À travers les veines ouvertes de la Colombie, l’Amérique latine saigne.

À travers les veines ouvertes de la Colombie, l’Amérique latine saigne.

Par Paula Giménez. Resumé Latinoamericain, 16 juin 2021.

Récemment, j’ai visité la Colombie, et après avoir observé son peuple lutter pour la vie, contre l’insatiable uribisme néolibéral, on ne peut que déplorer de voir en Colombie, une plaie ouverte par laquelle saigne aujourd’hui l’Amérique latine toute entière. Région qui saigne de ce qui n’a pas été, mais également de la lutte pour ce qui est encore possible. Et c’est précisément en Colombie que s’ouvre la voie du rêve “nuestro américain” ( de notre-amérique) Là, où Santander,a piétiné, au nom de lois et de normes, l’héritage de Simon Bolivar, Manuela Suarez, José de San Marti et de tant d’autres.

Il n’y a pas que la trahison de Santender qui teinte de rouge l’histoire colombienne, il y a aussi le massacre de bananeraies, l’assassinat de Gaitan, et les millions de vitimes de la violence paramilitaire, militaire, policière et du narcoterrorisme, depuis plus de 50 ans et plus particulièrement depuis 20 ans ; depuis que l’uribisme a construit une politique institutionelle suivant la logique du netoyage, des meutres commandités, des règlements de compte et de la narco-violence.

Il y a  également la construction d’un ennemi très clair : les guérillas, dont l’oligarchie colombienne se sert comme chair à canon dans le plan de désarmement du peuple. Tout cela est financé à travers l’appui, qui tient de l’ingérence, de la part de ceux qui concentrent les pouvoirs, les vrais maîtres du monde : les dirigeants des entreprises technologiques, financières, énergétiques, médiatiques, militaires, et leurs gouvernements. 

Il se trouve cependant que ces dernières années les mobilisations ont commencé à envahir les rues colombiennes. Des manifestations étudiantes, ouvrières, dissidentes, ainsi que diverses émanations du champ populaire ont investi la rue. Tout d’abord en novembre 2019, puis en septembre 2020 et en avril 2021. Depuis, la clameur populaire persiste.  

Le peuple est allé dans la rue. Il en a assez de ne plus manger au moins un repas par jour, de ne pas trouver d’emploi, de ne pas avoir accès à l’éducation, et si tel n’est pas le cas, alors de ne pas pouvoir accéder aux professions. Il en a assez, de ne plus pouvoir payer les factures, assez, de voir ses mères se tuer à la tâche pour ne toucher qu’un salaire misérable difficile à gérer. Assez de la violence étatique et paraétatique. Assez des mensonges, des fausses promesses, des accords bafoués, et d’attendre une paix qui n’arrive jamais. 

Le peuple en a assez, et il n’a plus peur. On peut entendre dans les rues colombiennes “Nous avons tant perdu, jusqu’à la peur”, ou encore “ Moi, je n’ai plus rien à perdre, m’ai j’ai beaucoup à donner “. Et le peuple est descendu dans la rue, où il a recouvré sa dignité. Dans la lutte, il a trouvé du réconfort. Dans les regards de tous ceux qui manifestent, il a trouvé l’espérance. 

Les jeunes ont pris les commandes et se sont organisés pour l’offensive : celle de sortir dans la rue. Une offensive de mains calleuses, cheveux crépus, de dos fatigués, de regards tristes, et de beaucoup, beaucoup de cran.

Il est arrivé en Colombie cette si belle chose pour laquelle nous luttons : l’étincelle s’est allumée, et de celles qui ne s’essoufflent pas. On se réveille, on comprend, on regarde dans les yeux les responsables de l’injustice, on voit leur visage, on reconnaît leur soif insatiable de pouvoir. Ne plus avoir peur ; ce n’est pas rien. Et continuer à manifester dans la rue, encore moins. 

Et là, nous pouvons voir que face à la violence démesurée, on organise la riposte à plusieurs niveaux , de  différentes formes ; qui se réinventent, tout comme le peuple, pour se confronter à une mort annoncée. Et ce n’est pas qu’une question d’embrasement, car l’embrasement s’étouffe. 

Rester dans la rue et s’y ancrer constitue l’acte de rébellion le plus digne dans la mémoire du peuple colombien. Et ce n’est pas seulement une fraction de la société qui s’est soulevée, c’est le peuple, la classe moyenne. Tous, à l’unisson. 

