Ce n’est pas un manque d’empathie, c’est du mépris

Photo : Luis Robayo – AFP

Au XXIe siècle, l’imaginaire de la classe propriétaire terrienne colombienne reste ancré dans le féodalisme ou déguisé dans l’imaginaire d’une « technocratie » développementaliste qui rêve de licornes technologiques et aspire à être la Silicon Valley, mais ne connaît pas la Valle de Sibundoy [1], et ne comprend pas la réalité d’un pays qui élève désespérément la voix.

Ce n’est pas un manque d’empathie, c’est la corruption rampante comme principale forme de « gouvernance ». Aujourd’hui, ce n’est pas seulement de la corruption et du clientélisme (la « mermelada » des gouvernements colombien), ce sont des rivières de sang.

Ce n’est pas un manque d’empathie, c’est de la stupidité et nous savons tous que la stupidité peut être plus dangereuse que le mal. La combinaison du mal et de la stupidité qui soutient aujourd’hui l’alliance au pouvoir a des conséquences dévastatrices. Leur récit est un récit de guerre.

Le conflit armé leur permet de maintenir des politiques de sécurité répressives, qui servent à préserver le statu quo et à maintenir et étendre leur pouvoir. Ils feront tout ce qu’il faut pour ne pas perdre leurs privilèges. Ils ne sont pas prêts à céder un pouce.

Le discours ambigü sur le droit des « bons citoyens » à défendre leurs biens a libéré le paramilitarisme et favorisé des alliances contre nature avec les puissantes structures du trafic de drogue. Ils cherchent non seulement à faire voler en éclats l’accord de paix, mais ils brisent sur leur passage la vérité, la fragile institutionnalité, l’espoir et la vie elle-même.

Ce n’est pas un manque d’empathie, c’est du racisme structurel. Ni le gouvernement ni les médias ne considèrent les autochtones comme des citoyens ; l’utilisation d’un langage d’exclusion est une forme de violence symbolique. Il est d’ailleurs surprenant que le ministre de la culture soit l’un des premiers à qualifier les autochtones de vandales. Nous savons déjà comment les mots peuvent déchaîner la haine et nous en voyons les conséquences.

Nous sommes les témoins directs de ce qui se passe après chaque tweet de l’un des hommes les plus puissants de Colombie. Hanna Arendt a déclaré, en citant les documents de Nuremberg, que les ordres étaient « intentionnellement vagues et formulés dans l’espoir que le destinataire reconnaisse l’intention de celui qui a donné l’ordre et agisse en conséquence ». Au milieu de tant de confusion, on voit chaque jour plus clair qui donne les ordres, qui les transmet et qui les exécute.

Ce n’est pas un manque d’empathie, c’est du classisme et de l’aporophobie, la haine et le rejet du pauvre, de l’indigène, de l’afro, de l’étudiant et du paysan, des artistes, des jeunes qui manifestent… tous catalogués comme des vandales. Ils feront tout pour faire taire leurs voix, pour vider les rues.

Si cela se produit, souvenons-nous de la fin du poème de Kavafis « En attendant les barbares » :

– Pourquoi cette inquiétude subite, cette confusion
(les visages sont devenus soudain si graves).
Pourquoi les rues et les places
sont-elles désertées et tout le monde
rentre t-il chez-lui si préoccupé?

Parce que, la nuit tombée,
les barbares ne sont toujours pas arrivés
et certains venus de la frontière
ont annoncé qu’il n’y a plus de barbares.

Et à présent qu’allons nous devenir sans barbares.
Ces gens auraient été une solution.

    Iván Benavides
célèbre musicien et producteur colombien,
à propos de la rupture sociale qui se produit
en Colombie en ces jours de grève.

Source : Diario criterio Traduction : Venesol