ont obligé à retarder la cérémonie.

« Cette convention transformera le Chili en un Chili plurinational », a déclaré Elisa Loncón

La première session de la Convention constitutionnelle a enfin eu lieu. Les 155 citoyens élus en mai dernier (majoritairement de gauche et indépendants) rédigeront la nouvelle Constitution qui enterrera définitivement celle de 1980 établie par la dictature de Pinochet, de nature autoritaire et bénéficiant aux grands groupes économiques.

L’élection de la présidente, la linguiste mapuche Elisa Loncón Antileo, n’aurait pas pu être plus symbolique. Elle incarne l’une des principales aspirations du soulèvement social qui a débuté en octobre 2019  — avec plus d’un million de personnes défilant dans les rues chiliennes et forçant le gouvernement de Piñera à négocier un processus constituant —: l’horizontalité dans la distribution du pouvoir, la reconnaissance des peuples autochtones, la démilitarisation de l’Araucanie et la régulation des industries extractives comme l’exploitation forestière ou minière.

Symbolique aussi parce que cette journée s’est déroulée dans l’ancien Congrès national, à quelques rues de La Moneda et de la Plaza de Armas de Santiago, un lieu qui a été fermé après le coup d’État militaire et dont les fonctions ont été transférées à Valparaiso, dans un bâtiment à l’architecture douteuse et inauguré par le dictateur lui-même.

Malgré leurs tentatives pour se positionner d’universitaires masculins, de personnalités de la télévision ou de personnalités de centre-gauche — comme l’avocat Agustín Squella ou la journaliste Patricia Politzer, qui a voté pour elle-même, suscitant des rires parmi les électeurs eux-mêmes — la nécessité que ce processus soit dirigé par une femme et aussi par une Mapuche s’imposait.

Un nouveau Chili

« Que soit fondé un nouveau Chili, pluriel, multilingue, avec les femmes, avec les territoires. C’est notre rêve », a-t-elle déclaré dans un discours improvisé, qui a débuté en mapudungun, après avoir obtenu 96 voix, dépassant de 18 le nombre nécessaire pour être élue après un second tour où elle a reçu le soutien de ceux qui avaient voté pour Isabel Godoy, représentante d’un autre peuple autochtone : les Colla. Vêtue de la robe et de l’habit traditionnel mapuche et se débattant avec le porte-voix, elle a ému aux larmes les personnes présentes, à l’exception des gens de droite qui, de toute façon, sont minoritaires dans ce processus.

« Il est possible d’établir une nouvelle relation entre tous ceux qui composent ce pays ; c’est le premier signe que cette convention sera participative », a déclaré Elisa Loncón, en évoquant quelques-unes des questions qui seront travaillées au cours d’une première étape de neuf mois : « pour les droits de la terre mère, pour les droits de l’eau, pour les droits des femmes, pour les droits des enfants ».

En plus de remercier pour le soutien reçu « pour avoir voté pour une personne mapuche, une femme, pour changer l’histoire de notre pays », elle a souligné sa solidarité avec tous les peuples autochtones, y compris ceux du Canada. « Cette force est pour tout le peuple chilien, pour tous les acteurs, pour toutes les régions, pour tous les peuples et nations autochtones qui nous accompagnent. Cette salutation et ce remerciement sont aussi pour la diversité sexuelle, cette salutation est pour les femmes qui ont marché contre tous les systèmes de domination (…). C’est pourquoi cette convention que je préside aujourd’hui transformera le Chili en un Chili plurinational ».

Activiste reconnue

Née dans la communauté de Lefweluan, à Traiguén — à environ huit heures de Santiago — elle est une militante reconnue de la cause de son peuple, faisant partie du Conseil de Toutes les Terres et étant l’une des responsables de la création du drapeau mapuche qui, depuis 1992, s’est imposé dans toutes les marches et manifestations, supplantant même lors du récent Soulèvement populaire le drapeau des partis politiques et le drapeau chilien lui-même. Pendant la dictature, elle a étudié la pédagogie en anglais et a participé à un groupe de théâtre dont les pièces remettaient en question le régime. Actuellement professeur au département des sciences humaines de l’université de Santiago du Chili, Elisa Loncón est titulaire d’une maîtrise en linguistique de l’Universidad Autónoma Metropolitana de Iztapalapa (Mexique), d’un doctorat en sciences humaines de l’université de Leiden (Pays-Bas) et d’un doctorat en littérature de la Pontificia Universidad Católica de Chile.

Une fois encore, la répression

La journée a été marquée par une atmosphère très tendue le matin. On notait, dans le périmètre entourant l’ancien Congrès national, la présence de carabineros, avec des véhicules occupant des pâtés de maisons entiers comme Santo Domingo et des clôtures qui empêchaient de passer par la Plaza de Armas. Le gouvernement avait prévu de garantir la sécurité du processus, étant donné que différentes marches convergeraient, la plus importante étant celle qui partirait à 8 heures de la place Baquedano — rebaptisée « place de la dignité » — en hommage aux personnes tuées lors des violents incidents du Soulèvement populaire.

On notera la performance de Johanna Grandón, célèbre pour s’être déguisée en Pikachu de Pokémon et avoir participé aux manifestations, l’une des élues qui a retiré son costume et est entrée au Congrès avec un masque en allusion au personnage. Le tout au milieu d’une grande tension, motivée par un sentiment d’exclusion que ressentait une partie des manifestants que la police a reçu de sa manière habituelle : jets d’eau et répression.

Cependant, ce sont les mêmes élus indépendants, pour la plupart regroupés dans la « Liste du peuple », qui ont forcé l’interruption du début de la session jusqu’à ce que la police cesse d’attaquer les participants. Carmen Gloria Valladares, secrétaire-rapporteuse du Tribunal de qualification électorale à l’origine de la cérémonie, a marqué son accord. « Nous voulons une célébration de la démocratie et non un problème », a-t-elle déclaré, ce qui lui a valu une ovation debout.

Une longue journée

Après trois tours, puisqu’il devait être nommé à la majorité absolue, Jaime Bassa, l’avocat constitutionnaliste et indépendant de Convergencia Social — appartenant au Frente Amplio — a été élu vice-président par 84 voix.

Dans une déclaration commune, Bassa et Loncón se sont quittés en début de soirée, en annonçant qu’ils feront ce lundi une déclaration sur la méthode à suivre, la demande de libération des prisonniers du Soulèvement populaire (qui suscitera la controverse car elle n’a pas les pouvoirs d’une loi d’amnistie), le règlement féministe et détermineront le format dans lequel les réunions auront lieu (en présence ou par viéo conférence). Le tout sous les applaudissements.

Une installation de neuf heures, aussi inédite qu’historique, parsemée d’événements imprévus et où la logistique a été à la hauteur — nouveaux bureaux récemment mis en place au Congrès, transport pour ceux qui viennent des régions, hébergement — ainsi que les démarches à entreprendre, qui devraient commencer par la rédaction d’un règlement qui pourrait prendre des mois avant de connaître sa version finale. Tout cela alors que le froid commençait à tomber en cet après-midi hivernal dans le centre de Santiago.

Juan Carlos Ramírez Figueroa

Source : Pagina12     Traduction : Venesol