Un projet de transition démocratique pour la Colombie

Aujourd’hui, La tâche la plus urgente est celle de l’unité des secteurs démocratiques pour mettre en échec l’alliance qui existe entre les secteurs mafieux, les politiques traditionnels de l’extrême droite qui gouvernent avec les grands groupes économiques et les principales corporations entrepreneuriales.

Pedro Santana Rodriguez , Bogota, 18/03/2021

Les différentes forces politiques présentes dans le contexte pré-électoral actuel exposent leurs stratégies et leurs propositions politiques au milieu de la plus grande crise économique et sociale que traverse le pays depuis la guerre civile non-déclarée des années cinquante du XXème siècle. Un fort ralentissement de l’économie qui, selon le Département National des Statistiques, DANE, a atteint 6.8% du Produit Intérieur Brut, PIB, pour l’année 2020. La pauvreté monétaire touchait déjà 35.7% du total de la population qui percevait des revenus inférieurs à 327.000 pésos par mois, ceci étant considéré comme le seuil de pauvreté en Colombie pour l’année 2019. Selon le DAN, à la fin de l’année, cette situation affectait 48% de la population, du fait de la pandémie. Des experts indépendants considèrent qu’elle affecte désormais 62 % de la population, et même plus de 75% de celle-ci en zone rurale. Ceci rend compte de la dramatique situation de pauvreté et de pénurie dans laquelle vivent aujourd’hui les secteurs populaires les plus nombreux du pays (Garay & Espitia, 2021).

Les forces de coalition du gouvernement qui incluent l’extrême droite, regroupées autour de l’uribisme, ont le soutien du parti Centre Démocratique, c’est-à-dire, le parti Conservateur, les divers groupes chrétiens ainsi qu’un secteur majoritaire du parti de l’Unité Nationale et le parti Changement Radical. Ils sont confrontés à l’usure d’un gouvernement impopulaire dont les politiques pour faire face à la crise maintiennent l’orthodoxie économique néolibérale. Ils ont accordé des subsides principalement à leur principal soutien que sont les grandes corporations entrepreneuriales ; ce qui s’est traduit dans des aides aux grandes entreprises et au secteur de la finance alors que les politiques sociales sont minimalistes et misérabilistes, et se matérialisent dans des politiques publiques de transfert monétaire insuffisant et malhonnête face à la paupérisation et à la faim qui touchent drastiquement 30% de la population qui ne dispose même pas de ressources minimum pour acquérir les produits alimentaires de base qui garantiraient les trois repas quotidiens. Plus de 500 000 microentreprises, petites et moyennes entreprises ont fait faillite et le taux de chômage a dépassé 16.8% en janvier de cette année. Il s’agit d’une conséquence de ces faillites, étant entendu que ces entreprises fournissent 80% de l’emploi et que ce gouvernement d’extrême droite n’est pas venu à leur secours de façon appropriée. La même chose a eu lieu en zone rurale où les aides ont été concentrées sur les grandes entreprises et sur l’agro-industrie sans aucune ligne budgétaire d’aide pour l’économie paysanne qui est néanmoins celle qui fournit 70% des aliments consommés dans le pays. Un vrai désastre quant à la gestion de la pandémie.

En ce qui concerne la sécurité, la situation n’est pas meilleure. Ce gouvernement s’est limité à deux tâches qui sont inhérentes à son identité politique. D’une part, il s’est attaché à détruire le processus de paix en mettant toute une série de difficultés et d’entraves dans l’application des mesures des accords scellés entre l’État et la guérilla des FARC, signés le 24 novembre 2016. Des objections et des entraves à la Juridiction Spéciale pour la Paix, JEP, des obstacles et des ressources insuffisantes pour la Commission de la Vérité et pour l’Unité de Recherche des personnes disparues, aucune avancée dans le programme de réforme rurale intégrale et un manque de financement des 16 Programmes de Développement à Visée Territoriale, PDETs, qui devraient être mis en œuvre dans les 170 communes qui ont le plus été touchées par l’intensité de l’affrontement armé entre l’État et la guérilla des FARC, un manque de financement et le non-respect des engagements envers 106 000 familles concernées par la substitution des cultures illicites de coca, le démantèlement en pratique de l’Unité Spéciale de Justice chargée du démantèlement des groupes paramilitaires, et aucune avancée dans les réformes politiques proposées par la Mission Électorale Spéciale qui a rendu son rapport en avril 2017. Les projets proposés par cette Mission n’ont même pas été vus par ce gouvernement pour être transférés puis figurer dans l’agenda du Congrès de la République. Sans parler du non-respect et du faible niveau d’investissements en ce qui concerne la réparation due aux 9 millions de victimes reconnues par l’État lui-même, causé par cet affrontement armé interne atroce et inhumain. De telle sorte que le gouvernement de Duque a été efficace pour miner et ignorer les accords de paix.

