Lacalle, la flexibilisation du Mercosur et le recul du processus d’intégration

17/02/2021

Francis Newton

Fait étonnant, le président uruguayen Luis Lacalle Pou a effectué début février son premier voyage à l’étranger pour rendre visite à son collègue brésilien, Jair Bolsonaro.  Nous qualifions cette circonstance de surprenante car, précisément en termes de politique étrangère, depuis le départ de l’ancien ministre des affaires étrangères Ernesto Talvi, les nouvelles lignes directrices de la politique étrangère n’avaient pas été clairement définies.

Le gouvernement uruguayen, comme il fallait s’y attendre, a rompu avec les lignes directrices tenues jusqu’alors par les gouvernements du Frente Amplio et s’est aligné, à tort, sur le gouvernement de l’ancien président américain, Donald Trump, en supposant, comme un fait irréfutable, sa réélection.

Conformément à cette décision, il s’est retiré de l’UNASUR, a soutenu l’élection de Carone à la tête de la BID et a apporté son soutien à la réélection de Luis Almagro au poste de secrétaire général de l’OEA. Il a également adopté une position extrêmement critique à l’égard du gouvernement de Nicolás Maduro, en ne reconnaissant pas la légitimité de l’Assemblée nationale, car il a été considéré qu’elle était le résultat d’un acte électoral réalisé sans les garanties minimales de transparence.

Telles sont, d’une manière générale, les principales orientations prises en matière de politique étrangère, qui, au-delà des démentis de Lacalle, reposent sur des affinités idéologiques évidentes avec le gouvernement de Donald Trump.

Quels ont été les thèmes abordés lors de cette visite éclair ? Selon les déclarations des deux présidents, ils ont surtout parlé des voies navigables du Mercosur et du fleuve Uruguay, des travaux d’infrastructure binationaux et de la flexibilisation du Mercosur. Aucune de ces questions n’est nouvelle, mais, pour différentes raisons, elles revêtent une importance particulière pour l’Uruguay.

En ce qui concerne les infrastructures, le président Lacalle s’est joint à l’engagement pris par le gouvernement brésilien de construire un deuxième pont sur le Yaguarón et d’améliorer celui qui existe déjà. La voie navigable du Mercosur, depuis la lagune de Merín, permet, grâce à l’interconnexion des voies navigables brésiliennes, la sortie vers l’Atlantique du port de Rio Grande, de la production de riz, de bois et de soja, situé à l’est de l’Uruguay.

Pour que ce projet devienne réalité, il est nécessaire de draguer la lagune de Merín, ce qui doit être fait d’un commun accord entre les deux gouvernements.

La voie navigable du fleuve Uruguay implique l’extension de la navigation du fleuve en amont de Salto Grande, jusqu’aux villes de Santo Tomé, en Argentine et de San Borja, au Brésil. Si cet objectif pouvait être atteint, les ports de l’Uruguay pourraient saisir des cargaisons de soja, de riz, de maïs et de produits forestiers en provenance du Rio Grande do Sul et des provinces argentines d’Entre Rios et de Corrientes.

 

Il est essentiel d’obtenir le soutien du gouvernement brésilien pour que ces projets deviennent réalité. Dans le cas de la voie navigable du fleuve Uruguay, il ne suffit pas d’obtenir le soutien du gouvernement brésilien, il faut aussi avoir le soutien du gouvernement argentin.

Il est vital pour le gouvernement uruguayen de renforcer les opérations des ports uruguayens, car la construction imminente du canal Magdalena dans le Río de la Plata, dans les eaux sous juridiction argentine, pourrait entraîner des pertes dans la réception des marchandises dans le principal port uruguayen, Montevideo. En fait, la “lutte portuaire” dans le Río de la Plata reste en vigueur.

Anéantir le marché commun

Une fois de plus, dans la sphère du Mercosur, la question de la “flexibilité” de l’accord a été abordée. Sur ce point, il y a une coïncidence totale, comme sur d’autres points, entre les deux présidents. L’adoption d’une telle aspiration implique de laisser de côté la résolution 32/00 du FMC du Mercosur, qui stipule que les accords commerciaux ne peuvent être négociés que lorsqu’ils sont exécutés conjointement par tous les membres de l’accord.

En d’autres termes, l’aspiration de Lacalle et de Bolsonaro est que chacun des États du Mercosur puisse mener des négociations commerciales séparément.

Mais de quoi parlons-nous réellement lorsque nous parlons de rendre le Mercosur plus flexible ? Nous parlons de la volonté de revenir en arrière dans le processus d’intégration régionale le plus important en Amérique latine.

Il est question que l’Union Douanière, imparfaite comme ils l’appellent, en raison des exceptions existantes dans son Tarif Externe Commun, fasse marche arrière vers une Zone de Libre-Echange, et que par le biais des faits, un processus d’intégration régionale soit annulé, ce qui, au-delà de ses imperfections, ouvre la voie qui pourrait nous amener à surmonter la condition des pays dépendants et sous-développés.