Quelques réflexions de fond sur la lutte populaire :

La numérisation digitale a entièrement transformé les relations sociales. Tout passe à travers la médiation virtuelle : nous achetons, vendons, payons ; nous nous éduquons, nous divertissons, compatissons, nous érotisons ; nous nous constituons comme sujet. Et ce n’est ni plus ni moins que le nouveau socle sur lequel se configure le sens commun de tout à chacun.

Pour en arriver jusqu’à un tel point d’accumulation, la classe ouvrière n’a pas seulement payé de son sang les manifestations, les soulèvements, les grèves et les rébellions qui visaient la transformation sociale, qui fasse taire le bruit de ces millions d’estomacs vides dans le monde. Elle a également dû supporter des modèles culturels et économiques imposés, de plus en plus sophistiqués, toujours plus spécialisés dans l’exploitation des ressources et des personnes.

Nous devons prendre conscience de cette transformation en cours, et orienter les actions vers le même horizon, déjà qu’avec le progrès de la technologie nous devrons aller vers une vie complètement régie par le virtuel. Et il faut se préparer à produire et exercer le pouvoir dans ces conditions, cette temporalité, et cet espace, qui n’est pour le moment pas encore le nôtre. 

La durabilité de ce système, comme c’est le cas depuis 500 ans, se fondera sur les ressources naturelles et stratégiques disponibles comme l’eau, les terres rares, les minerais comme le lithium ( très abondant par chez nous). Ajouté à la nette intensification de l’exploitation, et à la diminution de la main d’œuvre  – à cause de la mécanisation, engendrant un réserve colossale et une surproduction de main d’œuvre. 

Il semble que tous les réglages s’exécutent dans un seul objectif : organiser un nouveau modèle économique fondé sur la numérisation des relations sociales de production et donc, la consolidation d’un nouvel appareil, basé sur des plateformes, des bourses, des applications, et une garantie : les gens auront un téléphone dans la main et passeront plus de huit heures à consommer du contenu dessus. Un nouveau jouet qui repousse les limites de l’imagination lorsqu’il s’agit de réfléchir à la subtilité avec laquelle la domination peut être exercée.

En échange, l’augmentation de l’exploitation mais aussi la misère, la faim, ce qui entraîne une dégradation des conditions de vie de la classe ouvrière. Jour après jour, il devient plus laborieux de garantir ses propres moyens d’existence. Les personnes qui n’ont pas accès aux technologies se retrouvent complètement marginalisées de cette matrice monstrueuse qui régit le monde.

Dans toute l’Amérique Latine, l’exploitation des ressources est allé beaucoup trop loin comme en brûlant le poumon de la planète, la forêt amazonienne, dans le seul but d’exploiter les terres et de produire des génocides agricoles, détruisant  sans sourciller l’habitat et la biodiversité. Sans parler des génocides répétés encore et encore, face à l’inébranlable volonté de lutte des peuples qui y habitent. 

Comment font-ils pour s’imposer ? Il y a beaucoup d’exemples : poursuivre en justice n’importe quel leader qui essaye de gouverner en protégeant les ressources et le travail, en instaurant un “narco état” par la violence, fondé sur le paramilitarisme, pour avoir la main mise sur le si juteux marché  du narcotrafic étendu à toute la société ; des coups d’état pour contrôler les ressources naturelles comme le lithium de Bolivie (primordial dans le développement technologique).

Ou encore, contracter des dettes impayables et appliquer des ajustements fiscaux et budgétaires qui plongent encore plus la société dans la précarisation, qui empirent les conditions de vie des majorités. Et gare aux embargos ou à l’asphyxie économique pour ceux qui auraient le toupet de déroger aux plans généraux, comme le Venezuela, le Nicaragua ou Cuba. 

Et, enfin, ils s’imposent d’une manière très distinctive, qui mérite une attention particulière. Ils déploient des instruments de domination toujours plus sophistiqués (plateformes, applications, réseaux sociaux), qui peuvent produire des messages individualisés, ou segmentés, qui orientent l’opinion et l’action vers un sens commun qui sert leurs intérêts. 

Le caractère multidimensionnel qu’ont acquises les guerres d’accaparement de la richesse ( si, se sont des guerres et il faut les appeler ainsi) changent les règles du jeu et nous obligent à réinventer les formes de lutte en vue d’une émancipation définitive. La situation colombienne et l’impeccable, précise organisation dont fait preuve le peuple quand il sort dans la rue, en s’inspirant des stratégies chiliennes, en est une démonstration.

 

(Professeure de psychologie (UNSL), Master en politique publique pour le développement avec inclusion, FLACSO, chercheur au Centre latino-américain d’analyse stratégique, CLAE)

Source: CLAE

Traduction : FAL 33