« Aujourd’hui, l’espoir a vaincu la peur »

Avec 55,87% des voix, Gabriel Boric devient le plus jeune président et le mieux élu de l’histoire du Chili. Dans son premier discours, il a promis de prendre soin de la nouvelle constitution, de construire des accords et de ne plus jamais déclarer la guerre aux Chiliens, comme l’a fait Piñera.

La gauche la plus progressiste entre dans l’histoire du Chili après la victoire de Gabriel Boric qui a obtenu 55,87% (4 618 480 votes) contre 44,13% (3 648 394) au candidat d’extrême droite José Antonio Kast avec 99,94% des bureaux de vote dépouillés. Près de 12 points d’avance, mettant fin à l’une des élections les plus polarisées et incertaines depuis le retour à la démocratie en 1989, par une journée extrêmement chaude et avec une raréfaction notoire des transports publics, qui n’ont pas empêché les citoyens de voter en masse pour leur avenir.

Les records de Boric

Plusieurs faits marquants entourent le nouveau président du Chili : à 35 ans, il est le plus jeune (le 11 mars, lorsqu’il prendra ses fonctions, il aura 36 ans) et le mieux élu de l’histoire du Chili, avec un taux de participation sans précédent de 55 %, un autre record. C’est aussi la première fois qu’un membre du Congrès en exercice devient président.

Il s’est aussi engagé à accompagner le processus du plébiscite de ratification de la nouvelle Constitution, qui devrait avoir lieu au cours du premier semestre de l’année prochaine. Tout cela, une décennie après les grandes manifestations étudiantes de 2011 où Boric, alors étudiant de l’Université du Chili, était l’un des leaders les plus en vue.

Chaleur et manque de transport

Ce dimanche était une journée compliquée, le pays traversant une vague de chaleur qui atteignait 34 degrés à l’ombre à Santiago dans des endroits comme les écoles et les gymnases qui ne disposent pas de l’air conditionné.

Un problème mineur comparé à l’absence de transports publics. Les images de bus (colectivos) à l’arrêt, malgré les assurances du gouvernement de Sebastián Piñera qu’il mettrait en œuvre un plan spécial de transport public, n’ont fait qu’accroître les soupçons d’interventionnisme, puisque ce sont précisément les communes populaires, où le vote est traditionnellement de gauche, qui ont été les principales touchées. Ainsi, malgré la rapidité du processus électoral, il a été difficile de se rendre dans les bureaux de vote, ce qui a généré de longues files d’attente.

La reconnaissance de Kast et Piñera

Avant même la fin du décompte — et la réaction de Boric — Kast a confirmé sur Twitter qu’il l’avait appelé. « Je l’ai félicité pour son grand triomphe. À partir d’aujourd’hui, le président du Chili mérite tout notre respect et une collaboration constructive ; le Chili passe toujours en premier ». Puis est venu le président Sebastián Piñera lui-même, qui, entre « conseils » et « éloges », lui a dit : « C’est l’une des plus grandes participations citoyennes depuis longtemps. La démocratie a été respectée et les Chiliens ont donné un nouvel exemple de démocratie, vous en avez fait partie et je vous en félicite ».

M. Boric lui a répondu : « Je veux que vous sachiez que je ferai de mon mieux pour relever ce formidable défi, notre pays est à son meilleur lorsque nous sommes unis ». Vers la fin, Piñera lui a dit : « Prends une photo quand tu entres à La Moneda et une autre quand tu en sors, parce que gouverner est très difficile ». « J’espère que je ferai mieux que vous », a-t-il rétorqué, laissant Piñera imperturbable.

Pendant ce temps, dans pratiquement toutes les villes du Chili, les gens ont commencé à faire la fête, comme dans le quartier de la Plaza de la Dignidad — rebaptisé ainsi après l’explosion sociale d’octobre 2019 — avec des drapeaux chiliens et mapuche et des cris tels que « Le peuple a gagné ! » et « Pas un pas pour le fascisme ». Avec la canicule et le manque notoire de transports publics, il y avait trop de raisons de déboucher le champagne, d’agiter des drapeaux ou simplement d’embrasser ses proches.

