Éducation publique : notre bannière – Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation (CLADE)

Nous publions l’article introductif de la revue América Latina en Movimiento, n° 551 de décembre 2020, Droit humain à l’éducation : horizons et sens de la post pandémie. La revue  est en accès libre sur le site. FAL 33

Par Nelsy Lizarazo

Depuis près de vingt ans, la CLADE défend la cause de l’éducation publique, gratuite, laïque, pertinente, inclusive et tout au long de la vie. Nous sommes conscients des multiples fissures, des inégalités, des injustices et des absences de l’enseignement public dans la plupart de notre région, mais nous savons aussi que c’est là, dans l’enseignement public, qu’il est possible d’assurer le plein exercice du droit humain à l’éducation pour tous. Le temps de la pandémie a fait apparaître aux yeux de tous ceux qui le souhaitent les dettes énormes que nos États ont envers l’éducation. Elle nous a cruellement montré les profonds écarts entre la campagne et la ville, entre les filles et les garçons, entre les niveaux socio-économiques, entre les blancs, les métis, les indigènes et les afro-descendants et, pourquoi ne pas le dire, les écarts de classe qui traversent historiquement nos sociétés. De même, ce temps nous a permis d’observer de nouvelles nuances et situations à propos desquelles il est nécessaire d’alerter et d’agir de manière décisive et rapide :

 – Plus de 160 millions d’étudiants ont interrompu leur parcours éducatif dans notre région. Le chiffre est scandaleux et les raisons sont multiples, mais il est clair que nous sommes une fois de plus confrontés, après des décennies de tentatives pour le surmonter, à un écart dans l’accès à l’éducation à tous les stades et à tous les cycles. Il est urgent de rétablir rapidement les niveaux d’accès pré-pandémiques, dans des conditions sûres et adéquates.

– L’un des facteurs qui a eu un fort impact sur cette situation est ce que l’on appelle la fracture numérique qui, elle, nous a montré ses différents visages : celui de l’accès, celui de la connectivité, celui de l’absence de services internet publics et gratuits, celui du manque d’appareils suffisants dans les familles. Mais aussi celle des limites de la connaissance et des difficultés d’utilisation de la technologie et des outils virtuels dans de larges secteurs de nos sociétés. Des alternatives pour l’accès, la connectivité et l’utilisation de l’Internet sont indispensables.

– Les conditions de travail de nos enseignants se sont détériorées et sont devenues précaires. Un plus grand nombre d’heures de travail, avec une infrastructure et une formation minimales, en comptant souvent sur leurs propres ressources économiques. Une surcharge de temps, surtout pour les femmes, partagées entre leur travail d’enseignante et leur travail à la maison. Des enseignants au chômage en raison de la réduction du budget de l’éducation. Des conditions dignes et une formation complète pour nos enseignants sont nécessaires.

 – Diminution des budgets publics pour l’éducation, déjà insuffisants. La CEPALC calcule qu’il y a environ 9% de budgets en moins pour l’éducation et face à cela, le panorama de l’austérité, de l’endettement et des coupes s’ouvre, un panorama face auquel il faut résister et proposer des alternatives claires. La justice fiscale et le suivi des investissements dans l’éducation sont des alternatives claires.

– De nouveaux modèles de privatisation et d’entreprise qui s’expriment par des familles qui cherchent des solutions pour que leurs fils et leurs filles puissent continuer à étudier, des enseignants qui paient l’internet pour pouvoir donner leurs cours, des fondations privées qui offrent des paquets éducatifs homogènes, entre autres. Les propositions créatives de réponse des politiques publiques d’éducation sont inévitables. L’enseignement public est aujourd’hui plus menacé que jamais et depuis la CLADE nous hissons aujourd’hui, plus haut que jamais, ce drapeau. Face à l’urgence : intersectionnalité et intégralité Les discriminations, violences et inégalités multiples se croisent dans chaque sujet, ou plutôt, dans chaque corps. Le genre, le lieu d’origine, les handicaps, le statut socio-économique et même l’âge constituent des exclusions complexes face auxquelles les voix des peuples autochtones, des personnes en mobilité humaine, des populations afro-descendantes, des femmes, des personnes LGBTIQ, s’élèvent de tous les coins du continent pour exiger des politiques éducatives engagées à surmonter toutes ces formes d’oppression/exclusion. Des systèmes d’éducation publique qui travaillent à partir et avec les différences et qui dépassent et nous aident à dépasser, dès le départ, les matrices coloniales, patriarcales et racistes qui sont fonctionnelles à un modèle économique pervers. D’autre part, aujourd’hui, plus que jamais, il est nécessaire de participer activement à la conception et à la mise en œuvre de plans de retour complets et sûrs, de la petite enfance à l’enseignement supérieur, sans oublier, bien sûr, la réponse aux besoins éducatifs des jeunes et des adultes. Cela ne sera possible qu’en écoutant les voix des sujets du droit, c’est-à-dire les enfants, les adolescents et les jeunes, leurs familles, les enseignants, les jeunes et les adultes qui demandent des possibilités d’apprentissage. Dans chaque cas, en fonction de leurs besoins, contextes et demandes. L’éducation est en état d’urgence, mais on ne peut y répondre de n’importe quelle manière, pas plus qu’on ne peut y répondre par « plus de la même chose ». C’est essentiel à tous les niveaux et à toutes les étapes, à commencer par la petite enfance, les jeunes, les adultes – tous les niveaux qui ont été travaillés à partir de leurs spécificités dans les panels.

