Haïti : meurtre et lendemains

La volonté du gouvernement semble être de tourner la page rapidement, même si cela implique l’absurdité d’impliquer dans les enquêtes les services de renseignement de les pays impliqués dans l’assassinat.

Lautaro Rivara

06/09/2021
 
L’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse aux aurores le 7 juillet a modifié l’équation dans laquelle la politique haïtienne s’était posée ces dernières années. Jusqu’alors, la réalité avait été marquée par trois phénomènes : la persistance de la crise économique, l’approfondissement de la dérive autoritaire officielle – jusqu’à la consolidation d’un gouvernement de facto le 7 février dernier – et une spirale d’insécurité et de criminalité – politiquement organisée – qui a conduit à la démobilisation des classes populaires.

Bien qu’il faille souligner que ceux-ci étaient déjà épuisés par trois années de manifestations de masse ininterrompues qui n’ont pas réussi à évincer le gouvernement Moïse ou à trouver un canal politique, au-delà d’avancées et d’efforts notables comme la création du Forum patriotique, rebaptisé et réorganisé par la suite en Front patriotique populaire, la coalition sociopolitique la plus large et la plus représentative du pays.

Dans les années qui ont suivi l’insurrection populaire de juillet 2018 – ou même avant, depuis 2016 – contre la tentative du Fonds monétaire international (FMI) et du gouvernement d’augmenter les prix des carburants, jusqu’au début des années 2020 au moins, c’est la polarisation peuple-gouvernement qui a organisé la scène politique nationale. Au cours de ces années, le Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) au pouvoir a perdu le soutien passif et actif de nombreux secteurs – populaire urbain, paysan, syndical, et même l’église et les affaires – jusqu’à sombrer dans un solipsisme complet. Seuls trois facteurs l’ont maintenu au pouvoir : le contrôle des forces de sécurité de l’État, la participation au schéma de pouvoir des fractions les plus puissantes de l’oligarchie et de la bourgeoisie importatrice, mais surtout, le soutien inconditionnel des États-Unis et de la mal nommée “communauté internationale”. 

Mais aujourd’hui, le conflit semble s’être déplacé des manifestations de rue aux intrigues de palais, et de l’axe peuple-gouvernement aux disputes internes fallacieuses de la classe dirigeante elle-même, du parti au pouvoir et de ses appuis internationaux. Contrairement à la vision stéréotypée ou aux préjugés intentionnels de la grande presse d’entreprise, la population haïtienne a réagi à l’assassinat de manière pacifique et prudente : il n’y a pas eu de violence massive ou significative, et le pays a encore moins été jeté au bord de la guerre civile, selon la lecture pleine d’esprit de certains journalistes basés à Paris, Montréal, Saint-Domingue ou Miami.

L’événement n’a pas non plus suscité de ferveur populaire, au-delà de sa condamnation énergique et transversale, étant donné que la figure impopulaire de Moïse était et est associée à la rupture démocratique, à la corruption institutionnelle, aux politiques économiques ultra-libérales, à la collusion avec les bandes armées et le trafic de drogue, ainsi qu’au tournant anti-bolivarien et anti-latino-américain de la politique étrangère d’Haïti de ces trois dernières années.

La violation flagrante de la souveraineté nationale et l’infiltration de 28 mercenaires – deux Américains et 26 Colombiens – ainsi que l’assassinat d’une personne, pourtant présidente de facto, qui devrait être traduite, sans violence, devant les tribunaux, pour répondre devant toute la population nationale, ont suscité une profonde indignation. 

On considérait surtout que tout type de mobilisation ou d’acte de désobéissance civile pouvait justifier la création de boucs émissaires, donner lieu à une quelconque action répressive de la part de la police ou de bandes armées ou, pire encore, fournir des arguments à ceux qui, à l’époque, prônaient une quelconque intervention internationale, d’Iván Duque en Colombie et Luis Abinader en République dominicaine, aux autorités elles-mêmes du gouvernement intérimaire et de facto, qui, par l’intermédiaire d’un des ministres en fonction, ont même demandé l’envoi de troupes des États-Unis.

Pour l’heure, la volonté du gouvernement semble être de tourner la page rapidement et de juger les responsables ou présumés responsables de manière sommaire et expéditive, même si cela implique l’absurdité d’impliquer dans les enquêtes les services de renseignement et les agents de sécurité de Colombie et des États-Unis, les pays mêmes impliqués dans l’assassinat. Le mot sur toutes les lèvres est celui de transition, et on voit déjà apparaître l’ingérence la plus étouffante des facteurs externes.

Ainsi, par exemple, le 17 juillet, un communiqué laconique du Core Group a pratiquement élu l’autorité politique actuelle à la tête de l’État. Ariel Henry a été nommé Premier ministre, sans tenir compte du fait que lui et son prédécesseur occupent cette fonction de manière inconstitutionnelle, étant donné que la Magna Carta de 1987 exige que les chefs de gouvernement soient ratifiés par le Parlement.

En d’autres termes, au XXIe siècle, un groupe d’intérêt et de pression tel que le Core Group, composé de pays occidentaux ayant des intérêts économiques et géopolitiques en Haïti, s’est permis d’élire à distance la plus haute autorité d’une nation indépendante.

Malgré l’indignation de personne ou presque, ce dangereux précédent pour l’ensemble de la région jette un doute sur les élections prévues pour le 26 septembre, qui comprendraient des élections présidentielles et parlementaires et la tenue d’un référendum résistant pour modifier la constitution.

Avec un pays toujours soumis à l’autorité ultime des Nations unies, avec l’infiltration avérée et permanente de mercenaires américains et autres qui exercent une répression politique, avec certains des quartiers les plus peuplés de la zone métropolitaine de Port-au-Prince pris d’assaut par des bandes armées et avec une autorité électorale faible et totalement dépendante de l’aide internationale, il semble que réaliser dans deux mois des élections transparentes, démocratiques, sécurisées et respectueuses de la volonté du peuple soit un peu plus qu’une chimère. Est-ce vraiment ce que souhaitent leurs promoteurs ?

Lautaro Rivara est un sociologue, journaliste et essayiste argentin

Traduction : Julie Jaroszewski

Article publié le 31 août en espagnol : https://correodelalba.org/2021/08/31/haiti-magnicidio-y-despues/