PATRICIA VILLEGAS : “TELESUR A APPRIS À RÉSISTER GRÂCE A L’EXEMPLE DE LA SOCIÉTÉ VÉNÉZUÉLIENNE”.

Gustavo Borges Revilla

20 juillet 2020, 11 h 13.

De 2005 à 2020, l’Amérique latine a connu des changements comme jamais auparavant dans son histoire. Rien dans la vie sociale, politique, économique et culturelle de la région n’échappa à cette expérience qui consistait à  ressentir l’assaut de ce qui avait bougé, ce qui aujourd’hui, au milieu du mirage que produit le désespoir, semble immobile. L’idée d’une chaîne multiétatique qui traiterait des événements marquants pour la vie de centaines de millions de Latino-Américains et de Caribéens ne s’est pas seulement révélée juste mais ô combien importante. Fruit du travail d’Hugo Chavez et de Fidel Castro, TeleSUR est aujourd’hui l’un des rares projets vivants qui subsistent dans une région affaiblie par le retour de bâton de ses bourreaux habituels.

Ayant son siège principal sur le territoire d’un Venezuela étouffé, TeleSUR subit les conséquences de la construction de la mémoire dans un pays et une région punis pour leur audace. Fin mai, l’entreprise américaine de télécommunications AT&T a annoncé, sans préavis, le retrait de sa société DIRECTV du Venezuela, en réponse aux mesures coercitives imposées par les États-Unis. C’est ainsi que TeleSUR a quitté certains des câblo-opérateurs les plus importants de la région ; ceci a eu pour conséquence de porter un coup dur au projet en cours, en cette année de son 15e anniversaire.

Quatre mois plus tôt, à la mi-janvier, Juan Guaidó annonçait la tentative d’usurpation du signal et du projet, en nommant une prétendue “Commission pour la restructuration de TeleSUR”, ce qui, traduit en parfait vénézuélien, ne signifie rien d’autre que la tentative d’enlèvement et de pillage de la chaîne ainsi que de ses actifs à l’étranger.

Au milieu d’une année 2020 qui ne cesse d’enregistrer des événements bouleversants, nous nous sommes entretenus avec Patricia Villegas, actuelle présidente de Telesur, sur qui reposait la responsabilité de conduire ce projet au moment le plus difficile depuis la création de la chaîne.

Fondatrice de la chaîne, journaliste et citoyenne colombienne, Patricia nous accompagne dans une révision nécessaire de l’histoire de TeleSUR et de la sienne.

PATRICIA, TOUT D’ABORD, MERCI DE PRENDRE LE TEMPS DE PARLER À MISIÓN VERDAD. NOUS AIMERIONS REVENIR SUR LES MOMENTS CLÉS DE L’HISTOIRE DE CE PROJET, SES ÉTAPES ET SES TOURNANTS. PARLONS DE LA FAÇON DONT L’HISTOIRE ELLE-MÊME A JUSTIFIÉ L’EXISTENCE DE TELESUR.

Merci beaucoup pour cette conversation, surtout parce qu’elle nous permet de nous tourner vers l’avenir en ce qui concerne ce que TeleSUR a fait et ce que la chaîne veut continuer à faire. L’une des clés, à notre avis, réside dans le journalisme collaboratif, et MISIÓN VERDAD représente  l’un des efforts de communication les plus importants qui ont été déployés ces dernières années au Venezuela. Non seulement, parce qu’elle aide à dire ce qui se passe, mais fondamentalement parce qu’elle aide à le comprendre. Le fait que nous soyons ensemble montre donc qu’il est possible de travailler main dans la main.

Tu me demandes de passer en revue les moments clés du projet. L’un des sujets les plus importants qui a valu à TeleSUR les plus grandes critiques, menaces et ennemis, c’est notre couverture du conflit armé en Colombie. Lorsque TeleSUR est née il y a 15 ans, rappelons qu’Álvaro Uribe Velez était au pouvoir, pour lui, il n’y avait pas de conflit politique mais une guerre. Notre choix, lorsque nous avons couvert cette réalité, ce fut de mettre les caméras du côté des victimes, ce qui à l’époque était un acte très subversif pour l’institutionnalité et ça l’est toujours ; nous avons eu une position cohérente avec le conflit colombien tout au long de ces années, et l’histoire montre que notre position éditoriale et l’endroit où nous nous sommes placés pour faire du journalisme avaient complètement à voir avec la réalité qui se passait là-bas et qui, malheureusement, continue aujourd’hui d’exister

Nous pouvons également nous référer à notre couverture du coup d’État au Paraguay, des tentatives de sécession en Bolivie, des mobilisations de l’année dernière en Équateur et au Chili, des tentatives de coup d’État et d’invasion au Venezuela. Nombre des grandes étapes de TeleSUR se sont déroulées dans les premières années qui ont suivi sa fondation, puis est venu une étape de consolidation de la chaîne dans l’histoire quotidienne de la transformation de notre région et du monde. Cette consolidation d’une voix alternative au récit des élites a eu pour conséquence que, ces dernières années, nous ayons reçu des coups durs dans notre distribution : le sabotage permanent des câblo-opérateurs, de multiples problèmes avec les distributions par satellite, et maintenant, finalement, la fin du signal de TeleSUR par DIRECTV dans toute l’Amérique latine.

