La mise en examen d’Alvaro Uribe : le début d’une nouvelle narco-guerre en Colombie ?

Misión Vedad, 5 août 2020

Álvaro Uribe, au centre, a été président de la Colombie de 2002 à 2010. Il est le mentor de l’actuel président colombien Iván Duque, à droite, et de la vice-présidente par intérim Marta Lucía Ramírez, à gauche. Photo : Henry Romero / Reuters

En Colombie, une décision unanime de la Cour suprême de justice a placé le sénateur et ancien président Álvaro Uribe Vélez en résidence surveillée, un acte qui constitue un jalon dans l’histoire contemporaine de la Colombie et une cause de bouleversement international.

Uribe, qui fait l’objet de plus de 200 procédures pénales pour une longue liste de crimes, est accusé d’actes de corruption et de fraude procédurale dans l’affaire des “faux témoins” contre le membre du Congrès Ivan Cepeda, une procédure judiciaire qui a valu à Uribe une déclaration devant cette Cour en 2018.

L’affaire pour laquelle il est poursuivi

Rappelons qu’Uribe a accusé le sénateur Ivan Cepeda en 2012 devant la plus haute cour de Colombie d’avoir créé un faux témoignage contre lui. Cette instance judiciaire est chargée de juger les parlementaires du pays voisin.

Cependant, la Cour n’a pas trouvé d’éléments contre le Cepeda mais contre Uribe, qui a paradoxalement fabriqué des témoignages contre Cepeda et, en outre, soudoyé d’anciens paramilitaires poursuivis par la justice (Pablo Hernann Sierra alias “Alberto Guerrero”, Juan Guillermo Monsalve, Carlos Enrique Vélez alias “Víctor” et Eurídice Cortés alias “Diana”) pour se protéger et protéger son frère Santiago, un autre criminel.

Iván Cepeda, député du Pôle démocratique, enquêtait sur Álvaro et Santiago Uribe pour les événements survenus à l’Hacienda Guacharacas d’Antioquia, propriété des deux frères et qui serait l’épicentre du bloc de métro des Forces unies d’autodéfense de Colombie. Les frères Uribe étaient les commandants de ce bloc paramilitaire pendant le gouvernement d’Álvaro Uribe à Antioquia dans les années 1990.

La Cour a appelé Uribe à comparaître en 2018 pour manipulation de témoins, ce pourquoi, via Twitter, celui-ci a annoncé sa démission du poste de sénateur, précisément pour éviter d’être poursuivi par la plus haute juridiction chargée de poursuivre les parlementaires.

Cependant, deux ans plus tard, et avec un processus qui semblait administrativement gelé, la Cour a ordonné qu’Uribe soit mis en surveillance domiciliaire et il sera poursuivi dans cet état jusqu’à ce qu’une sentence finale soit prononcée.

La mauvais tour judiciaire d’uribe contre Cepeda lui est revenu. Photo : KienYKe

Promotion et héritage criminel

Le bilan d’Alvaro Uribe pourrait être considéré comme monstrueux. Les génocides du 11 juin 1996 à La Granja et du 22 octobre 1997 à El Aro pendant son mandat de gouverneur d’Antioquia et en tant que chef paramilitaire sont un point critique de ce qui sera plus tard une longue carrière dans son insertion dans la vie politique colombienne aux plus hauts niveaux.

L’ascension s’est produite dans les sanglantes années 90, la montée du paramilitarisme et du trafic de drogue et l’intensification de la guerre contre la guérilla ont été le contexte dans lequel les anciennes oligarchies ont perdu le contrôle du territoire, et de manière ascendante, le pouvoir de l’État colombien de gouverner les institutions et le pays.

La guerre en Colombie devait prendre un tournant radical, et cette tâche a été déléguée à tous les éléments sous-jacents des structures criminelles construites dans l’ombre du trafic de drogue. Le pays profond était aux mains de contremaîtres armés, tant paramilitaires que guérilleros, et des hommes comme le “Matarife” allaient suivre. Des hommes qui ont un pied dans les institutions et l’autre dans la boue de la cocaïne et du sang.

Uribe a consolidé son ascension à la présidence de la Colombie en faisant partie d’une nouvelle aile du narco-paramilitarisme. Une aile ascendante du pouvoir en Colombie qui se dissocie des oligarchies familiales d’origine et représente tous les sens communs des aspirants et des nouvelles élites émergentes, construites sous les auspices du trafic de drogue, du blanchiment de capitaux, de la contrebande et du trafic illicite frontalier et d’une Colombie qui n’est pas aussi raffinée que les zones riches de Bogota.

Ce qui a été le passage de Pablo Escobar dans la politique colombienne en gagnant un siège de sénateur sera perfectionné par Uribe qui deviendra président et même formera un secteur politique sur mesure par le biais du parti du Centre démocratique.

L’uribisme a même atteint de nouveau le siège de la présidence par l’intermédiaire d’Iván Duque, mais il est le dénominateur de ce qui est une structure beaucoup plus profonde.

Les formes de cooptation politique du trafic de drogue ont des présentations clairement structurées dans le métabolisme de l’État colombien et de ses pouvoirs.

Ce n’est pas Uribe, ce n’est pas Duque, c’est l’ensemble. C’est l’ancienne classe et la nouvelle classe. Il s’agit de l’ensemble de la structure.