Il est vrai que nous sommes dans une situation d’urgence et c’est peut-être précisément pour cette raison que les réponses doivent être collectives, intégrales et intelligentes. Virtualité et éducation : l’Internet comme bien public et gratuit. Ici surgit un débat et un problème complexe pour le plein exercice du droit humain à l’éducation. Ce n’est pas qu’il n’existait pas, c’est qu’on ne lui avait pas donné la pertinence qu’il a aujourd’hui. Au cours de nos réflexions, nous avons souligné la nécessité de démocratiser l’Internet, de le situer comme un droit et comme un bien public. Dans le même temps, nous ne sommes pas indifférents à la réflexion sur la manière de garantir cette connectivité sans céder nos informations, ce bien précieux, aux grandes entreprises technologiques, qui alimentent déjà leurs modèles économiques grâce à cela précisément, à nos informations. Ainsi, la proposition de plateformes virtuelles publiques, de souveraineté numérique, de protection des données et d’autonomie technologique gagne du terrain dans notre agenda. D’autre part, une nouvelle alphabétisation se profile à l’horizon : l’alphabétisation numérique, l’alphabétisation des algorithmes… toujours dans une perspective critique et transformatrice, afin que nos enseignants s’approprient la technologie et en fassent un outil de plus pour les processus de transformation de notre réalité pour lesquels nous continuerons à nous battre. Tous les droits pour tous : l’intersection de nos luttes. Une fois de plus, nous avons montré que de multiples droits convergent dans le droit humain à l’éducation. Il s’agit d’un droit habilitant, mais aussi d’un droit synergique. Lorsque les établissements d’enseignement ont été fermés, des millions d’enfants se sont retrouvés sans nourriture, par exemple.

Et maintenant que le retour dans des conditions sûres est proposé, dans de nombreux endroits, il n’est pas possible, parce qu’il n’y a pas d’eau potable, par exemple. Notre lutte pour le changement éducatif va au-delà du domaine spécifique et s’articule avec des luttes beaucoup plus larges, stratégiques et politiques. Nous sommes appelés et engagés à l’articulation, au nouage et à l’enchevêtrement avec des mouvements, des collectifs, des organisations et leurs agendas de lutte, avec une perspective intersectorielle et aussi globale, qui nous unit à tout le Sud Global, dans un moment historique opportun pour ne pas revenir à la normalité… pour construire une autre réalité que nous ferions mieux de ne pas appeler normalité… afin d’éviter, dès le départ, les binaires auxquels ce système nous a habitués.

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Nelsy Lizarazo est la coordinatrice générale de la CLADE. Éducatrice et communicatrice populaire. Membre de l’Agence internationale d’information sur la paix et la non-violence-PRESSENZA.

La Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation (CLA DE) est un réseau pluriel d’organisations de la société civile, présent dans 18 pays d’Amérique latine et des Caraïbes, qui promeut des actions de mobilisation sociale et de plaidoyer pour défendre le droit humain à une éducation transformatrice, publique, laïque et gratuite pour tous, tout au long de la vie et en tant que responsabilité de l’État. Notre mission est de défendre le droit humain à une éducation transformatrice, publique, laïque et gratuite pour tous, tout au long de la vie, en tant que responsabilité de l’État. Une éducation qui répond aux dimensions de disponibilité, d’accessibilité, d’acceptabilité et d’adaptabilité, qui reconnaît les diversités, promeut la citoyenneté et la réalisation des droits de l’homme, ainsi que le dépassement de toutes les formes de discrimination.

Contact : clade@redclade.org www.redclade.org

Dans le cadre de sa XIe Assemblée générale, la Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation, la CLADE, a organisé une série de réunions pour réfléchir aux questions clés de son agenda stratégique. Avec une large participation de membres nationaux, régionaux et internationaux, nous avons été chargés d’identifier les défis et les horizons qui, en cette année 2020, nous incitent à approfondir notre engagement en faveur d’une éducation publique à la hauteur de la dignité humaine de tous. Nous partageons ici quelques-unes des questions clés qui, en même temps, nous préoccupent et nous poussent plus fortement à soutenir notre lutte.

Source : Alainet

Traduction : FAL 33