La gauche la plus progressiste

Politiquement, cela signifie le retour de la gauche progressiste au pouvoir au Chili après quatre ans de Piñera, représentant d’une droite qui n’a pas hésité à avantager les milieux d’affaires pendant la pandémie et à réprimer vigoureusement le soulèvement social de 2019.

Le programme de Boric préconise un nouveau modèle de développement, axé sur les énergies renouvelables, l’impôt sur les grandes fortunes et la promotion de la science et de la technologie ainsi que le renforcement des droits des femmes et des minorités sexuelles, la santé (y compris la santé mentale), l’environnement et la culture.

Un projet à l’opposé de celui de Kast, un nostalgique de la dictature, fanatique du néolibéralisme, qui proposait de réduire la place de l’État au profit des grandes entreprises, de fermer le ministère des femmes (une mesure qu’il a regrettée par la suite), de creuser des tranchées pour empêcher la migration et de libérer pour des raisons humanitaires les militaires condamnés pour des violations des droits humains pendant la dictature.

Célébration massive

Devant une foule immense, qui rappelait le million de personnes rassemblées en octobre 2019 à Santiago, il a prononcé son premier discours public sur une scène près de la Bibliothèque nationale (à quelques rues de la place de la Dignité). En fait, Boric lui-même n’a pas pu monter sur scène car sa caravane de voitures n’a pas pu circuler pendant de longues minutes, jusqu’à ce qu’il décide de monter lui-même avec sa partenaire, la politologue Irina Karamanos. Il a finalement dû escalader la barrière séparant la foule, littéralement comme une rock star, tandis qu’était diffusé « El derecho de vivir en paz » de Victor Jara, l’hymne du soulèvement social.

Au milieu des feux d’artifice et des applaudissements, il a commencé par saluer en mapudungun, la langue mapuche, en remerciant les Chiliens qui ont « honoré leur engagement envers la démocratie ». « Peu importe à présent que vous ayez (voté) pour moi ou pour mon adversaire. L’important est que vous avez montré votre engagement envers ce pays qui appartient à tous. Je tiens également à remercier ceux qui ont voulu voter et n’ont pu le faire en raison de l’absence de transports publics. Cela ne se reproduira plus qu’en un jour aussi important que celui-ci, des personnes soient privées de l’exercice de leur droit de vote ».

Les engagements du nouveau président

Boric a parlé de s’engager dans « ce processus de changement » qui se déroulera les prochaines années et a remercié toutes les équipes qui se sont jointes à lui.

« J’ai 35 ans et je sais que l’histoire ne commence pas avec nous. Notre projet est l’héritier d’une longue trajectoire historique, celle de ceux qui, depuis différentes, positions ont inlassablement recherché la justice, le développement de la démocratie et la défense des droits humains (…) Parce que nous sommes dans un nouveau cycle historique. Je serai le président de toutes les chiliennes et de tous les chiliens ».

Il a souligné que « les temps qui viennent ne seront pas faciles » et qu’il devra faire face aux conséquences de la pire pandémie depuis un siècle, mais aussi de l’explosion sociale. À propos de cette dernière, il a déclaré avec force : « Nous ne devons jamais, pour quelque raison que ce soit, avoir un président qui déclare la guerre à son propre peuple ». Ce dernier point faisait allusion à une phrase malheureuse de Piñera, en pleine émeute à Santiago en 2019, assurant que «  nous étions en guerre ». Il a ensuite répété le slogan qui a émergé de l’auditoire : « Justice, vérité, pas d’impunité ».

Il a ensuite évoqué le mouvement dont il est issu : « Combien d’entre vous ont manifesté en 2006, 2011, 2012 ? Nous appartenons à une génération qui émerge dans la vie publique en exigeant que l’éducation soit un droit et non une marchandise ». Il a également parlé de mettre fin à l’AFP (ce qui le ramène à son programme initial), ce système de retraite chilien particulier qui permet à des sociétés privées d’investir l’argent que les gens sont obligés de verser pour leur retraite sans leur permettre de participer aux bénéfices. « Nous ne voulons pas qu’ils continuent à faire des affaires avec nos pensions ».