Enfin, il y a l’étape la plus récente de ce projet : nous avons réussi à fonder un signal au contenu indépendant en anglais, avec l’objectif fondamental d’aller vers les Caraïbes orientales et les peuples d’Afrique, aujourd’hui nous y avons désormais notre signal. Notre production de contenu exclusif pour ces régions commence déjà à tisser ce tissu qui se nourrit en retour et crée une communauté, car c’est exactement ce que nous recherchons : créer un sentiment d’appartenance commune qui nous permette d’avoir une vision réaliste d’autres régions historiquement marginalisées. Si TeleSUR n’avait pas été là, l’histoire qui prévaudrait de nos jours serait complètement différente, c’est là toute la valeur de notre naissance il y a 15 ans et de notre existence aujourd’hui.

TELESUR A ÉGALEMENT DÛ SURVIVRE À SES PROPRES TEMPÊTES INTERNES, UN SUJET DONT ON NE PARLE PRESQUE PAS : TENTATIVES DE CENSURE ET D’USURPATION DU SIGNAL, ATTAQUES DES CENTRES DE POUVOIR, HARCÈLEMENT PAR DES COLLÈGUES DE LA PROFESSION, CRISE FINANCIÈRE. COMMENT VIVRE CETTE RÉALITÉ DE L’INTÉRIEUR ?

Nous avons toujours été très clairs sur le fait que les technologies qui permettent la distribution du signal ne sont pas de notre ressort. Nous devions donc travailler sur toutes ces technologies, afin de faire en sorte que si l’une d’entre elles tombait, nous puissions maintenir les autres. L’une des clés a été de travailler à la production de contenus différenciés dans cet autre récit, contenus qui n’étaient pas présent dans les médias des élites et pour lesquels il est difficile d’imiter TeleSUR ;  ce fut l’un des derniers objectifs des États-Unis et de la droite vénézuélienne dirigée par Juan Guaidó : ils ont essayé d’usurper le logo, la marque, la reconnaissance, mais il est difficile d’imiter un signal comme le nôtre si vos pensées sont du côté du pouvoir hégémonique et non des peuples.

Le deuxième élément a consisté à travailler dans le sens d’une distribution multiplateforme ; tu peux ainsi avoir TeleSUR sur le câble, mais en même temps sur le satellite, mais aussi sur Internet, et en même temps vous l’avez sur un signal audio pour les radios. Désormais, nous sommes également parvenus à faire en sorte que plusieurs plateformes journalistiques populaires puissent émettre sur notre signal en streaming. Cela ne signifie pas que nous ne serons pas touchés par notre sortie du réseau DIRECTV, surtout dans le contexte de situations comme celles de l’Équateur, de la Bolivie ou du Chili, mais le signal TeleSUR est toujours vivant. Avec l’essor d’Internet ces dernières années, tous ceux qui donnent vie à TeleSUR ont su profiter d’un grand nombre d’opportunités, et quels que soient les efforts de nos ennemis, il n’est pas si facile de bloquer et de censurer notre chaîne.

Les travailleurs de TeleSUR ont été stigmatisés, persécutés, montrés du doigt même par leurs propres collègues, parfois même par ceux qui dirigent le pays ou le pouvoir. C’est comme une pensée très résiliente apprise de la réalité vénézuélienne : on te frappe mais il y a toujours des opportunités et l’on peut toujours avancer ; ce qui importe, c’est que la porte ne soit jamais complètement fermée.

LA CRISE ÉCONOMIQUE MONUMENTALE DONT A SOUFFERT LE VENEZUELA, À LA SUITE DU HARCÈLEMENT ET DE LA DÉCISION DES ÉTATS-UNIS DE BLOQUER LE PAYS, MÉRITE UN CHAPITRE À PART. VOUS N’Y AVEZ PAS ÉCHAPPÉ, C’EST-À-DIRE QUE LA CRISE EST VÉCUE ICI AVEC LA MÊME EXACTITUDE.

