UNE ANALYSE APPROFONDIE DU PARI “COMMUNAUTAIRE” DU CHAVISME

Le président Nicolás Maduro a personnellement promu le Congrès national des communes 2.0 (Photo : Presidential Press Venezuela)

Franco Vielma, Caracas, 18 février 2021

Au détriment des discussions et des propositions qui ont émergé lors de la clôture du Congrès national des communes 2.0 le 10 février dernier, le président Nicolás Maduro, très impliqué dans le développement de l’événement, a remis au président du parlement, Jorge Rodríguez, deux projets de loi qui seront essentiels pour le prochain cycle politique : la loi des villes communales et la loi du parlement communal.

La consolidation de ces projets a été proposée lors de la campagne politique pour les élections législatives et les équipes communales qui ont participé au Congrès les ont rédigés à travers 698 propositions.

Sur ce total, 406 ont été enregistrés par les porte-parole des communes et des conseils communaux, tandis que 292 correspondent à la représentation des mouvements sociaux.

LE CHAVISME ET L’APPARENTE INCONGRUITE DOLLARS ET COMMUNES  

En raison du timing des informations, il y a une apparente incongruité entre un chavisme au pouvoir qui assouplit les mécanismes bancaires pour permettre des opérations en dollars et un autre chavisme qui fait des bonds énormes en direction les Communes.

Sortons de ce piège narratif et manichéen en analysant la réalité nationale.

Fondamentalement, le blocus économique contre le pays a considérablement dégradé la capacité de l’État à arbitrer les facteurs économiques internes et à soutenir l’ensemble du système, comme cela avait été la tradition pendant cent ans de « rente pétrolière ». Aujourd’hui, le modèle de soutien de l’économie et le facteur central de la politique du pays, le système « rentier », est défiguré par les pressions du blocus.

Cette singularité de la situation politique et économique vénézuélienne a fait que la gestion de l’État est aujourd’hui particulièrement marquée par le pragmatisme, notamment dans le domaine économique, et d’une façon inconnue en plus de 20 ans de chavisme au pouvoir.

Le chavisme a dû mettre en œuvre et tolérer une série de changements de règles, fondés sur des facteurs et des forces supérieures qu’il ne peut contrôler, précisément parce que les capacités économiques de l’État ont été décimées. A cet égard, il convient de souligner non seulement le blocus extérieur, mais aussi l’avancée dans l’économie intérieure de phénomènes tels que la dollarisation partielle des activités commerciales, ainsi que les flexibilités de la politique économique et les mécanismes de revitalisation de l’appareil interne, au-delà de la gestion de l’État, qui ont été acceptés par le gouvernement lui-même.

Ainsi, ce que certains considèrent comme des actes de « régression » par la direction chaviste sont des actes de congruence et de pragmatisme au détriment des conditions imposées. Pour le chavisme, ces conditions imposent de s’adapter ou d’être dépassé par les circonstances d’une hémiplégie économique totale imposée par le blocus.

Le président Maduro a remis au président du parlement les projets de loi les plus attendus par les « communards » vénézuéliens (Photo : Presidential Press)

Dans la même congruence vient le lancement de deux projets de lois communales réclamés pendant des années par les facteurs qui ont lutté pour la construction des Communes dans le pays.

Le président Maduro a proclamé que les Communes sont des caractéristiques du « nouvel Etat » qui doit germer en renforçant l’espace politique national dans un cadre de résistance. « Nous devons nous atteler à construire les forces de l’avenir, la force morale et nouvelle de la patrie. Les forces communales, les forces populaires, les forces de la classe ouvrière. Rectifiez partout où des erreurs ont été commises », a-t-il ajouté à cette occasion.

Il a prévu que d’ici la fin de l’année, l’objectif de construire au moins 200 villes communales conformément aux principes de la loi proposée sera consolidé. Il a abordé les priorités essentielles de développement des villes communales parmi lesquelles il a cité : l’élaboration de lois simples de service au peuple ; la seconde priorité est celle des services publics de proximité, contrôlés par le pouvoir populaire, et aussi le rôle des Communes dans l’activité productive.

En d’autres termes, la proposition consiste en une autonomisation politique et économique par des moyens d’autogestion des communes, dans un cadre d’agressions économiques et financières qui ont brisé les formes traditionnelles de gestion économique et politique du pays, lesquelles ont émergé avec l’État « rentier », représentatif, vertical et clientéliste qui a défini jusqu’alors la vie nationale.

Par défaut, il y a une reconnaissance des circonstances. Le chavisme comprend que dans certains domaines il doit céder alors que dans d’autres il doit avancer et que ces situations sont imposées par le moment et par des gravitations qui ne peuvent être contrôlées, mais qu’il doit plutôt manœuvrer. Tout comme dans un contexte de guerre, ce qui est le cas contre le Venezuela, il y a une congruence entre les reculs et les avancées apparents parce qu’ils sont fondés sur des objectifs tactiques.

Il y a une reconnaissance du démantèlement de l’État « rentier » traditionnel, qui exige une transformation des formes de gouvernement et l’accélération des mécanismes de gestion politique et économique au-delà de l’État.

Vu sous cet angle, il n’y a pas d’incongruités. Le moment politique et économique national lui-même, avec toutes ses contradictions, a été propice à un net bond en avant vers la Commune.

