TROIS INDICES DU COUP D’ETAT QUI EST EN COURS EN BOLIVIE

Détention de Jeanine Añez au Beni ; elle est transférée à La Paz

19 mars 2021

Fin 2019, après la victoire électorale retentissante d’Evo Morales, le coup d’État militaire et policier est consommé en Bolivie, les moyens putschistes étant clairement concentrés à Santa Cruz (sous opérations citoyennes et armées). Différentes factions tant nationales qu’internationales ont participé à ces actions illégales et violentes, mais Jeanine Añez a été la figure qui a fini par présider le nouveau gouvernement de fait.

Cet événement politique nous revient en mémoire lorsque l’on apprend la nouvelle de la détention d’Añez le 13 mars dernier, puisqu’elle est mise en examen pour la mort de 20 boliviens, durant la période du coup d’état de 2019.

Cela dit, et sans ôter d’importance à la détention d’Añez, les actions qui se déroulent en ce moment dans le but de plonger à nouveau la Bolivie dans des scénarios de déstabilisation, retiennent l’attention et laissent penser qu’il y a une opération de coup d’état en cours.

Dans ces lignes, nous exposons trois des indices d’une telle situation.

  • ENCORE UNE FOIS : L’OEA

La participation du secrétaire général de l’Organisation des États Américains (OEA), Luis Almagro, a été évidente tout au long du processus de coup d’état en Bolivie, son rapport biaisé sur les élections ayant servi de déclencheur pour consolider le changement de gouvernement par la force (militaire). Même la BBC de Londres en a parlé ainsi :

Almagro, est un protagoniste incontournable – et pour beaucoup polémique- de la crise qui a mis fin à la présidence d’Evo Morales en Bolivie.

Dans cette nouvelle mise en scène putschiste, Almagro n’est pas innocent. Au moment de la détention d’Añez, l’OEA, a publié un communiqué qui mettait en avant un prétendu abus de mécanismes judiciaires, utilisant quotidiennement l’accusation sans preuve, puis exposant une série de considérations relevant de l’ingérence quant au système judiciaire en Bolivie, notamment, quant à la réforme du système judiciaire.

Sur la base de cette accusation, on construit les prémisses sans enquêter sur le manque de garanties qui permettent de conduire un « procès équitable, impartial, à la procédure régulière, sous le motif de problèmes de structure, et en particulier, de son intégration ».

Au-delà des accusations, l’OEA ajoute également la proposition de créer une commission internationale chargée d’enquêter sur les faits de corruptions en Bolivie durant le mandat d’Evo Morales.

Il s’agit, une fois encore, d’une organisation internationale qui s’immisce dans des réformes qui relèvent strictement de l’État et qui voudrait aussi faire office de tribunal international hybride pour les affaires qui lui conviendraient, oubliant totalement et volontairement ce qui est établi par le Droit International.

Néanmoins, il convient de dire qu’Almagro n’est pas le créateur de ces instruments d’ingérence : il n’en est que le messager car il existe un conglomérat d’acteurs politiques et économiques aux États-Unis qui luttent pour que cela soit conduit à l’intérieur et par l’OEA.

En réponse à ce communiqué, la Chancellerie de Bolivie a annoncé qu’elle rejetait les dires d’Almagro et a insisté sur le fait que ce communiqué prétend « raviver la violence et l’affrontement entre boliviens ». Ce communiqué a été réfuté par l’OEA qui est restée sur ses positions et a nié sa participation au récent coup d’état.

Depuis l’OEA, appendice multilatéral étatsunien des Amériques, les moteurs sont donc déjà allumés afin de lancer des actions de déstabilisation en Bolivie tout comme cela s’est passé en 2019.

  • LES ÉTATS-UNIS ET D’AUTRES ACTEURS

L’administration de Joe Biden ne pouvait pas rester en marge quant à la formulation de conjectures face aux actions judiciaires contre Añez. Le 15 mars, le département d’État a fait connaître sa position et assuré qu’il “suivait avec inquiétude” les derniers événements en Bolivie, faisant allusion à une possible partialité du procès judiciaire.

En parfaite harmonie avec les États-Unis, l’Union européenne a publié une note qui disait que l’arrestation d’Añez et de deux ministres de ce gouvernement est inquiétante et qu’elle la suit donc de près ; cette note précise le souhait de voir ce procès fondé sur la transparence des autorités publiques.

Ainsi, rétrospectivement, les États-Unis et l’Union européenne, dans leurs circonvolutions diplomatiques, maintiennent une position intrigante car, en plein coup d’État contre Evo Morales en 2019, ils ont douté de la transparence du processus électoral et ont appelé à de nouvelles élections.

Le jour même de l’arrestation, le 13 mars 2021, le Secrétaire Général des Nations Unies, Antonio Guterres, a déclaré sur un ton diplomatique qu’il attendait le respect des garanties et la transparence du procès judiciaire en Bolivie.