Ce n’est pas facile, il n’y a pas de formule miracle. Cela ne serait pas viable s’il n’y avait pas beaucoup de gens qui ont en eux  l’idée-maîtresse de TeleSUR. J’aime toujours faire un parallèle avec les femmes qui font partie des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), qui doivent surmonter toutes les difficultés pour que le paquet-alimentaire parvienne aux familles vénézuéliennes malgré toutes les conditions défavorables; eh bien, c’est un peu cela l’esprit qui caractérise les travailleurs de TeleSUR.

Nous sentons et nous savons que ce projet doit résister. Quand il y a un événement marquant, nous avons trouvé mille façons d’être là, d’en parler ; c’est pour cela que je parle de journalisme collaboratif : des gens qui pendant des années ont travaillé avec nous et qui, à présent, ne le font pas constamment ; mais, quand il y a un événement particulier, ils communiquent immédiatement et disent : je suis là. Il existe un sentiment d’appartenance qui nous permet de comprendre que, coûte que coûte, nous devons maintenir ce signal.

Tous nos travailleurs au Venezuela souffrent de la pression exercée par le blocus et de l’agression économique ; ce n’est pas une île, nous sommes tous blessés par cette guerre, et à l’extérieur nous avons tous les mêmes blessures. Sans cette capacité à surmonter l’adversité, nous n’aurions pas été en mesure d’évoquer des histoires aussi terribles que celles des pannes d’électricité au Venezuela. Pratiquement toutes les chaînes ont dû stocker ou réduire leur capacité de production ; en ce qui nous concerne, non seulement, nous n’avons pas changé notre programmation, mais nous en avons eu encore plus, parce que la réalité le justifiait ; et cela n’a été possible que parce que les gens ont marché des heures pour se rendre à leur travail.

En toute honnêteté, c’est le Venezuela aux côtés de Cuba, qui ont soutenu ce signal, à tous points de vue.

JE VOUDRAIS T’INTERROGER SUR LE CÔTÉ PERSONNEL DE TON HISTOIRE ICI: ÊTRE UNE FEMME ET UNE ÉTRANGÈRE DANS UN PAYS COMME LE VENEZUELA, ÊTRE DANS CE GENRE D’ÉTAT PERMANENT DE SUSPICION, LA FAMILLE, LE TEMPS, LA GUERRE.

C’est un honneur pour moi d’être ici, malgré toutes les difficultés et toutes les complexités que cela suppose, je suis heureuse d’être ici, je ne changerais pas une seconde des 15 dernières années, et cet anniversaire je vais le fêter tout comme celui de TeleSUR. Je suis la fondatrice de cette chaîne, on ne le dit pas souvent, je n’ai pas commencé ici comme présidente, je connais cette histoire depuis que nous avions un petit bureau dans l’hôtel ALBA, dans le centre de Caracas, il y a 15 ans ; je suis partie intégrante de chacune des briques de cette institution, et je la défends avec toute l’énergie possible.

Je suis arrivée ici en étant très consciente de la guerre dans mon pays, en me promenant avec des tatouages et beaucoup de douleur. Il n’est pas facile de vivre avec un sentiment de peur et avec un cœur brisé en voyant tant d’orphelins, de veuves, de personnes mutilées, de pauvreté à chaque coin de rue, de sourires qui sont des grimaces. Tu le sais, et le monde le sait, la Colombie ne parvient pas à se sortir de cette situation où la tragédie devient paysage. Caracas, à ce moment-là, m’a permis de respirer, pour la première fois je me trouvais dans une atmosphère qui m’éloignait de l’angoisse.

Et je ne parle pas de reconnaître la violence urbaine du Venezuela, mais de cette sensation de paix, presque indescriptible, qui n’existe pas en Colombie, de ne pas se retrouver dans chaque espace avec une histoire de dépossession, de viols et de mutilations. Lorsque le Commandant Chávez est mort, un état de guerre permanent s’est installé, mais très différent de la guerre colombienne, car celle-ci annihile ta paix quotidienne, mais la seconde te défie dans ta vie quotidienne et elle a testé cette société à maintes reprises dans son désir infini de ne pas s’entre-tuer entre frères. Cela fait de cette guerre le contraire de la guerre colombienne. Toutes les deux sont, sans aucun doute, gérées par des intérêts extérieurs et stimulées par les puissances économiques, mais au Venezuela, on n’a pas réussi à faire en sorte que l’on s’entre-tue entre frères.