Le deuxième front qui prend l’eau est celui de la sécurité. Les persistants assassinats de leaders sociaux, hommes et femmes, sur le territoire  se concentrent précisément sur les 170 municipalités qui devraient constituer l’un des principaux objectifs de construction de la paix avec le déploiement de plus de 200 000 projets identifiés par les communautés de ces territoires ; c’est là qu’ont eu lieu 56% des plus de 1100 leaders assassinés depuis la signature des accords de paix. La perte du contrôle du territoire par les institutions de l’État, dans plusieurs régions du pays dans lesquelles ceux qui gouvernent et détiennent le pouvoir sont les groupes de narcotrafiquants ou le mélange de ces groupes avec les insurgés de l’Armée de Libération nationale, ENL, et la dissidence des FARC. Tout le couloir pacifique du pays, qui va de la frontière avec le Panama au Nord-Ouest du pays jusqu’à la frontière avec l’Equateur, est prisonnier de cette perte de contrôle territorial au profit de ceux qui s’enrichissent grâce au trafic de drogue, qu’il s’agisse d’insurgés, de dissidents ou de paramilitaires. Il en est de même dans la région du bas Cauca d’Antioquia, dans la région du Catatumbo à la frontière avec le Venezuela, dans une partie du département d’Arauca et dans une vaste région qui comprend des territoires du département de Caqueta, Putumayo et Meta. Des massacres, des assassinats de leaders sociaux et d’ex-combattants des FARC aujourd’hui en cours de réinsertion. Tout cela est aggravé par la connivence et/ou des accords locaux entre les détachements de la Force Publique basés dans ces régions avec les groupes armés illégaux qui exercent le pouvoir dans ces territoires. La réponse du gouvernement est la même que celle qui a échoué durant des décennies dans le pays. Des bombardements aveugles qui provoquent la mort des enfants recrutés de force que le ministre de la défense Diego Molano qualifie avec légèreté de machines de guerre, le paiement de récompense ou l’augmentation des effectifs sur les territoires occupés par ces acteurs armés illégaux.

A cela s’ajoute la croissante corruption et l’inefficacité des organes de  justice ordinaire.  Les grands détournements de fonds se succèdent sans cesse. Les instructions n’avancent pas du fait des obstructions. Le gouvernement, pour préserver son impunité, a mis en place un processus qui lui assure le contrôle de ces organes qui sont aujourd’hui présidés par des pions de l’uribisme ou des personnes proches de lui. Le plus grand symbole de cela est le cas du Parquet et, dans cette entité, la décision du juge Gabriel Jaimes qui a demandé au parquet la fermeture de l’enquête menée contre Uribe dans le procès pour subornation de témoins dans le procès contre le sénateur du Pôle Démocratique Ivan Cepeda. Faisant fi de l’enquête menée durant plus de cinq années par la Cour Suprême de Justice, ce juge acheté œuvre dans le procès comme un agent actif de l’ancien président, comme l’a souligné récemment le président de la Cour Suprême de Justice. Voilà le sort qui échoit à ce procès du fait de la pleutrerie de la Cours qui a renvoyé le procès au parquet sachant parfaitement ce qui allait advenir.

La nécessité d’un programme et d’un accord politique pour une transition démocratique :

Aujourd’hui, la tâche urgente et de la plus grande importance en Colombie, c’est l’unité des secteurs démocratiques pour faire échouer ceux qui font alliance ou passent des accords avec des secteurs mafieux, des hommes politiques appartenant traditionnellement à l’extrême droite qui co-gouvernent avec les grands groupes économiques et les principales corporations entrepreneuriales. Le projet néo-corporatif qui s’exprime et prend vie dans le gouvernement de Duque-Uribe doit être mis en échec dans les urnes. Un gouvernement antisocial, néolibéral qui est arrivé au pouvoir grâce au bras du narcotrafic qui a massivement acheté des votes afin de gagner les élections.

Pour ce faire, et dans un premier temps, il faut parvenir à un accord sur un programme minimum qui prenne en compte les problèmes que nous avons évoqués et d’autres qui ne peuvent pas attendre ; dans un deuxième temps, il faut organiser un ample mécanisme de consultation auquel participeront en mars de l’année prochaine tous les pré-candidats de l’éventail de centre-gauche. Cet accord ne peut omettre de considérer des sujets tels que la politique sociale pour faire face aux difficultés et à la détresse dans lesquelles vit la majorité de la population du pays ainsi que la sécurité, le respect total des accords de Paix,  les réformes du système de santé défaillant, une politique pour les économies paysannes en termes de sécurité et de souveraineté alimentaires, la protection de l’environnement, une politique visant à renforcer l’éducation publique ainsi qu’une réforme nécessaire du système judiciaire défaillant. Devant la crise climatique et le réchauffement global, cet accord doit repenser le modèle de développement du pays, aujourd’hui fondé sur l’extractivisme et l’exploitation de nos ressources naturelles, des sujets tels que la ré industrialisation sur la base de l’utilisation des énergies propres, tels sont les points qui doivent faire partie de cet accord programmatique, tout comme la lutte contre la corruption.