Le Mexique réagit de façon tout à fait opposée ; respectueux de la doctrine Estrada, il appelle à respecter la ligne constitutionnelle et à la non-ingérence dans les affaires de la Bolivie. En particulier, le directeur général des Organismes et Mécanismes Régionaux Américains du Secrétariat aux relations internationales du Mexique, Efrain Guadarrama, a suggéré à la OEA de se comporter en accord avec ses obligations et à se plier à une solution pacifique, qui inclut « éviter des positions qui viseraient à s’immiscer dans les affaires intérieures de la Bolivie ».

Guadarrama ajoute à sa déclaration que Luis Almagro doit s’abstenir de s’affronter avec le gouvernement bolivien, élu démocratiquement.

Le Venezuela a réagi de la même façon : après les déclarations insensées et teintées de colonialisme d’Almagro, le chancelier Jorge Arreaza a exprimé son soutien à la Bolivie sur son compte Twitter.

Les premiers indices montrent que l’on est en train de bouger des pions sur l’échiquier d’un coup d’état en Bolivie, avec les habituels soupçons proférés par les États-Unis ; ceux-ci ont montré une attitude visant la défense d’un changement de régime en 2019 et d’une possible reddition en 2021. Une escalade à l’étranger qui pourrait correspondre à cette autre intérieure, en Bolivie.

  • MOBILISATIONS BÉLIGÉRANTES EN BOLIVIE

Le 7 mars dernier ont eu lieu les élections départementales, régionales et municipales en Bolivie, afin d’élire les neuf gouverneurs départementaux et plus de 300 maires.

Les résultats du premier tour se sont soldés par la victoire du Mouvement pour le Socialisme (MAS) dans les provinces de Cochabamba, Oruro et Potosi. Par contre, l’un des putschistes des organisations « civiles », Luis Fernando Camacho, a obtenu la victoire dans la province de Santa Cruz.

Le président du Tribunal Suprême Electoral (TSE), Salvador Romero, a annoncé que le deuxième tour pour les élections des gouverneurs dans les départements de Pando, La Paz, Tarija et Chuquisaca se tiendra le 11 avril de cette année.

Ce contexte est important car il mobilise sur l’échiquier politique bolivien des secteurs qui ont participé au coup d’état de 2019 et qui, lors de la récente victoire de Luis Arce aux élections présidentielles n’ont pas pu se positionner de nouveau sur un « scénario de fraude » quant à ces élections. L’option de déstabiliser d’autres fronts, comme cela a déjà été tenté en d’autres moments, se précise à nouveau : la mobilisation « civique ».

Les élections des gouverneurs sont un bouillon de culture que Camacho favorise pour provoquer à nouveau la pression de la rue.

En février, Camacho a menacé le président Arce en lui rappelant la façon dont Evo Morales avait dû quitter le gouvernement, en prenant comme excuse son rejet de la Loi d’urgence sanitaire. Mais, nous savons que tout s’est cristallisé sous la pression de l’armée et de la police bolivienne.

Le 15 mars dernier, Camacho et le Comité Civique Santa Cruz ont réalisé une manifestation pour « démonter la version du gouvernement selon laquelle il y a eu un coup d’État » en 2019, donnant une suite symbolique à ce qui s’est passé durant les journées du changement de régime et en plaçant, une fois de plus, le département de Santa Cruz en tant qu’espace primordial des protestions en faveur de Jeanine Añez et contre le MAS.

On dirait que la détention d’Añez est liée au temps politique des nouvelles protestations dirigées par Camacho, si l’on prend en compte que le procès à l’encontre du visage le plus visible du coup d’état a commencé fin 2020, lorsque la responsabilité gouvernementale n’était pas encore entre les mains du président Arce. Les dynamiques de la realpolitik laissent à penser que la soudaine prise de décisions judiciaires en pleine période électorale fait partie d’un processus de capitalisation des résultats électoraux à court terme ou de création de tension dans les différents rangs politiques.

La conjonction de manifestations, de tensions politiques et de rhétorique putschiste se cristallisent dans cette lente stratégie, développée par l’académicien nord-américain, Gene Sharp, et ses partisans qui défendent cette façon de procéder à une destitution.

De multiples intérêts sont sur la table au sujet de la Bolivie, tout particulièrement en raison de sa position géopolitique et géoéconomique, de son contexte politico-culturel (plus lié à la base plurinationale bolivienne qu’aux idéaux occidentaux), ainsi que des importantes réserves de lithium qui sont cruciales pour les plans de “transition énergétique” et objectif premier des grandes puissances anglo-saxonnes.

Dans ces conditions, il ne reste plus qu’à lancer un appel à l’alerte non seulement en Bolivie mais aussi dans « Notre Amérique » ; les fantômes du coup d’État planent à nouveau sur l’un des pays qui regarde en face et droit dans les yeux les élites mondiales pour résister à toute déclaration faisant référence à la mort.

Source: Misión Verdad

Traduction: Sylvie Carrasco pour FAL 33