Gérer un multimédia dans un contexte de guerre, c’est le plus grand défi personnel et professionnel. Nous accompagner, prendre soin les uns des autres,  chercher continuellement des façons d’apporter du soutien à nos collègues de travail, être certains qu’un plan ne suffit pas et que tu dois avoir pensé même au plan Z , est un exercice à haut risque, mais très instructif. La guerre là-bas m’a formé pour affronter la guerre ici et la guerre ici me permet de me battre pour qu’elle ne devienne jamais comme celle de là-bas. C’est difficile à dire, mais la guerre, c’est pire que ça.

ENFIN, IL EST INÉVITABLE DE TE DEMANDER DE FAIRE PART DE TES RÉFLEXIONS SUR LA GUERRE DE L’INFORMATION, SUR CE QU’IL FAUT FAIRE, SUR LA LUTTE DANS UN RAPPORT DE 10 CONTRE 1. SUR LE VENEZUELA AU MILIEU DE TOUT CELA, COMME OBJET D’OFFENSE.

Dans nos salles de rédaction, nous savons très bien ce que font les autres, nous étudions nos ennemis, bien sûr, nous savons comment ils racontent leurs histoires pour servir leurs intérêts, mais ce n’est pas notre objectif. Entrer dans la dynamique qui consiste à suivre les agendas des autres nous empêche structurellement de construire notre propre agenda. Ainsi, pour que les gens se sentent représentés, ils doivent sentir le projet comme leur, l’agenda doit être celui du peuple, c’est là qu’il doit y avoir une harmonie totale, en miroir.

L’un des axes de travail de TeleSUR, qui me touche particulièrement, part de ce principe : ne jamais abandonner aucune histoire. Si tu l’aimes, travaille pour elle. Nombreux seront ceux qui essaieront de mépriser tes efforts, et nous en avons plusieurs exemples : des collègues colombiens ont critiqué notre quête pour donner une voix à ceux qui, pendant des années, se trouvaient dans la jungle colombienne, privés de liberté. On nous a accusé de tout, y compris le gouvernement de l’époque, mais notre détermination nous a permis de rendre visible le coût humain d’un conflit qui devait prendre fin, de montrer quels étaient les acteurs de ce conflit et le niveau de dégradation auquel était parvenue la confrontation dans le pays.

Comme ce qui nous est arrivé en Libye au début de l’occupation, certains collègues d’agences internationales se demandaient ce que nous faisions là, étant une chaîne latino-américaine, et moi, je pensais : qui a dit que les histoires ont des propriétaires ? Nous savons à quel point il était important d’être là et de raconter ce qui s’est passé alors que tout le monde a décidé de rentrer, même les personnes qui étaient avec nos reporters sont reparties sans même descendre de l’avion, parce que lorsque nous sommes arrivés à l’aéroport de Tripoli, on nous a dit : c’est très dangereux ici. Notre équipe est descendue et s’est rendue sur la place de Tripoli.

Et quand, nous disions : où sont les bombes ? Où sont les morts ? Car, ce que nous avions sous les yeux n’était pas exactement ce que les grandes chaînes disaient, alors nous avons réussi à nous rendre sur place avec nos reporters et j’ai dit moi-même au reporter : “Non, ce n’est pas vrai, montre-moi les parcs et les places”, et lorsque je ne voyais rien de ce que disaient ces médias, qui sont aussi responsables de la destruction de ce pays, je leur  demandais d’autres photos : “Montre-moi d’autres places”.

Et c’est à ce moment-là que nous avons réalisé que la réalité était différente, et qu’il fallait le dire, car, lorsque tu as une vérité de cette taille entre les mains, tu dois la rendre publique, par devoir envers l’histoire, tu dois la divulguer. Ce fut un moment particulièrement important pour TeleSUR.

Avec cela, je veux te dire qu’assurément il faut voir ce que les autres font, il faut l’analyser ; il est très utile pour nous de vous suivre, vous qui pensez tout le temps à cela et qui nous donnez des indices ; mais nous, dans l’exercice journalistique, nous devons être connectés à la réalité immédiate et en faire un véritable miroir sans manipulation.

Toute autre chose t’épuise et tu perds un temps précieux à essayer de répondre à ce que d’autres ont prévu depuis des années parce qu’ils ont une construction mentale et qu’ils ont les moyens de l’imposer. Et ce récit est celui qui au bout du compte parvient à entrer dans leurs téléviseurs comme ces images de La Carlota le 30 avril 2019, ces images de Libye, ces images de la situation des otages colombiens des FARC, ces grands sujets journalistiques de TeleSUR, la seule chose qu’ils confirment, c’est que tu dois faire confiance à cette connexion que tu as avec les gens et avec la rue.

Source: Misión Verdad

Traduction: Sylvie Carrasco pour FAL 33