Les réseaux sociaux et le pouvoir de l’ignorance

Les gens ont la fragilité de croire de manière significative ce qui peut apparaître sur les réseaux ainsi que dans les médias, de la même manière que, avant l’ère de l’Internet, les gens avaient l’habitude de croire uniquement les informations des médias formels.

Nikolas Stolpkin 17/03/2021

Nous sommes entrés dans un siècle qui a connu une accélération technologique exponentielle et qui, avec la pandémie de COVID-19, a accéléré certaines tendances qui étaient déjà en cours et qui sont maintenant là pour durer (emplois en ligne, études en ligne, paiements en ligne, soins médicaux en ligne, ventes en ligne, etc.)

L’apparition de l’internet a signifié un grand changement au niveau social, culturel et technologique qui s’est développé de manière explosive au début de ce siècle.

Avant l’ère dominante de l’internet, les gens avaient d’autres habitudes de communication : ils envoyaient des lettres en format physique à ceux qui habitaient loin, ou ils communiquaient par des téléphones publics, fixes ou analogiques. On pouvait envoyer le fameux « fax », il y avait des « beepers »… Mais tout a changé progressivement avec l’apparition du téléphone portable et sa massification, jusqu’à l’évolution vers le téléphone portable « intelligent » ou « smartphone » -avec un espace pour Internet-, que nous avons maintenant.

La musique, les livres, les journaux, les magazines, les films, les commerces, etc., ont dû, au fil du temps, s’adapter progressivement aux nouvelles époques et aux nouveaux formats. À tel point que le format numérique semble aujourd’hui plus populaire que le format physique. Et dans de nombreux cas, le format physique refuse toujours de disparaître – comme c’est le cas des livres, etc.

Si auparavant (au siècle dernier), les gens pouvaient être façonnés à l’image et à la ressemblance de la télévision – principalement -, aujourd’hui, au siècle actuel, ils semblent être façonnés à l’image et à la ressemblance des réseaux sociaux actuels. Et il semble qu’il n’y ait pas d’échappatoire ; d’autant plus que les nouvelles générations commencent à utiliser leurs smartphones dès leur plus jeune âge, comme si c’était quelque chose de connaturel à l’être humain.

Auparavant, avec la télévision, vous aviez au moins le contrôle, la liberté d’éteindre la télévision et de sortir avec des amis ; ou vous pouviez être sûr que vos enfants ne regardaient pas des choses inappropriées pour leur âge – comme cela pouvait aussi arriver avec ce que vous entendiez à la radio -. Il y avait des filtres et des réglementations strictes sur ce qui pouvait être diffusé. Mais aujourd’hui, tout cela semble inexistant dans le domaine des réseaux sociaux.

Le pire, c’est que les réseaux sociaux ont une portée massive, qu’ils ne font pas de distinction d’âge, que ce sont des outils qui créent une dépendance et que leur influence négative peut toucher n’importe qui. Et au fur et à mesure de leur développement, ils ont transformé leurs utilisateurs en produits et leurs annonceurs en clients.

 

Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont une plus grande influence sur les gens. Si, avant l’ère de l’internet, la télévision était le plus grand ou le plus important média de distraction de masse, aujourd’hui les réseaux sociaux ont pris cette place, à ceci près qu’ils sont aujourd’hui beaucoup plus puissants grâce aux « smartphones ».

Nous pourrions faire le simple exercice de monter dans le métro ou les transports en commun et remarquer que le facteur commun est que les gens regardent les écrans de leurs smartphones. Que ce soit dans la rue, à la maison ou dans des lieux où on est « enfermé », le facteur commun sera le même : l’utilisation des smartphones.

Dans le fond, les gens semblent agir comme s’ils avaient dans leur poche les téléviseurs d’autrefois et leur télécommande, lourds ou difficiles à transporter. Et quoi de « mieux » que d’avoir dans sa poche un appareil pour consulter son courrier électronique, regarder les actualités, des films, écouter de la musique, jouer à des jeux en ligne, passer des appels, effectuer des transferts, prendre des photos, commander le déplacement d’une voiture, payer ses factures, se divertir avec ses multiples réseaux sociaux, etc. Un simple appareil qui, au final, absorbe notre temps précieux, nous éloignant des interactions en face à face qui dominaient auparavant.

Personne ne semble voir la nocivité des réseaux sociaux, ajoutée à l’utilisation excessive des téléphones « intelligents » ou « smartphones », qui sont devenus aujourd’hui une extension corporelle courante de l’être humain.