UNE APPROCHE STRATÉGIQUE SUR PLUSIEURS FRONTS

L’intention est ambitieuse, elle consiste à inverser depuis les profondeurs, les entrailles mêmes du pays, les modèles de gestion locale, non pas à partir des conditions du pétrole à 100 dollar le baril comme on le voulait à une autre époque, mais à partir des conditions les plus exaspérantes que l’économie vénézuélienne ait connues dans toute son histoire.

Par conséquent, le progrès politique, à l’intérieur du pays, est désormais un facteur clairement stratégique pour le chavisme. L’effondrement du système « rentier » va imposer de nouvelles formes de gestion publique en termes de services de l’Etat, dans des domaines sensibles comme la distribution du gaz domestique ou l’accès à l’eau potable.

C’est aussi un fait que la diminution des capacités de l’État, la réduction de sa puissance institutionnelle, exigent maintenant une action concrète et habilitée, avec des facultés, des secteurs organisés à la base pour gérer pour et depuis les communautés.

Il est également pertinent de mentionner que la reprise économique nationale souhaitée, face à la réduction des capacités économiques de l’État, ne devrait pas être laissée aux mains exclusives du capital privé, si cela est possible, car celui-ci, par nature, ne peut que se rétablir et laisse peu d’espace aux aspirations nationales. Le chavisme continue à considérer le potentiel économique et productif des Communes comme des acteurs économiques naissants, mais avec la capacité d’avoir un impact sur les économies locales grâce à des critères de solidarité pour la production et la distribution de biens et de services. C’est un autre point à considérer.

Serre du producteur national de pommes de terre de semence PROINPA, propriété collective et liée à la commune dans le merideño páramo (Photo : PROINPA).

Le lancement de la loi sur le parlement communal consiste en une autonomisation politique qui sera indispensable pour le développement de la vie locale, pour repolitiser et revitaliser la participation des protagonistes comme marque incontestable du chavisme. Ensuite, la loi sur les villes communales établira des mécanismes de gestion depuis et pour les communes et créera un habitat pour la gestion des services publics, la production sociale et la circulation des biens et des services.

Dans cette optique, Maduro a fait le pari de “pétroliser” la base des ressources pour financer ces efforts. Il a indiqué que la dévaluation induite au Venezuela oblige l’État à utiliser le Petro comme un instrument, ce qui devient un nouveau tournant dans la vie nationale et crée au Venezuela une autre particularité énorme : le chavisme aspire à construire des espaces d’autonomie locale, en finançant cette grande aspiration par l’utilisation d’une crypto monnaie souveraine.

Peut-être que ce dernier point ne signifie pas grand-chose en raison de notre tendance à banaliser la politique nationale, mais examinons la question à partir de deux références comparatives.

Nous connaissons le bitcoin et de son prix gonflé, qui au Danemark il est utilisé pour acheter des pizzas livrées et l’on sait depuis des jours qu’il servira à payer un véhicule Tesla. En raison de ses caractéristiques, le bitcoin est souvent considéré comme un « instrument contre-hégémonique » qui est défavorable à la finance mondiale telle que nous la connaissons. D’une certaine manière, il l’est, en raison de sa dénomination technologique, mais sa contribution sera énorme pour le capitalisme à l’avenir.

Que dire alors du pétro et de la capacité qu’il pourrait avoir de financer et de favoriser la construction du socialisme sur le territoire, l’autogestion et la démocratie profonde du Venezuela, pays qui dans tout l’hémisphère occidental est le plus grand centre des pressions de l’empire de notre temps.

Avec la phrase “La Commune ou rien”, Chávez a proposé ce modèle d’organisation sociale (Photo : Mincomunas).

Le pari est qu’à moyen terme, les communes et les villes communales puissent constituer un habitat pour la gestion politique locale comme alternative aux modèles d’organisation politique bourgeois. En outre, grâce à l’utilisation du pétro et à son intégration dans les opérations quotidiennes, la canalisation des échanges de biens et de services permettra de revitaliser l’espace économique local.

La congruence de ces projets de loi avec le moment que traverse le pays est également dans l’évolution de ces dernières années. La situation défavorable elle-même est à l’origine de ces propositions. Au Venezuela, les défigurations qui ont prospéré depuis le boom de la conjoncture économique ont fait place aux modèles paternels de gestion et ont ouvert la voie à la gestion des politiques publiques depuis le quotidien, depuis la limitation des ressources, au jour le jour, depuis la contingence permanente et depuis le protagonisme des forces de base pour les exécuter. Dans cet aspect, le CLAP (Comité Local d’Approvisionnement et de Production), l’UBCH (Unité de Bataille Bolivar-Chavez), les Conseils Communaux et le tissu politique féminin d’avant-garde dans les communautés ont été essentiels pour faire face aux tourments et aux demandes de la population.  

Ainsi, les forces naturelles de la politique intérieure ont permis ce saut, qui est un pari pour le président Maduro. Bien que cette année d’élections régionales pourrait signifier un retrait des forces de gestion alternative, pour le président c’est le contraire et c’est un autre front stratégique à considérer.

C’est un pari qui portera ses fruits, après des vicissitudes et des carrefours, lorsque le conflit entre l’ancien État et l’État communal naissant sera consommé. Il y aura des trébuchements, il y aura des obstacles, n’en doutons pas. Mais il repose aujourd’hui sur l’expérience accumulée et l’expérience que le chavisme a construit dans l’organisation depuis le plus profond du pays.

Source : Misión Verdad

Traduction : FAL 33