Chiquita Brands a aidé les paramilitaires à se développer

Aux États-Unis, il y a plus de cinq mille victimes reconnues de l’entreprise bananière qui a financé des groupes paramilitaires dans la région d’Urabá, département d’Antioquia en Colombie. Dans cet entretien, Kelsey Jost-Creegan, avocate d’Earthrights International, une des équipes représentant les victimes colombiennes, fait référence à l’alliance entre Chiquita, les Convivir[1], les paramilitaires et la spoliation des terres.

À la fin des années 1980, la société américaine Chiquita Brands a décidé d’étendre sa capacité de production de bananes dans la région d’Urabá, dans le département d’Antioquia, et a acheté des exploitations bananières. En 1988, elle a acheté l’Embarcadero de Zungo à Apartadó, l’Embarcadero de Nueva Colonia à Turbo, ainsi que la ferme La Negra en 1988, peu après que des groupes paramilitaires aient massacré des travailleurs de la banane et des sympathisants de partis politiques de gauche.

« Chiquita Brands a acheté des fermes qui avaient des problèmes financiers et a également bénéficié de l’impact du conflit armé et de la violence dans la région pour les obtenir à des prix bien inférieurs à la valeur réelle des terres », indique le rapport L’ombre noire de la banane. Urabá : le conflit armé et le rôle des entreprises, réalisé par la Fundación Cultura Democrática (Fucude) et la Corporación Opción Legal, qui l’a transmis à la Commission de la Vérité.

Selon le rapport, Chiquita, qui est arrivé à Urabá en 1959 par l’intermédiaire de Frutera Sevilla, une filiale de la United Fruit Company, a acheté des fermes par l’intermédiaire de tiers et a fait appel à d’autres familles pour acheter des fermes à Urabá entre 1988 et 2002, date à laquelle l’entreprise a quitté la région.

Chiquita Brands a admis avoir versé 1,7 million de dollars aux groupes paramilitaires en Colombie entre 1997 et 2004, à la fois sous forme de paiements directs et par le biais des Convivir, mais a également profité de la violence pour obtenir des terres à bas prix.

Kelsey Jost-Creegan est avocate au sein d’Earthrights International[2], un groupe qui intente une procédure contre Chiquita Brands aux États-Unis depuis 2007. Ils ont commencé avec huit affaires et onze plaignants ; aujourd’hui, ils représentent plus de 500 personnes. Elle affirme qu’il y a aujourd’hui plus de 5 000 victimes de Chiquita à Urabá et Magdalena, représentées par différents groupes d’avocats aux États-Unis ; ils poursuivent également les hauts dirigeants de l’entreprise.
Dans cette interview, elle évoque les relations de Chiquita Brands avec les groupes paramilitaires, les Convivir, la spoliation des terres et le financement des groupes illégaux.

IPC. Vous avez rencontré d’anciens paramilitaires tels que Raúl Hasbún et Ever Veloza, ainsi que des membres du Convivir Papagayo à Urabá. Qu’avez-vous trouvé ?

K.J.C. Bien qu’ils aient donné beaucoup d’informations dans leurs dépositions volontaires auprès de la commision Justice et Paix, Raúl Hasbún a parlé d’un fait important concernant le financement. Il a déclaré que 60% du budget du groupe provenait des contributions des producteurs de bananes, et le reste des éleveurs de bétail et des producteurs de palmiers. Moins de 1 % provenait du trafic de drogue. Pour nous, c’était une information importante. Chiquita Brands a déclaré qu’ils ont été extorqués et que leurs contributions n’étaient pas significatives dans le budget national des AUC[3]. Ce que Hasbún nous a dit, c’est qu’elle était importante. Dans ces municipalités, les contributions des producteurs de bananes ont été décisives. Ils ont aidé les paramilitaires à se développer, à contrôler la région et à exporter ce modèle dans d’autres régions du pays. Ce témoignage était important pour démontrer qu’il y avait un accord avec les entrepreneurs.

Nous avons également interrogé Hasbún sur les réunions mensuelles entre lui et les producteurs de bananes, entre Chiquita et lui. Je lui ai demandé de quoi ils parlaient lors des réunions. Il a parlé des problèmes qu’ils avaient. Je lui ai demandé un exemple. Il a répondu qu’après la chute des tours jumelles, ils ont dit qu’ils avaient besoin d’un autre moyen pour effectuer les paiements. Ils ont fait un effort pour contourner la loi américaine.

Pour sa part, Ever Veloza « HH » a donné une explication très détaillée de ce qu’était la purge des syndicats, l’élimination de toute personne considérée comme sympathisante de gauche ou de la guérilla. Tous ceux qui avaient des idées de gauche étaient des cibles de la violence.

