PEUT-IL EXISTER UN RÉSEAU SOCIAL LATINO-AMÉRICAIN ?

L’autrice: Anne-Dominique Correa est journaliste indépendante. Elle a étudié Science-Po à Paris.

Lors de sa conférence de presse matinale du 20 janvier, le Président Andres Lopez Obrador mettait en garde les Mexicains contre les liens de Twitter avec l’aile droite du pays. « Le directeur de Twitter au Mexique était un militant ou un sympathisant très proche du PAN – Partido Accion Nacional (…) c’est important parce qu’au-delà des institutions ou des organisations, ou disons Twitter ou Facebook, il faut voir qui gère ces institutions, qui ils sont, parce que vous qui êtes journalistes savez qu’il est très, très difficile qu’il y ait une neutralité » déclarait-il.

Peu après la déclaration d’Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO), le « King Twitero« , un compte appuyant le gouvernement, dénonça le fait que lorsqu’un nouveau compte Twitter est ouvert, la plateforme propose de suivre des politiciens du PAN.

Les représailles ne se firent pas attendre. Dans les jours qui suivirent, Twitter a non seulement suspendu le compte du « King twitero » mais aussi ceux de deux autres partisans du gouvernement suivis par des dizaines de milliers de followers, prétendument pour « violation des règles de la plateforme en matière de spam et de manipulation« . Ces fermetures ont suscité l’indignation des usagers pro-AMLO, devenue virale avec les hashtags #TwitterEsPanista et #Twitter Censura.

Les réseaux sociaux ne semblent plus être aussi « bénis » comme les qualifiait AMLO lorsqu’il a fêté son triomphe à l’élection présidentielle dans la nuit du 1er juillet 2018. À l’époque, Andres Manuel Lopez Obrador avait remercié les réseaux de lui avoir permis de contourner la censure des consortiums médiatiques pour s’adresser directement à son électorat pendant sa campagne. Trois ans plus tard, la romance a pris fin. Dans l’une de ses conférences de presse, AMLO a accusé les réseaux d’être devenus « la Sainte Inquisition de notre époque« .

Ce n’est pas la première fois que les réseaux sociaux font taire les voix progressistes dans la région. Le 12 avril 2019, la plateforme a fermé définitivement la page de l’ancien président équatorien Rafael Correa (1,5 million de followers). En septembre de la même année, Twitter a bloqué plusieurs journalistes et médias à Cuba sans justification. Un an plus tôt, le réseau avait également suspendu momentanément le compte de l’ancien candidat de gauche à la présidence colombienne, Gustavo Petro (1,4 million d’abonnés), et ce ne sont là que quelques exemples.

Le progressisme divisé sur l’idée de régulation

La censure des comptes pro-AMLO a finalement réveillé le progressisme face au pouvoir croissant des réseaux. Sans accord, cependant, sur la stratégie à adopter pour l’enrayer.

Le 1er février, Ricardo Monreal, leader de MORENA (le parti du président mexicain), a proposé un projet de loi visant à réglementer les réseaux qui comptent plus d’un million d’utilisateurs au Mexique (Twitter, Facebook, Instagram, YouTube et TikTok). « La seule façon correcte de protéger le droit humain de la liberté d’expression dans le cyberespace est de légiférer » a-t-il déclaré.

L’initiative prévoit que toute personne dont le compte est bloqué peut s’opposer à la décision et exiger une réponse du réseau dans les 24 heures. Si les utilisateurs ne reçoivent pas de réponse positive dans leur cas, ils peuvent faire appel à l’Institut fédéral des télécommunications (IFT), puis aux tribunaux mexicains. Si la suspension est jugée arbitraire, le réseau pourrait payer une amende allant jusqu’à 4,4 millions de dollars.

Le président Lopez Obrador, cependant, n’a pas été convaincu par cette proposition. « Ces questions [la réglementation] sont controversées » a-t-il expliqué.

Faisait-il référence à l’expérience des gouvernements de Cristina Kirchner en Argentine et de Rafael Correa en Équateur en matière de régulation des médias ? Les deux gouvernements ont créé des lois (la loi sur les médias en Argentine et la loi sur la communication en Équateur) pour briser le monopole des médias par le secteur privé. Dans les deux cas, on a qualifiés ces lois de « bâillons » et leurs gouvernements d’ »ennemis de la liberté d’expression« , même si les lois n’ont jamais été pleinement appliquées.

