De Bogotá à Port-au-Prince avec escale à Miami

Jour des élections à Port-au-Prince, Haïti. Photo : Alejandro Saldívar

Les pays qui ne comptent pas dans les médias grand public peuvent être stratégiques. C’est le cas d’Haïti, au milieu de la mer des Caraïbes, dans la partie occidentale de l’île partagée avec la République dominicaine, à 1100 kilomètres de Miami, 850 de la Guajira colombienne, 537 de la Jamaïque, sur la route entre Cuba et le Venezuela. C’est là que le président Jovenel Moïse a été assassiné par 12 tirs de calibre 5,56 et 7,62 mm. Les élections présidentielles devaient se tenir dans deux mois.

Cela s’est passé le 7 juillet au milieu de la nuit. « Nous sommes des agents de la DEA et si vous sortez de la maison, vous serez abattus », a-t-on crié depuis la première des six camionnettes du commando de 28 mercenaires et de trois policiers haïtiens à leur arrivée à la résidence de Moïse dans le quartier de Pétion Ville à Port-au-Prince. La DEA, l’administration américaine chargée de la lutte contre la drogue, un mot qu fait autorité dans de nombreux pays, notamment dans un pays, comme Haïti, marqué par le trafic de drogue.

Le premier groupe a neutralisé les deux premiers cordons de police. La porte d’entrée était entrouverte, ils sont entrés, ont tiré sur Moïse et sa femme. L’opération à l’intérieur de la maison a duré environ 28 minutes, selon l’un des mercenaires. Martine Moïse a été transportée en ambulance en Floride, dans le sud des États-Unis, où elle a survécu.

Le retrait de la résidence ne s’est pas déroulé comme prévu, les camionnettes sont parties seulement avec les chauffeurs, et les mercenaires ont été interceptés dans leur fuite par un poste de contrôle des forces de sécurité. Ils se sont enfuis dans un bâtiment voisin, où ils sont restés pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’ils se séparent : certains se sont rendus, d’autres sont restés à l’intérieur, d’autres encore sont sortis par l’arrière et se sont réfugiés dans l’ambassade de Taïwan où ils ont été capturés quelques heures plus tard. Deux autres ont été arrêtés par des voisins des quartiers environnants. Le résultat final : 17 arrestations, 4 morts, le reste en fuite.

Le lendemain de l’assassinat, la première information sur une opération internationale a été révélée : 26 des mercenaires étaient colombiens et deux étaient haïtianos-étasuniens. L’intrigue, qui commence à être révélée et en même temps occultée, implique de nombreux acteurs et intérêts.

Des partisans de Martelly à Port-au-Prince. Photo : Alejandro Saldívar

L’assassinat a fait apparaître l’implication du plus haut niveau de la politique colombienne. Non seulement treize des mercenaires étaient des soldats de l’armée — certains ayant reçu une formation aux Etats-Unis — et l’un d’entre eux s’est avéré être un cousin germain du haut conseiller à la sécurité d’Iván Duque, mais aussi que tant l’actuel président qu’Álvaro Uribe ont tous deux été photographiés en compagnie du propriétaire de la société CTU Security, Antonio Intriago, chargée d’engager les mercenaires pour l’assassinat.

Intriago, un Vénézuélien installé en Floride (un État qui est une base centrale d’opérations pour l’opposition golpiste cubaine et vénézuélienne), s’est avéré être l’un des acteurs clés. Il assistait aux réunions de préparation de l’assassinat, comme celle qui a eu lieu dans un hôtel de Saint-Domingue, où étaient présents le mercenaire haïtiano-américain James Solages, Emmanuel Sanon, un médecin et pasteur accusé d’être un des auteurs intellectuel de l’assassinat, un financier équatorien nommé Walter Veintemilla, patron d’une société basée en Floride qui aurait contribué à hauteur de 860 millions de dollars et un ancien sénateur haïtien, Jhon Joel Jospeh.

Jospeh est actuellement en fuite, tout comme d’autres accusés, dont Rodolphe Jaar, accusé en 2013 d’avoir fait passer de la cocaïne de la Colombie aux États-Unis via Haïti. Jaar était une « source confidentielle » pour le gouvernement américain depuis des années, selon son avocat. Deux des mercenaires, probablement des Américains d’origine haïtienne, auraient également été des informateurs de la DEA et du FBI.

L’enquête a également mis au premier plan des suspects Dimitri Hérard, qui était chargé de la sécurité du président. Hérard s’est rendu en Équateur, en Colombie et en République dominicaine dans les mois et les jours précédant l’embarquement des Colombiens pour Haïti. Son rôle expliquerait comment le commando est entré et sorti de la résidence avec une telle facilité. La présence d’un infiltré a été confirmée par l’un des mercenaires, qui a également expliqué qu’il n’y a jamais eu de lettre de démission, contrairement à ce qui a été évoqué : le plan a toujours été de tuer Moïse.