Chiquita Brands ont reconnu avoir donné 1,7 million de dollars aux groupes paramilitaires. Bien qu’il s’agisse d’une somme importante, il pourrait s’agir aussi d’une somme peu importante pour soutenir une armée…

Nous avons quatre théories. Tout d’abord, nous avons la preuve qu’ils ont effectué des paiements bien avant qu’ils ne le disent. Ils disent avoir commencé en 1997. Nous disons qu’ils ont commencé à payer les ACCU[4] dès 1996, au moins. Deuxièmement, ils effectuaient des paiements par l’intermédiaire d’Augura[5] et ce qui est intéressant, c’est que lorsqu’ils ont déclaré leurs paiements, ils les ont déclarés au gouvernement américain. C’est une exigence de la lutte contre la corruption. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils signalent les paiements au Convivir. Ils ont effectué les paiements par l’intermédiaire d’Augura. Cela élève le niveau des contributions.

Troisièmement, nous considérons que leur contribution aux paramilitaires n’était pas seulement en argent mais servait aussi leur réputation et leur légitimité en étant liés à Chiquita, une multinationale bien connue. Quatrièmement, ils ont également utilisé Chiquita pour exporter de la drogue et importer des armes.

Nous avançons également que l’argent était particulièrement important au début, lorsque l’ACCU se développait à Urabá. Chiquita les a aidés à prendre le contrôle de la région et du commerce de la drogue. Sans le contrôle de la zone, ils n’auraient pas contrôlé le trafic de drogue.

Quelle était la relation de Chiquita Brands avec les Convivir?

Tous nos renseignements indiquent la même chose, que les Convivir étaient une façade, que les paramilitaires agissaient dans les Convivir. Nous avons interviewé Antonio Arboleda et Irving Bernal, chefs des Convivir. Ils reconnaissent la collaboration entre les Convivir et les paramilitaires. Nous considérons que toutes les contributions aux Convivir étaient des contributions aux paramilitaires.

Chiquita a d’abord effectué quatre paiements en espèces, puis par l’intermédiaire des Convivir. Nous avons expliqué que ces paiements n’ont jamais été légaux parce qu’ils ne correspondaient pas à leur objectif légal. Dans le département de Magdalena, Chiquita a payé par le biais de sociétés écrans non enregistrées.

Et la relation de Chiquita Brands avec la spoliation des terres ?

Chiquita avait eu des terres à Urabá, mais plus tard ils ne faisaient plus qu’acheter les fruits pour l’exportation. Ensuite ils ont voulu produire leurs propres fruits et donc acheter la terre. Ils l’ont donc achetée au nom d’hommes de paille. Ils disent qu’ils l’ont fait pour ne pas avertir les FARC de leur entrée dans la région. Cela ne tient pas.

Ils sont devenus l’un des plus importants propriétaires fonciers de la région. De 1988 à 1996, ils ont acquis une partie de leurs terres. Nous disons que la violence à cette époque était évidente, le niveau de violence contre les travailleurs et les petits agriculteurs était notoire. Profitant de cette violence, ils ont pu acquérir ces terres à moindre prix et ont profité de la situation.

Ils ont ainsi acheté la ferme de La Negra après le massacre de 1988. Lorsqu’ils sont entrés dans la zone, ils devaient savoir qu’ils se trouvaient dans une zone avec ce niveau de violence. Ils savaient où ils entraient et qu’il y avait des groupes armés. Ils savaient qu’ils devraient effectuer des paiements aux FARC.

Quelles sont les victimes que vous représentez ?

La grande majorité d’entre eux sont des victimes d’assassinats. Les personnes qui ont perdu un être cher, souvent parce qu’ils étaient syndicalistes, membres d’un gouvernement local ou de certains partis politiques. Un autre groupe est composé de survivants de la violence qui ont subi des agressions physiques et quelques-uns également qui ont été expulsés.

Chiquita Brands a payé 25 millions de dollars, mais pas à ses victimes en Colombie…

Ils ont versé les 25 millions de dollars au ministère étatsunien de la justice. Ce n’est en rien une forme de réparation. C’est pourquoi le procès est important, car ce sont les victimes qui doivent obtenir réparation.

L’amende est dérisoire par rapport à ce qu’ils ont gagné pendant ces années. La Colombie était l’affaire qui a produit le plus de bénéfices à la société. Cette amende est insignifiante quand on fait le lien avec ce qu’ils gagnaient.

Propos recueillis par Juan Camilo Gallego Castro

Source : IPC Traduction : Venesol


[1] Sous la façade des « coopératives de sécurité », les Convivir ont été créés et autorisés par l’ancien président et actuel sénateur Álvaro Uribe Vélez lorsqu’il était gouverneur d’Antioquia. Ils ont compté au moins 120 000 membres/collaborateurs et 529 structures paramilitaires dans tout le pays, étendant leurs réseaux criminels et leurs liens avec les secteurs économiques, politiques et étatiques.

[2] https://earthrights.org/

[3] Autodefensas Unidas de Colombia, organisation terroriste, paramilitaire, de narco-trafic d’extrême-droite qui a participé au conflit armé en Colombie entre 1997 et 2006

[4] ACCU : Autodefensas Campesinas de Córdoba y Urabá

[5] Augura : Association des producteurs de bananes de la région d’Urabá et du département de Magdalena, créée en 1963 pour représenter, promouvoir et renforcer l’agro-industrie bananière en Colombie