Amérique Latine, la protestation qui ne s’arrête jamais

Des centaines de milliers de péruviens sont descendus dans la rue pour protester contre la destitution de Martin Vizcarra et la désignation de Manuel Merino comme président du Pérou, fonction qu’il a occupé pendant cinq jours.

Photo : @Javier EsTo

Jesus Gonzalez Pazos

26/11/2020

Nous terminons cette année 2020, celle qui restera dans la mémoire individuelle et collective comme l’année qui a marqué un nouveau rythme et donné une situation inconnue au monde. De même que les chroniques du siècle dernier signalaient 1918 comme l’année d’une autre pandémie, connue sous le nom de grippe espagnole, 2020 sera celle du covid-19. On est un peu plus sophistiqué avec les noms, mais les résultats sont semblables : des centaines de milliers de morts dans un système économique sens dessus dessous qui, en plus, s’est montré incapable de sauvegarder la vie. En 1918, la pandémie s’ajoutait aux effets catastrophiques de la 1ère guerre mondiale ; en 2020, avec des conséquences tout aussi graves, se démultiplient celles qui dérivent de la crise que traîne le système capitaliste depuis 2008.

 

Dans ce cadre, les fossés d’inégalité et la concentration de la richesse en de moins en moins de mains, toujours au détriment des conditions de vie de millions de personnes, est un fait indéniable dans le monde. Et à cela s’ajoute, comme complément désormais indispensable, les tics autoritaires et populistes qui font que les démocraties sont de plus en plus de basse intensité quant aux libertés et aux droits des personnes. On démontre ainsi, une fois de plus, que le néolibéralisme qui un jour s’est cru le régent unique pour les siècles à venir, devient plus autoritaire dans son échec afin de conserver sa vieille domination remise en cause.

 L’Amérique Latine a mis en évidence, ces derniers mois de 2019, cette réalité. Avaient été imposés le retour aux politiques d’austérité, de diminution des droits, de privatisations et de primauté des diktats des marchés, qui étaient des recettes connues. Ce continent avait déjà souffert des mêmes mesures pendant les dernières décades du XX siècle et avait encore en mémoire récente leurs conséquences en termes d’appauvrissement généralisé et de développement non pas des conditions de vie mais de l’inégalité.

 

Mais comme nous le disions précédemment, aujourd’hui, ces mesures sont associées à des régimes démocratiques de basse intensité. Et c’est pourquoi les derniers mois de 2019 ont concentré les protestations et les révoltes sociales, et pas seulement en Amérique Latine mais partout dans le monde. Cependant, c’est sur le continent latino-américain que, une fois de plus, l’intensité de la protestation sociale a été si forte qu’elle a ébranlé certains gouvernements. Dans d’autres cas, la réaction de la droite pour restaurer son ancien pouvoir a été tellement brutale qu’ils en sont arrivés au coup d’état, comme en Bolivie, avec comme conséquences les massacres et la répression contre la population. Ainsi nous avons assisté à des mobilisations qui paraissaient se passer le témoin à travers tout le continent, en Equateur, Colombie, Brésil, Chili ; et la raison était toujours l’application des vieilles recettes néolibérales qui, en outre, ces derniers temps, étaient accompagnées, non pas qu’avant elles ne l’étaient pas, mais aujourd’hui c’est plus évident, de la corruption systématique qui affectait la totalité des élites politiques et économiques.

 

C’était la fin de l’année et s’ouvrait l’année 2020 où tout indiquait le développement de cette situation explosive. La pandémie du coronavirus est arrivée et elle a paralysé les protestations et, d’une certaine façon, elle nous a serré les cœurs presque jusqu’à l’étouffement et l’effondrement du système. Cela a démontré, une fois de plus, que c’est un modèle voué à l’échec, qui n’a pas eu la capacité de répondre à une pandémie mondiale. Les privatisations des services de santé ou leur abandon en termes d’investissement public, des réseaux d’assistance sociale, des soins à nos anciens, la réduction de l’accès à l’éducation des enfants et des jeunes des familles aux faibles ressources, la délocalisation des entreprises ou la fermeture de multiples secteurs, a encore remis en question la validité de ce modèle si ce n’est pour augmenter les bénéfices des entreprises et des élites parasites.

 Après avoir retenu son souffle pendant cette pandémie, le cœur du monde recommence à battre et la protestation en Amérique Latine reprend force. Elle ne peut pas être contenue. L’écrasante défaite électorale de la droite putschiste et de ses thèses politiques et économiques en Bolivie, se traduit par une nouvelle donne pour reprendre et approfondir le processus de transformation en faveur de la majorité de la population. Le retentissant positionnement au Chili, la semaine suivante, pour mettre fin à la constitution néolibérale -pinochetiste ouvre de nouveau la voie pour avancer vers une société vraiment démocratique et non pas otage d’une transition politique qui a sauvé en grande mesure le rôle de la dictature.

Au moment où avaient lieu les élections boliviennes, en Colombie se produisaient de grandes mobilisations à travers tout le pays, qui, à partir de la détermination indigène, se sont étendues à la totalité des secteurs populaires. Elles exigent la fin des actions des groupes armés (dissidences, paramilitaires) qui assassinent tous les jours des leaders sociaux. Mais surtout, elles mettent en cause la responsabilité du gouvernement de ce pays qui ne veut pas avancer dans la mise en œuvre des accords de paix ; c’est que la nouvelle Colombie ressemble trop à l’ancienne quant à l’absence de droits et de conditions de vie dignes.

 Le Pérou, ce pays andin silencieux ces dernières années, qui vit encore dans la peur du dernier conflit dont il a souffert dans les dernières décades du siècle passé et sous l’égide du néolibéralisme, sort lui aussi dans la rue et proteste. Il le fait contre une classe politique traditionnelle envahie par la corruption et qui bataille avec elle-même pour définir les parts de pouvoir et de bénéfices dans les affaires qu’elles contrôlent depuis les structures de l’état, pendant que le pays s’enfonce dans la misère.

 Le Guatemala est le dernier pays de la plus récente liste des rébellions de ces dernières semaines. Le pays de l’éternel printemps que ses maigres mais puissantes élites ne laissent pas fleurir. Elles contrôlent tous les organes de l’état et assimilés. Le « pacte des corrompus » est bien connu qui dans ce pays centre-américain définit les étroites connivences entre la classe politique, l’oligarchie, et le narcotrafic.  Elles ont tenté d’approuver un budget avec le plus grand taux d’endettement de l’histoire du pays et qui, sans se soucier des dures conséquences de l’inégalité aggravées par la pandémie, allait entraîner de nouveaux reculs sociaux ; cela pour que ce pacte des corrompus augmente ses bénéfices.

 En somme, en cette fin de 2020, l’Amérique Latine reprend des forces pour tenir bon dans son pari contre un système économique et politique injuste qui la condamne à l’appauvrissement et l’inégalité. L’Amérique Latine est vivante et elle avance.

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Traduction : FAL 33