En tout état de cause, les nouveaux gouvernements progressistes excluent fermement l’option réglementaire. « Je suis en faveur de ne pas réglementer ce qui a trait aux médias (…) qu’il n’y ait pas de mécanisme de régulation, pas de censure » a déclaré Lopez Obrador pour justifier son opposition à la proposition de Monreal. « Il est interdit d’interdire« , a-t-il ajouté.

De même, le président argentin Alberto Fernandez a estimé que la loi sur les médias « n’était pas le moyen » de promouvoir une plus grande pluralité dans les médias. Selon le président, « pour multiplier [les voix], il y a beaucoup de recours et ils n’ont pas besoin d’une loi sur les médias : il y a la défense de la concurrence, la protection des consommateurs, ce sont des mécanismes qui permettent de multiplier les voix« . Cette rhétorique mercantile marque une rupture avec la vision de sa prédécesseuse Cristina Kirchner, qui définissait l’information comme une activité « d’intérêt public » et ne saurait donc être confiée aux seules entreprises privées.

Vers un réseau social régional ?

L’opposition d’AMLO à la loi de Monreal ne signifie pas que le président ait l’intention de rester les bras croisés face au pouvoir croissant des réseaux. Comme alternative à la réglementation, le président a proposé une autre initiative qui pourrait réconcilier les deux côtés du progressisme dans la région : la création d’un réseau social public.

La conception de la nouvelle application a été confiée fin janvier au Conseil national de la science et de la technologie (Conacyt), ainsi qu’aux ministères de l’intérieur et des affaires étrangères. Le gouvernement n’a pas précisé à quelle date le réseau est prévu, ni donné de détails supplémentaires sur la forme qu’il prendrait.

Une idée naïve ? Les réseaux sociaux sont des entreprises monopolistiques par essence. Pour qu’un réseau social puisse concurrencer Facebook, il doit atteindre une masse critique d’utilisateurs qui abandonnent ensuite la plateforme de Zuckerberg. Toutefois, le succès du réseau social public russe VK créé en 2007, surnommé « le Facebook russe« , prouve que ce n’est pas impossible. En 2020, VK est devenu le réseau social le plus populaire du pays en termes de messages échangés.

Cependant, pour augmenter le nombre potentiel d’utilisateurs du réseau proposé par AMLO, « il serait préférable que l’initiative soit régionale » estime Luis Angel Hurtado, expert en réseaux sociaux à l’UNAM.

Selon le chercheur, lors d’une réunion avec d’autres dirigeants de la région, l’ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff avait appelé à la création d’un réseau social pour le Cône Sud peu avant d’être destituée. Mais la proposition ne s’est jamais concrétisée, car « (…) elle a perdu de son intérêt en raison du processus de destitution de Dilma Rousseff et du changement de gouvernement au Brésil » a déploré M. Hurtado.

La proposition de Lopez Obrador pourrait être l’occasion de reprendre cette initiative. De cette manière, le progressisme pourrait garantir un espace de discussion libre, ce que le premier « virage à gauche » n’avait pas permis de réaliser.

En effet, les lois sur la communication de Kirchner et de Correa n’ont pas survécu au tournant conservateur. Quelques semaines après leur arrivée au pouvoir, les gouvernements néolibéraux de Lenín Moreno et Mauricio Macri ont abrogé leurs articles les plus importants. Les deux dirigeants ont démantelé les médias publics créés par leurs prédécesseurs. Ces violations de la liberté d’expression n’ont pas fait grand bruit, car ces plateformes n’ont pas réussi à obtenir des taux d’audience élevés et avaient la réputation d’être des « porte-parole du gouvernement« .

La création d’un réseau social public régional pourrait empêcher que l’Histoire se répète. Atteindre une masse critique d’utilisateurs sur un réseau social est un véritable défi, mais s’il est relevé, il assurera également sa longévité. En d’autres termes, il serait plus difficile pour les gouvernements au pouvoir de s’en débarrasser. Qui peut imaginer une vie sans Facebook ou Twitter ? La force des réseaux réside dans le fait que, même si nous ne les aimons pas, nous continuons à les utiliser parce que nous en dépendons.

Anne-Dominique Correa

Source : https://jacobinlat.com/2021/05/02/puede-existir-una-red-social-latinoamericana/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/04/peut-il-exister-un-reseau-social-latino-americain-par-anne-dominique-correa/