Il a également parlé de la défense des droits humains, de la défense de la nouvelle constitution et de la lutte contre les projets qui détruisent l’environnement « Non à Dominga…[1] Nous ne pouvons pas fermer les yeux lorsque la cupidité de quelques-uns détruit des écosystèmes uniques ».

Il a enfin clôturé son premier discours par ces mots « Aujourd’hui, l’espoir a vaincu la peur. Les Chiliens sont arrivés avec un projet de gouvernement, qui peut être synthétisé en avançant avec responsabilité dans les changements structurels dont le Chili a besoin. Notre gouvernement sera un gouvernement avec les pieds dans la rue ».

Un jalon historique

En plus d’être le plus jeune président de l’histoire du pays, Boric, à 35 ans, a franchi un autre cap : c’est la première fois qu’un candidat qui n’a pas remporté le premier tour a réussi à l’emporter au second. Mais il restera dans l’histoire comme le président qui accompagnera le processus de la nouvelle constitution qui devrait être votée lors d’un plébiscite au cours du premier semestre 2022, scellant un nouveau cycle de l’histoire chilienne où le fantôme de Pinochet finira par s’éteindre.

Le nouveau président chilien devra également faire face à un moment économique post-pandémique qui se traduira par une récession mondiale que le Chili devra apprendre à affronter sans sacrifier le projet économique réformiste promu par le candidat et face à un Sénat et une Chambre des députés sans majorité ni pour la droite ni pour la gauche. Ses premières mesures, la composition du cabinet et le rôle des partis sont des inconnues qui s’éclairciront dans les mois à venir, tout comme les leaderships qui émergeront dans l’opposition.

Un défi pour une gauche représentée par l’alliance Apruebo Dignidad, formée par le Frente Amplio avec le Parti communiste qui a déjà gouverné pendant le second mandat de Michelle Bachelet (2014-2018). Et bien qu’ils aient d’abord critiqué le rôle de la Concertación, qui gouverne le Chili depuis le retour à la démocratie en 1989, ils ont réussi à obtenir le soutien de personnalités telles que Mme Bachelet elle-même et l’ancien président Ricardo Lagos, ainsi que des partis qui ont fait partie de cette période, comme les démocrates-chrétiens, le PPD, le parti socialiste et le parti radical. Une alliance qui va sans doute changer la carte politique chilienne.

Mais Boric, député depuis 2014, représentant toujours son Magallanes natal, est habile et capable de prendre des décisions risquées comme lorsqu’il a poussé l’accord de paix après un mois de troubles sociaux en 2019 qui a ouvert la voie au plébiscite de la nouvelle constitution qui a réussi à s’imposer un an plus tard, avec 80% d’approbation, pour remplacer la constitution de Pinochet de 1980. Le coût, qu’il a assumé, était de « sauver » en quelque sorte le gouvernement de Piñera.

Après avoir remporté le premier tour avec 27,91%, laissant Boric en deuxième position avec 25,83%, Kast s’est rendu aux États-Unis pour rencontrer des politiciens républicains, des propriétaires des AFP (administrateurs de pensions) qui, dans le modèle chilien particulier, investissent internationalement l’argent que les citoyens versent mensuellement pour leurs vieux jours sans participer aux bénéfices, et au passage, la rumeur voulait qu’il rencontre le troisième candidat — et la surprise des élections — l’économiste Franco Parisi (12,80%) qui a fait campagne sans bouger de l’Alabama, où il s’est installé en raison d’une procédure à son encontre au Chili pour non-paiement de pension alimentaire..

Boric, quant à lui, a redéfini son discours, en mettant l’accent sur des questions telles que la sécurité, la migration et le regard vers l’avenir, ajoutant comme porte-parole Izkia Siches, présidente de l’Association médicale, l’une des leaders les plus charismatiques et les plus aimés pendant la pandémie. Il a également réussi à échapper aux provocations des gens de Kast, qui, tant lors des débats télévisés que sur les réseaux sociaux, ont été prodigues en fake news et en rumeurs, allant de montages photo à l’accusation indirecte de consommation de drogue (ce que Boric a démenti en plein débat en montrant un test anti-drogue en direct), une stratégie qui n’avait jamais atteint un tel niveau au Chili.

Juan Carlos Ramírez Figueroa

Source : Pagina/12     Traduction : Venesol