Chili: Les forces armées du Chili contre le peuple

La véritable histoire de l’armée chilienne et des forces armées, gardiens de l’aristocratie et du capital.

Jorge Molina Araneda, 18/06/2021

Pour qu’un tyran ne puisse pas utiliser une armée contre son peuple, il faut la séparer de celui-ci, l’isoler, car si l’armée est unie au peuple, il sera très difficile de pouvoir l’utiliser contre lui”.

Miguel Busquets

Daniel Jadue avait déjà suscité une certaine controverse au sein des groupes privilégiés en demandant un statut de garanties aux forces armées et au parti démocrate-chrétien au cas où il serait élu président de la République. Bien que les milieux de la droite et de la finance du pays aient poussé les hauts cris à cause de cette déclaration, il est nécessaire de faire un bref rappel historique pour approuver et soutenir la demande du maire de Recolleta. En effet, dans l’histoire républicaine du Chili, les corps armés mercenaires, habillés de légalité par les patriciens mercantiles triomphants, ont été le bras exécutant, littéralement, des directives mises en œuvre par la classe supérieure au détriment du bas peuple.

Au Chili, selon l’historien Gabriel Salazar, nous n’avons construit ni un État développementiste ni un État démocratique-participatif. À trois reprises : en 1829 (par les marchands de Diego Portales), en 1925 (par des politiciens libéraux dirigés par Arturo Alessandri Palma) et en 1973 (par des économistes néolibéraux protégés d’abord par la dictature de Pinochet et ensuite par des coalitions politiques post-dictatoriales), l’État national a été construit sur la base de coups d’État militaires (dont deux extrêmement sanglants), avec usurpation de la souveraineté citoyenne et pour mettre en œuvre le même paradigme libéral anglo-saxon. Les citoyens n’ont donc jamais exercé leur souveraineté, et ont été réduits à maintes reprises à l’utilisation dégradante du droit de pétition, ainsi qu’à l’élection périodique et individualiste de candidats désignés et contrôlés principalement par la classe politique libérale. Avec le facteur aggravant que 2/3 de cette population vit d’emplois précaires et participe d’une économie informelle, dans laquelle prédomine le trafic de différentes espèces et services. En d’autres termes, nous n’avons construit ni un État véritablement démocratique, ni des citoyens souverains, ni un véritable marché intérieur.

Les guerres civiles de 1829 et 1891 et les coups d’État de 1924-1925 et 1973 sont survenus après des avertissements plus ou moins prolongés annonçant la crise politique. Il a été possible de voir l’avancée des secteurs les plus récalcitrants et conservateurs qui ont promu la rupture plutôt que les possibilités d’accord, la rupture face à une dernière chance de règlement.

Au XIXe siècle, l’armée était oligarchique-mercenaire, elle a été créée en 1829 avec l’intention de détruire l’État et l’armée constitutionnelle, écrasant ainsi le patriarcat civil et militaire lors de la bataille de Lircay (1830), événement qui met fin à la guerre civile.
En 1891, le patriciat mercantile, principalement anglais, a financé une armée et une marine séditieuses pour : vaincre l’armée constitutionnelle et établir une fonction protectrice pour accumuler le trésor mercantile à travers la spéculation financière et bancaire qui était démantelée par la politique développementaliste et industrielle de José Manuel Balmaceda.


En 1924, vers la fin du mandat d’Alessandri Palma, le Comité militaire préfère continuer à fonctionner et lui demande de dissoudre le Congrès national. Après cet événement, Alessandri, submergé dans une situation qu’il ne pouvait plus gérer, voit son pouvoir en échec et préfère démissionner, s’exilant dans l’ambassade des États-Unis. Cependant, sa démission n’a pas été acceptée et il a reçu un congé de six mois du pays. Le général Altamirano assume la vice-présidence et une junte gouvernementale est immédiatement formée, composée de lui, de l’amiral Francisco Nef et du général Juan Pablo Bennet, qui procède à la dissolution du Congrès et accepte finalement la démission d’Alessandri. Ainsi s’est achevé le régime parlementaire, brisant le régime constitutionnel. Par la suite, le coup d’État du 23 janvier 1925 a eu lieu, mené par des officiers de rang intermédiaire des forces armées, parmi lesquels Carlos Ibáñez del Campo, qui ont renversé la junte gouvernementale présidée par Luis Altamirano Talavera.