Cette aspiration, celle de rendre le Mercosur plus flexible, était également partagée en Uruguay par plusieurs membres du Frente Amplio. Parmi ceux qui ont soutenu cette position, il y a la conviction que l’ouverture commerciale de nos économies, quelles que soient les différences asymétriques qui peuvent exister, se traduira toujours par des avantages substantiels et significatifs pour les éventuels signataires, au-delà du fait que l’expérience internationale indique exactement le contraire.

Ainsi, le président Lacalle est extrêmement intéressé par la conclusion d’un accord commercial avec la Chine, sans compter qu’il existe des études d’impact en Uruguay qui indiquent à quel point il serait peu commode de réaliser cet engagement. Pour sa part, Bolsonaro a fait part de son intérêt pour la conclusion d’accords commerciaux avec les États-Unis, le Japon et l’Inde.

La rencontre des deux présidents a eu des répercussions en Uruguay. La première d’entre elles – qui est inhabituelle – est peut-être que la question de la pandémie de Covid 19 a été absente des conversations tenues entre les deux dirigeants, certainement en raison de l’attitude que Bolsonaro a eue sur cette question, qui s’est manifestée dans les images de salutation : pas d’utilisation de masques, chercher à serrer la main, entre autres, obligeant Lacalle à accepter une telle situation.

 Un Lacalle est monté, un autre veut descendre

Ces jours-ci, beaucoup d’entre nous se souviennent que le 26 mars prochain, 30 ans se seront écoulés depuis la signature de l’accord qui a donné naissance au Mercosur. C’est le père de l’actuel président qui l’a signée pour l’Uruguay et aujourd’hui, c’est précisément son fils qui veut s’en sortir.

Il est très regrettable que la première sortie officielle effectuée par le président Lacalle ait été de rendre visite à Bolsonaro et non au président de l’Argentine, Alberto Fernandez, qui occupe en ce moment même la présidence pro tempore du Mercosur.

Un autre snobisme du président Lacalle envers son collègue argentin, comme lorsqu’il a proposé, en pleine pandémie, d’accorder des exonérations fiscales aux millionnaires argentins qui voulaient s’installer en Uruguay.

Il est bien connu que le Mercosur traverse une série de tensions, qui ont sans aucun doute un impact négatif sur son fonctionnement. Il est bien connu qu’il existe une confrontation entre les pays qui promeuvent un programme libéral et ouvert, qui favorise la liberté du marché et qui a une vision très critique du Mercosur et de l’intervention des États, et la présidence pro tempore du bloc, qui s’efforce de le renforcer.

Dans le cadre de ce différend, l’Uruguay a choisi de s’aligner sur les politiques promues par Bolsonaro, qui à l’époque soutenait publiquement Macri, en qualifiant Fernández de gauchiste et de pro-Chávez. Il était l’allié inconditionnel de l’ancien président Donald Trump et, en raison de sa politique de dévastation de l’Amazonie, il est devenu le principal obstacle à la signature de l’accord avec le Mercosur par l’Europe.

Selon l’hebdomadaire Brecha, “BBC News Brazil a publié que le nouveau président Joe Biden a reçu un document rédigé par des professeurs de neuf universités américaines et d’une université étrangère, ainsi que par des directeurs d’ONG telles que Greenpeace USA et Amazon Watch, qui suggère à la nouvelle administration de ne pas avoir d’accords de libre-échange avec le Brésil et de remettre en question la participation de ce pays au G7 et au G20 tant que Bolsonaro est à la présidence…”.

Il semblerait que le président Lacalle ait défini une orientation en termes de politique étrangère et d’insertion du commerce extérieur et qu’il ait cherché le soutien du gouvernement brésilien pour atteindre ses buts et objectifs. Il est évident qu’ils partagent les mêmes intérêts en ce qui concerne l’assouplissement du Mercosur.

L’Uruguay doit maintenir un équilibre délicat dans ses relations avec les principaux partenaires du bloc, et dans des moments comme ceux-ci, où il y a une grande tension dans le bloc, il semble inapproprié de générer des événements qui affectent directement la relation bilatérale avec l’Argentine.

Les déclarations de Lacalle au retour de son voyage n’ont été que des déclarations sur les questions évoquées ci-dessus et une manifestation grandiloquente des coïncidences entretenues avec Jair Bolsonaro.

Une réunion des présidents du bloc est prévue fin mars pour célébrer le 30e anniversaire de sa fondation. Ce sera certainement l’occasion d’aborder la question de la flexibilisation du Mercosur.

Les forces politiques et les mouvements sociaux devront coordonner leurs efforts au niveau régional afin d’éviter tout recul en termes d’intégration. Dans la région, nous sommes bien plus que deux, côte à côte.

*Analyste international uruguayen, collaborateur du Centre latino-américain d’analyse stratégique (CLAE).

Source : Question Digital

Traduction : FAL 33