Mais, pour avancer, la présence décisive et active de la société civile est nécessaire. Cette considération s’est trouvée à l’origine de la convocation du Sommet Social et Politique pour le revenu de base. C’est fait ! Il vient d’avoir lieu les 11 et 12 mars derniers et ce fut un succès. 580 organisations de la société civile, plus de 2000 délégués et plus de 50 parlementaires de 10 partis politiques ayant des représentants au Congrès de la République y ont assisté de façon virtuelle. Le projet de loi qui a été soutenu par une manifestation en présentiel mardi 16 mars au Congrès de la République, a également recueilli la signature de plus de quatre mille citoyens qui surveilleront et suivront activement le processus législatif dont le projet de loi fera l’objet dans la législature actuelle. Trois missions découlent de cette présentation. L’organisation de la surveillance active, des journées de mobilisation qui accompagneront le processus législatif, la participation aux auditions publiques qui seront organisées dans le cadre du traitement du projet de loi au Congrès.

La réalisation de ce sommet se solde par d’importantes leçons que je veux mentionner brièvement et qui sont liées à l’unité du centre gauche dans la conjoncture électorale que nous connaissons. Tout d’abord, il faut surmonter la division que nous avions vécue depuis que le Comité National de chômage s’est fracturé lors de la Rencontre Nationale du 30 janvier 2020. Le sommet auquel ont assisté tous les secteurs a été possible grâce au principe du respect des différences et de la diversité autour d’un projet concret, dans ce cas, le brouillon du projet de Loi qui fut remis au préalable aux participants afin qu’ils puissent soit amendé, critiqué et reformulé ; c’est ce qu’ils ont fait dans 37 salles virtuelles dans lesquelles ils se sont exprimés librement ; ce travail a été repris dans les rapports, il a été pris très au sérieux et intégré dans l’exposé des motifs et dans les articles qui ont finalement été soumis au Congrès de la République.

La deuxième leçon est qu’il est possible de construire le calendrier de transition en partant de la société civile et en dialoguant avec les partis et les mouvements politiques. Le sommet a été social et politique et au niveau du comité organisateur ont participé, non seulement des délégués des organisations sociales mais aussi des parlementaires représentant l’éventail des forces politiques. Des parlementaires du centre et de gauche ont pu y travailler sans s’affronter. Ceci s’est concrétisé dans le fait, qu’en fin de compte, y ont souscrit des parlementaires de dix partis allant des secteurs libéraux, du Changement radical et même des parlementaires de la Colombie Humaine tel que Gustavo Petro aux côtés d’Ivan Marulanda pré-candidat du parti Vert qui a signé à côté d’autres pré-candidats de ce parti, comme Antonio Sanguino ou Jorge Eduardo Londoño, pour citer des exemples précis. Cela montre, et c’est mon avis, qu’il est possible de construire l’Unité des secteurs démocratiques, contre le pessimisme de ceux qui se sont déjà résignés à l’existence de deux coalitions lors des élections du mois de mars. La consultation de la gauche au sujet des pré-candidatures de Gustavo Petro, Roy Barreras, Alexander Lopez et Francia Marquez et la consultation du centre avec les pré-candidats du Parti vert, qui devront choisir entre les cinq aspirants et Humberto de la Calle, Juan Manuel Galan, Juan Fernando Cristo, Sergio Fajardo, Angela Maria Robledo et Jorge Enrique Robledo. Il est possible de travailler grâce à une seule consultation sans veto ni exclusion. Celui qui l’emportera lors de cette consultation devra travailler avec les partis et les mouvements qui y participeront et celui qui arrivera en deuxième position occupera le poste de Vice-président(e). Tout cela pour faire avancer le programme de Transition démocratique.

A présent, il existe un deuxième défi que nous espérons relever en partant de la société civile. Face à la réforme de l’impôt régressif que le régime propose à travers le gouvernement de Duque, nous nous préparons à présenter depuis cette société civile une proposition de réforme de l’impôt juste et démocratique. Dans ce nouveau processus, nous rechercherons à nouveau la participation large, plurielle, de tous les secteurs sociaux et politiques sans exclusion. Nous ferons appel à eux pour qu’ils nous accompagnent dans la construction de cette proposition. Et là, nous verrons.

Source: Alainet

Tarduction pour FAL 33: Sylvie Carrasco