La dictature civile-militaire, dirigée par Augusto Pinochet, a défenestré le gouvernement constitutionnel et populaire de Salvador Allende, en collusion avec la droite politique et sous les auspices de la Maison Blanche, sous les balles et la torture systématique, ce qui a eu pour conséquence qu’environ 35 mille personnes ont été victimes de violations de leurs droits fondamentaux ; parmi elles, 28 mille ont été torturées, 2 279 exécutées et 1 248 sont toujours en situation de détenus  disparus.Depuis que les troupes mercenaires de Diego Portales, José Joaquín Prieto et Manuel Bulnes (armée oligarchique) ont anéanti l’armée des citoyens dans la bataille de Lircay, ce qui a été mis en place dans notre pays, ce sont des corps armés structurellement conçus pour défendre les prérogatives, les intérêts et l’ordre des classes dominantes.

Les forces armées, et en particulier l’armée, ont joué un rôle fondamental dans la construction, la consolidation et la défense d’un État autoritaire, centraliste, oligarchique, favorable à une minorité privilégiée résidant à Santiago. Ce sont ces forces armées qui ont soumis les provinces à l’hégémonie de la capitale après plusieurs guerres civiles (1829, 1851 et 1859, par exemple), celles qui ont soumis Chiloé, annexé les terres de Magallanes (permettant l’extermination de la population indigène), envahi et usurpé le territoire mapuche et le nord, en assujettissant les Aymara, les Quechua, les Collas et les Likanantay, celles qui ont colonisé Rapa Nui et l’Antarctique. Les invasions, la dépossession, les massacres, la répression, sont les outils avec lesquels l’armée et la marine ont construit le territoire chilien. Déjà en 1871, El Mercurio de Valparaíso, dans une sorte de radiographie d’époque, réaffirmait sans équivoque la position classiste et méprisante de l’élite socio-économique envers les classes inférieures :

“Le Chili est une république de nom mais pas de fait, ici il y a des classes supérieures, il y a des distinctions profondes, il y a des privilèges, il y a des immunités de toutes sortes. Ici, ce qu’on appelle l’aristocratie est tout ; mais ce qu’on appelle le peuple n’est rien… Les classes ouvrières sont méprisées”.

 

 

L’historien Gabriel Salazar nous rappelle, dans son ouvrage “Le pouvoir constituant des salariés et des intellectuels”, que pendant le gouvernement de Salvador Allende, il y avait une naïveté ostensible quant à l’attachement sans restriction des forces armées à l’ordre constitutionnel ; cependant, celles-ci et l’armée, en particulier, étaient intervenues 22 fois dans l’histoire politique nationale et toujours contre les mouvements démocratiques-populaires, depuis l’assassinat de Manuel Rodriguez jusqu’au massacre de Pampa Irogoin et au coup d’État de 1973. En bref, l’armée a été factionnaliste plutôt que nationaliste.

Les forces armées ne se souviennent pas, comme par hasard, des Mapuches exterminés lors de la soi-disant “pacification”, du renversement de Balmaceda, des plus de 2 000 morts de Santa María de Iquique, des actions du régiment Esmeralda dans les mines de salpêtre de San Gregorio, des 500 morts du massacre de Marusia, des 2. 000 tués à La Coruña, les plus de 400 fusillés à Ránquil, les attaques de l’armée de l’air contre la population de José María Caro, entre autres actions “glorieuses” qui ont précédé le tristement célèbre génocide qui a commencé le 11 septembre 1973.

Néanmoins, nous devons nous souvenir de ceux qui ont essayé de donner une certaine gloire et un engagement populaire aux forces armées. Nous devons reconnaître le courage des soldats et des marins qui sont restés fidèles au président Balmaceda ; des marins qui se sont soulevés en 1931 et qui ont indiqué dans leur manifeste qu'”ils ne pointeraient pas leurs armes contre leurs frères du peuple” ; de Marmaduke Grove qui s’est soulevé avec les Forces Armées et a participé à la République socialiste ; des 74 étudiants de l’école d’ingénierie navale qui se sont mis en grève en 1961 pour dénoncer la mauvaise nourriture et les mauvais traitements ; des centaines de marins qui, en 1973, se sont soulevés pour s’opposer au coup d’État et ont été torturés par leurs propres compagnons d’armes ; des centaines de conscrits, de soldats, de caporaux, d’officiers et de généraux qui ont refusé de participer au massacre de leur propre peuple le 11 septembre 1973.

Voilà, en définitive, la véritable histoire de l’armée chilienne et des Forces armées, gardiennes de l’aristocratie et du capital, bourreaux historiques du progrès social et de la classe populaire.

Source: Alainet

Traduction: FAL 33