La lutte en coulisses et ce qu’elle peut déclencher

Uribe, l’homme des “chuzadas” (les écoutes illégales du DAS – Départament Administratif de Ségurité), celui-là même de l’assassinat du leader social Jesus Maria Valle, l’homme des “faux positifs” et de la violation systématique la plus sanglante des droits de l’homme en Colombie, est un nom répété dans l’histoire de son pays au cours des 20 dernières années parce qu’omniprésent derrière chaque petit ou grand acte de sang et de choc.

Au milieu des années 1990, le groupe musical basque-français Mano Negra a enregistré à Bogota le clip de la chanson “Señor Matanza”, avec Manu Chao en tête, qui fait référence à un homme sombre sans visage, une structure criminelle cachée et silencieuse.

Pour les Colombiens, au cours des dernières décennies, ce visage est devenu visible et son nom est apparu sur les affiches de campagne électorale, divisant la Colombie entre ceux qui approuvent ou critiquent ses méthodes, mais avec la quasi-totalité de la société qui les considère comme vraies.

Les protestations sociales contre Uribe ont jalonné les rues de Colombie pendant des décennies. Photo : Semana Magazine

Cela a valu à Uribe une confrontation non seulement avec le Parti libéral et ses dérivés de gauche, mais aussi avec le Parti conservateur, où il a récolté des alliances devenues des ennemis, parmi lesquels Juan Manuel Santos.

Une structure de pouvoir émergente a défié la vieille classe, ce qui s’est traduit dans la politique colombienne par une lutte entre les élites et une lutte politique ouverte, qui semble être une simple dispute entre les partis. Mais c’est bien plus que cela.

Le fait qu’Uribe soit poursuivi pour avoir soudoyé des témoins afin de faire tomber Cepeda est un grand signe que la justice colombienne, même si elle fonctionne bien dans cette affaire, est également sur le point d’avaler le chef paramilitaire pour des raisons qui doivent être considérées en dehors de l’aire pénale.

En d’autres termes, malgré les preuves accablantes qui existent de crimes contre l’humanité, de meurtres, et les liens exacts de l’ancien président avec des facteurs narco-paramilitaires, Uribe est poursuivi par un cabinet d’avocats, ce qui, bien qu’assez grave, fait paraître la situation identique à celle d’Al Capone jugé pour évasion fiscale.

Il est essentiel de comprendre l’unanimité de la décision de la Cour suprême colombienne, clairement acceptée par l’élite conservatrice, afin de mettre enfin un terme à Uribe, au pouvoir et aux secteurs qu’il représente.

Il faut dire que la manipulation de témoins que cet ancien chef paramilitaire aurait commise ne serait pas seulement pour pointer Cepeda du doigt, mais aussi pour couvrir son nom dans des crimes qui ont eu lieu il y a plus de 20 ans, ce qui implique que le résultat de ce procès pourrait déclencher de nouvelles accusations et qu’Uribe pourrait entrer dans une spirale judiciaire.

Peut-être que la judiciarisation de la politique (lawfare), un phénomène croissant en Amérique latine, prend une grande place en Colombie dans un processus de guerre ouverte d’une narco-élite contre l’autre.

Pour ces secteurs, il n’y a plus de zone tampon. Les institutions judiciaires, qui avaient servi à délimiter que la confrontation n’était qu’entre les partis et les médias, ont maintenant été instrumentalement utilisées sur le leader maximum du côté émergent.

Cette étape met en évidence la bénédiction probable de la DEA et des autorités américaines sur les événements en Colombie. Ce sont les gendarmes des deux narco-États qui ont eu Uribe comme vassal pour les opérations contre le Venezuela et la consolidation de l’échafaudage militaire américain en Colombie.

L’ancien président américain George W. Bush avec le président de la République de Colombie Alvaro Uribe à la Maison Blanche en 2008. Photo : Eric Draper

Ils pourraient déclarer Uribe inutile et tourner une nouvelle page. Ils pourraient le mettre hors jeu pour faciliter un réajustement.

Cette manœuvre ne laisse aucune place à la naïveté. En d’autres termes, il est très probable que l’uribisme contre-attaque en utilisant l’exécutif sous son contrôle (le gouvernement d’Iván Duque), déclenchant ainsi un épisode de conflit de pouvoirs qui pourrait laisser la politique et les institutions péruviennes judiciarisées comme des amateurs, en raison de l’ampleur de la Colombie, de la taille de ses institutions, et aussi de par  les énormes ressources du commerce de la drogue qui sont en cause.

Ce pourrait être un conflit colossal.

Elle pourrait même réveiller les fantômes, pas si vieux mais si vivaces, des grands assassinats politiques et du terrorisme qui ont secoué ce pays dans les années 80 et 90, mais ici ceux qui étaient dans le cadre de la “guerre contre la drogue” seraient réédités aujourd’hui dans une “guerre entre les narcos et les paramilitaires”.

Les événements en Colombie continueront d’être intéressants en raison de leur ampleur et il faut les observer avec une dimension qui en tienne compte. La perplexité de cette action contre Uribe ne doit donc pas être comprise comme la fin d’un cycle, mais comme le point culminant de cette étape du conflit pour la Colombie, qui promet d’être pleine de contradictions et de tournants.

Source : Misión Verdad

Traduction : FAL 33