Le niveau de manipulation qui existe dans les réseaux sociaux est sans précédent. Jamais auparavant les gens n’avaient été manipulés de manière aussi flagrante. À tel point que les gens semblent désormais ne croire en rien et croire en tout ; ce qui pourrait présager de conflits sociaux de grande ampleur, comme ceux qui se sont produits avant la pandémie (par exemple au Chili, en Équateur, en Colombie, etc.). La pandémie n’a rien fait de plus que de les « contenir » d’une certaine manière ; et nous ne savons toujours pas ce qui se passera quand elle sera terminée -si elle se termine-.

Mais bon nombre des manifestations significatives (politiques, idéologiques, propagandistes, etc.) auxquelles nous avons assisté au cours de cette dernière décennie, il faut les voir comme le résultat de la grande influence qu’exercent aujourd’hui les réseaux sociaux. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, les grands médias font généralement écho à ce qui circule de manière significative dans les réseaux sociaux (vidéos, audios, images, opinions, idées, tendances, etc.) À tel point qu’aujourd’hui, on pourrait dire que l’opinion publique sur laquelle comptaient les grands médias correspond désormais aux tendances des réseaux sociaux. Une façon grossière de « faire des économies » ?

Avant, entre les grands médias, il y avait un certain consensus concernant l’information. L’ignorance était réduite au silence. Nous savions ce qui était « vérité » (« information sérieuse »), ou ce qu’on nous vendait comme « vérité ». Aujourd’hui, la « vérité » n’est plus le patrimoine ou le monopole des grands médias, et la voix de l’ignorance résonne de plus en plus fort. La « vérité », si on la considère ainsi, s’est multipliée à travers les multiples émetteurs de communication dont nous disposons aujourd’hui. Chacun peut avoir sa « propre vérité » ; plus on a d’influence en tant qu’expéditeur, et plus sera diffusée une certaine « vérité » ou produit.

S’il peut y avoir une certaine confusion au sujet de la « vérité » aujourd’hui, c’est uniquement dû aux nombreux nouveaux émetteurs de « vérité » (« informels ») qui se sont développés et ont gagné en notoriété. Le fait que des « informations » telles que « auto-attentat des Twin Towers », « l’homme n’a jamais marché sur la lune », « la terre est plate », etc. apparaissent dans l’environnement, témoigne d’un manque de contrôle en ce qui concerne la diffusion des informations. Mais… comment pouvons-nous réglementer quelque chose qui existe grâce à sa capacité de capter notre attention et donc de nous pousser vers les annonceurs ?

Les gens ont la fragilité de croire de manière significative ce qui peut apparaître sur les réseaux et dans les médias, de la même manière que, avant l’ère de l’Internet, les gens avaient l’habitude de ne croire que les informations des médias formels. La grande différence est que désormais, toutes les informations sont accessibles à tous, sans distinction, en un seul « clic ». Mais… qui contrôle ce qui pourrait être vrai et ce qui pourrait être un mensonge ? Qui contrôle ce qui pourrait être nuisible et ce qui ne le serait pas ? Cela pourrait surtout donner l’impression que ceux qui peuvent être censurés sont ceux qui ont une influence significative, et non l’inverse. Mais… qui définit ce qui peut être une information « sérieuse » et ce qui ne l’est pas ? Qui doit être responsable et redevable, du point de vue du récepteur ? Et qu’en est-il des « responsables » de la diffusion de fausses informations ? L’expéditeur ne devrait-il pas être responsable et redevable de ce qu’il diffuse ? Devons-nous aller vers la fin de l’anonymat des profils sur les réseaux sociaux ?

Nous savons que tout cela est très complexe. Mais nous devrions nous arrêter un instant et nous demander : voulons-nous d’un monde où les relations numériques priment sur les relations en face à face ? Voulons-nous d’un monde où nos enfants sont exposés à des informations incontrôlées ? Voulons-nous d’un monde où les gens mettent en avant leurs propres « vérités » et où les organes d’informations formels sont considérés comme des « ennemis » à écraser ? Voulons-nous d’un monde où l’ignorance est imposée aux autres ?

 Nikolas Stolpkin analyste politique national et international – Analyste politique – Critique de la politique et de la culture contemporaine. @NStolpkin

Source: Alainet

Traduction: FAL 33