Les rivières aux enchères

Foto: ETG/ALAI

L’eau a commencé à être cotée sur le marché à terme des matières premières aux États-Unis, ce qui signifie qu’elle va devenir un secteur clé de la reprise économique de l’ère post-Covid 19.

Homar Garcés 19/03/2021

Comme toute autre ressource naturelle exploitée par les grandes sociétés transnationales, l’eau a commencé à être négociée sur le marché à terme des matières premières aux États-Unis, ce qui montre, selon la perception générale de nombreux économistes, qu’il deviendra un secteur clé de la reprise économique de l’ère post-Covid 19 que le monde devra vivre. Bien que cela ne nécessite pas la livraison physique de ce liquide vital, sa rareté dans diverses régions de notre planète deviendra une référence sur les marchés boursiers, ce qui entraînera une tendance à le dépouiller de sa condition ancestrale de patrimoine commun de l’humanité pour en faire une marchandise, selon la logique, les intérêts et la gestion des grands secteurs capitalistes.

Ceux qui parient sur la transformation de l’eau en un produit financier, explique Liliana Pineda dans son article « La bourse de l’eau », veulent nous faire croire qu’en donnant un prix aux « fonctions hydriques » fournies gratuitement par la nature, et en étendant les droits de propriété sur ces fonctions, on pourra faire face à la crise écologique et à la pénurie, mais rien n’est plus faux : la création d’un nouveau terrain de jeu pour les fonds d’investissement, basé sur la quantification monétaire d’éléments essentiels à la vie tels que l’eau, reflète la façon dont la crise climatique et la crise de l’eau sont devenues de nouvelles opportunités commerciales ; et la façon dont les catastrophes sociales, écologiques et économiques font de nous des survivants, au lieu d’êtres vivants capables de choix libres et collectifs ».

Cette nouvelle situation génère toutes sortes de conjectures quant à l’avenir incertain auquel pourraient faire face les peuples appauvris, qui ont déjà de graves difficultés à s’approvisionner en eau potable, ainsi qu’en nourriture, sur des terres touchées par une désertification croissante, sous le regard indifférent des pays capitalistes développés, malgré les nombreux sommets organisés et les déclarations officielles par lesquelles ils tenteraient d’atténuer ce grave problème.

Aujourd’hui, le plus grand danger mondial – outre la crise climatique qui secoue la planète – est l’ambition illimitée des grandes entreprises capitalistes ; des éléments qui ne peuvent être considérés séparément, puisque l’un est la cause de l’autre. Dans cet ordre d’idées, dans « Dé/colonialité du pouvoir : The Alternative Horizon », Aníbal Quijano observe qu' »aux luttes des dominés et des exploités du monde industriel/urbain, pour résister au néolibéralisme mondialisé (en défense de l’emploi, du salaire, de la sécurité, des services publics, de la citoyenneté), s’ajoutent désormais, en premier lieu, les luttes des « indigènes » du monde entier, les plus dominés parmi les victimes de la Colonialité du Pouvoir Global, pour défendre  leurs ressources de survie, qui sont précisément celles que l’on appelle à tort « ressources naturelles » dans la perspective eurocentrique de « l’exploitation de la nature » (l’eau, les forêts et l’oxygène, les autres êtres vivants, les aliments et les plantes médicinales, bref, tout ce que les « indigènes » utilisent, produisent et reproduisent depuis des milliers d’années, et tous les matériaux qui permettent de produire l’existence sociale). Il s’avère qu’il s’agit d’une lutte d’ordre supérieur, combinant des objectifs qui, à première vue, pourraient sembler incompatibles, sans aucun lien entre eux ; c’est précisément cette perception que les secteurs dominants espèrent, afin de pouvoir maintenir leur hégémonie indemne.

Compte tenu de ce qui se profile à l’horizon pour les décennies à venir, il devient impératif de disposer d’un contexte théorique global pour faire face à la nouvelle réalité qui sera imposée par les grandes entreprises capitalistes. Bien que cela puisse être difficile à réaliser, compte tenu des différences existant entre les peuples et les secteurs sociaux au niveau mondial, c’est l’option qui permettrait à l’humanité de surmonter la menace d’extinction qui pèse sur elle et sur toute la nature. Ce qui aurait pu être une excentricité difficilement imaginable dans le passé – la possibilité que des rivières soient mises aux enchères et, avec elles, tout ce qui permet la vie des êtres humains – nous oblige à envisager sérieusement l’alternative d’un autre type de civilisation, une civilisation dans laquelle la marchandisation de la vie n’existe pas, ne peut pas exister, et où le développement économique ne se fait pas au prix de la destruction irréparable de l’environnement naturel dont nous faisons tous partie.

Source : Alainet

Traduction: FAL 33