Le rire d’un bolivarien ne peut s’éteindre facilement

Matin du 19 mai 2021

Les tirs et les grenades qui lui ont pris la vie appartenaient à l’armée colombienne, de même que le couteau avec lequel ils ont mutilé sa main déjà inerte. Les ordres sont venus de Ivan Duque, le chien chien de son maître, le « capo mafia » Alvaro Uribe. Deux lumpens génocidaires eux aussi colombiens, embourbés dans une des rebellions populaires les plus importantes que subit la Colombie dans ces dernières décades.

Mais que personne ne s’y trompe. Parlons sans euphémismes. La stratégie qui a guidé cette opération vient clairement de « plus haut » : Les Etats Unis et Israël, deux états alliés qui depuis des années dirigent la guerre contre insurrectionnelle en Colombie. Non pas de loin , mais avec son propre personnel militaire et de services de renseignements, sur le terrain même du conflit social le plus ancien de tout le continent. Quand on lit dans les rapports de nombreux analystes internationaux que « La Colombie est l’Israël de l’Amérique latine « on n’est pas devant une métaphore littérale. Chacun des commandants de l’insurrection colombienne exécuté (depuis Alfonso Cano et Ivan Rios jusqu’à « Mono » Jojoy, et Jésus Santrich pour finir), était assigné à un général israélien et des troupes de combat nord-américaines. L’armée colombienne met simplement la troupe à disposition comme elle le fait depuis plus de cinquante ans avec l’exécution de Ernesto Che Guevara, fusillé de sang-froid à La Higuera par des mains colombiennes qui ont appuyé sur la détente commandée sur le terrain par les services secrets des Etats Unis. C’est un secret de polichinelle. Tout le monde le sait. C’est documenté.

Était-il nécessaire d’exécuter un militant révolutionnaire aveugle ? Quelqu’un non voyant, qui se déplaçait avec une canne inspirait – il tant de peur au Pentagone, à l’armée israélienne et aux Forces Armées colombiennes ? Oui ils avaient peur de lui. Et maintenant qu’il est mort …ils vont avoir encore plus peur de lui, parce que l’exemple inébranlable de ce révolutionnaire communiste prendra certainement d’autres dimensions, comme cela fut le cas à son époque avec Che Guevara et tant d’autres révolutionnaires, hommes et femmes de Notre Amérique.

Qui était Jesus Santrich ? Difficile de le définir en quelques lignes. D’abord un révolutionnaire à temps plein mais sa biographie ne s’arrête pas là. Santrich est aussi un des grands penseurs marxistes de Notre Amérique. Sa production d’ouvrages théoriques comporte plus d’une dizaine de livres (que l’on peut se procurer sur internet), dans lesquels il part du romantisme de Karl Marx pour arriver à la pensée libertaire de Simon Bolivar en passant par une connaissance rigoureuse de l’histoire d’innombrables peuples originaires, de leurs cultures, de leurs visions cosmiques et aussi de leurs religions. Parce que à la différence de quelques présumés « matérialistes « hautains et arrogants (au fond de simples ignorants, qui par paresse intellectuelle n’ont jamais pris la peine de comprendre en profondeur les sentiments et les croyances des peuples qu’ils prétendent défendre). Santrich connaissait sur le bout des doigts diverses expressions la spiritualité religieuse populaire des exploitées des soumis du continent.

Mais le personnage ne se limite pas seulement à cela. Sa besace d’insurgé contenait aussi une quantité innombrable de recueils de poèmes, de dessins, de chansons. Dans l’un de ses textes les plus suggestifs il entrecroisait la biographie de Manuel Marulanda Vélez, leader historique son organisation (les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie- Armée du Peuple) avec… Beethoven ! Santrich s’immergeait très facilement dans l’histoire de la philosophie, de la littérature, de la musique et de la peinture.

Quel politicien bourgeois du continent se serait lancé à débattre avec lui en face à face ? Il fallait avoir les épaules pour pouvoir débattre avec lui et le contrer. Ni Duque ni Uribe ni Santos n’auraient pu tenir une demi-heure de polémique en public yeux dans les yeux , sans gardes du corps ou porte- flingues ou sicaires . D’où l’impuissance. D’où la haine viscérale. D’où l’ordre de se lancer à sa poursuite et de l’exécuter, sachant qu’il était aveugle !

Qui, sinon un lâche peut-il avoir peur d’un aveugle ? C’est tout Duque ça. Un lâche. C’est tout Uribe ça. Un lâche. C’est tout Santos ça. Un lâche. Ils n’ont pas eu le courage de l’affronter lui et ses discours, son sarcasme, son ironie.