Les déclarations officielles n’ont fourni aucune information sur d’éventuels cerveaux internationaux. Plusieurs médias colombiens ont cherché à disculper les mercenaires et à dissocier Intriago de Duque et d’Uribe. Aucune piste n’a été rendue publique sur le rôle des États-Unis : 28 mercenaires, dont plusieurs liés à des agences de renseignement, auraient-ils pu opérer avec un entrepreneur militaire basé à Miami pour assassiner le président haïtien sans aucune connaissance ou feu vert de Washington ou des agences ? Le fait que la Colombie et les États-Unis fassent partie de l’enquête permet d’assumer les silences et les omissions…

En ce qui concerne la responsabilité nationale, une hypothèse est que Sanon, qui est accusé, pourrait faire diversion. La responsabilité centrale incomberait à de grands hommes d’affaires tels que Réginald Boulos et Dimitri Vorbe, ce dernier étant le propriétaire du secteur de l’électricité dans le pays avec la société Sogene, qui a affronté Moïse pour avoir suspendu les paiements à son égard et exigé la restitution de 123 millions de dollars fraudés à l’État. Le président aujourd’hui décédé les avait désignés en février de cette année comme faisant partie d’un « petit groupe d’oligarques » à la tête d’une tentative de coup d’État et de son assassinat.

Un graffiti anti-MINUSTAH à Port-au-Prince. Photo : Alejandro Saldívar

Les élections étaient prévues en septembre de cette année, dans un contexte de crise. Moïse a fermé le parlement en janvier 2020 et devait terminer son mandat en février de cette année, selon ceux qui affirment que le début de son mandat présidentiel a commencé à la fin de celui du président précédent, Michel Martelly, du même parti, en février 2016. Cependant, Moïse a affirmé qu’il avait commencé à gouverner en 2017, les élections de 2015 ayant été annulées et réorganisées en 2016. Il allait donc quitter ses fonctions en février 2022, gouvernant par décret, et non en 2021 comme le réclamaient l’opposition et les grandes mobilisations.

En 2018, des manifestations ont éclaté en raison de l’augmentation des prix de l’essence dans le cadre d’un plan d’ajustement convenu avec le Fonds Monétaire International, réalisé dans le contexte de la fermeture des expéditions d’essence du Venezuela bloquées par les États-Unis. Le scénario s’est encore compliqué avec les allégations de corruption dans la gestion des fonds de PetroCaribe, le programme de soutien lancé par Hugo Chávez en 2008. Le gouvernement a alors dénoncé la famille Vorbe comme étant à l’origine de l’enquête dans le but de déstabiliser le gouvernement.

Les deux dernières années de Moïse ont aggravé la situation : fin du pouvoir législatif, territoires contrôlés par l’un des 77 gangs armés présents sur l’île, provoquant le déplacement de près de 10 000 personnes, le trafic de drogue en provenance de Colombie et de Jamaïque à travers des zones maritimes peu contrôlées, le trafic d’armes, et le soutien du président Donald Trump, qui s’est traduit par un alignement géopolitique du gouvernement haïtien. L’administration américaine actuelle a maintenu son soutien, bien qu’avec des remises en question de la part de certains membres du parti démocrate, critiques à l’égard de Moïse et des élections à venir, comme cela a été rendu public il y a plusieurs semaines — les mêmes démocrates qui, par exemple, demandent également une révision du blocus de Cuba.

Le premier ministre Claude Joseph a été laissé en charge après l’assassinat. Cependant, quelques jours auparavant, Moïse avait nommé à sa place Ariel Henry, qui n’avait pas pris ses fonctions en raison de l’assassinat, et qui revendique sa place face à Joseph. Le Sénat, en fin de mandat, nomme Joseph Lambert comme président et Henry comme premier ministre. Claude Jospeh reste, les États-Unis le reconnaissent, mais annoncent qu’ils n’enverront pas de troupes dans l’île, comme le demande le nouveau chef du gouvernement.

Alors pourquoi assassiner Moïse deux mois seulement avant l’élection qui semblait devoir avoir lieu ? Il existe des indices politiques, l’un d’entre eux étant l’opposition à la réforme constitutionnelle qui, entre autres, visait à passer à un parlement monocaméral, à permettre la réélection du président pour deux mandats consécutifs et à transformer la figure du premier ministre en celle du vice-président. Toutefois, la principale hypothèse fait état d’un différend économique sur la question de l’énergie, un sujet clé dans les affaires haïtiennes et dans la géopolitique des Caraïbes, un domaine où les États-Unis se sont fortement impliqué ces derniers mois.

Cet assassinat ajoute du chaos au chaos dans un pays où Jean-Bertrand Aristide a été renversé en 2004, où les occupations se sont succédé, provoquant la formation — comme on l’a appelée — d’une « République des ONG » après le tremblement de terre de 2010, lorsque les organisations et agences internationales ont commencé à gérer plus de moyens que l’État et à les utiliser, à l’exception de PetroCaribe, sans consulter les représentants haïtiens. La crise permanente peut être très utile aux affaires, à la contrebande, aux intérêts étrangers, une leçon qui fait voir Haïti sous le soleil de l’île et le rappel de la révolution des Noirs qui lui a donné naissance.

Marco Teruggi

Source : Revista Late   Traduction : Venesol