Oui, son ironie. Parce que Jesus Santrich cultivait l’humour avec plaisir et gourmandise, comme tout bon caribéen qui se targue de l’être. Dans une de ses dernières vidéos qu’il tourna et qui circula de façon virale sur internet, il joua du saxo magistralement, récita un très long poème en hommage au commandant Hugo Chavez (exprimant clairement que l’insurrection bolivarienne et communiste n’accepterait jamais le chauvinisme de clocher ni le piège vénéneux de faire s’affronter deux peuples frères comme le colombien et le vénézuélien) et il a terminé par un trait d’humour qui nous a fait rire. Il a pris congé en disant, si ma mémoire est bonne : « A la revoyure … dit l’aveugle ».

Jesus Santrich riait de lui-même. N’importe quel psychanalyste sait-qu’il n’y a pas de meilleur signe de santé mentale que de pouvoir rire de soi-même. Qui a pu observer, ne serait-ce qu’une fois, rire d’eux-mêmes Macri, Piñera, Bolsonaro, la dictature bolivienne, Uribe, Ivan Duque, le président de la plus grande puissance occidentale, le premier ministre israélien ? Jamais aucun ! Pour n’importe lequel de ces personnages d’un train fantôme étrange, l’humour serait interprété comme un « signe de débilité » .

 Santrich est mort en riant et en faisant des blagues ! (dans mon pays le fait de faire des blagues se dit de manière populaire « sucer des bites « .Il pouvait rire et blaguer parce que il se salait fort et solide. Sa force ne voyageait pas en hélicoptère de combat ni en char d’assaut. Elle venait de la cause juste qu’il défendait, de la vérité de ses projets inspirés de Marx et de Bolivar, de la noblesse de ses idéaux pour lesquels il était prêt à mourir. N’importe lequel de ses ennemis à sa place aurait souillé ses pantalons de peur.

Le rire moqueur, l’ironie heureuse, l’humanisme à toute épreuve. C’est ainsi que sont faits les gens qui ne sont pas attachés aux mesquineries du Marché, aux médiocrités de la bureaucratie, à l’argent de leurs comptes bancaires et à leurs sales affaires.

Les Etats Unis, faisant appel à des peones locaux, ont décidé d’en finir avec lui. Que l’héroïque Révolution Cubaine et la Vénézuélienne ne se fassent pas d’illusions. Le vieux keynésien et « populiste » Joe Biden ne vient pas pour apporter le « dialogue, le pluralisme » ni des relations de « bon voisinage ». Il vient pour essayer de sauver d’un claquement de doigts, un empire en soins intensifs. Le sourire vénéneux des copains d’Obama, leurs bourses, leurs « philanthropiques « invitations à visiter « la démocratie « aux yeux bleus, leurs stages académiques destinés à coopter les jeunes gens tout cela va-t-il avoir un effet une fois de plus? Une fois encore nous vendront -ils leur verroterie tandis qu’ils continueront à parsemer le continent américain de bases militaires.?

Les organisations populaires croiront-elles encore qu’avec le changement d’’administration américaine à la maison blanche renaissent par magie John Lennon et Yoko Ono ?

L’exécution impitoyable du commandante Jesus Santrich a tristement clarifié les choses. Pas de « flower power » L’impérialisme est toujours là. Même les aveugles ne pleuvent échapper à la fureur déchainée de la contre insurrection nord-américaine exécutée de manière chirurgicale par leurs exécuteurs locaux à la peau brune et à l’obéissance aveugle. En dépit de la pandémie et de l’isolement social quelque chose parvient à se faire entendre à travers les arbres et les plantes. Quelque part par-là doivent marcher tout en faisant des blagues et en planifiant de nouvelles insurrections Jesus Santrich et Camilo Torres, Fidel castro et Marulanda, le Che entouré de jeunes rebelles de Palestine.

L’exemple moral est plus fort que tout l’armement du monde.On ne peut l’anéantir . Les peuples de l ‘Amérique se sont réveillés et personne ne pourra les faire taire. Hasta la victoria siempre, cher Trichi, cher compagnon Jesus Santrich !

Ne cesse jamais de jouer du saxo ni de la flute, n’abandonne jamais tes dessins, tes poèmes ni tes plaisanteries.

Néstor Kohan / Cátedra Argentina 

Source: AlbaTV

Traduction: FAL 33