L’Education de Personnes Jeunes et Adultes en temps de pandémie

Photo : Alexander Reyes Nicaragua

14/01/2021

Groupe de défense des politiques de l’éducation – CEAAL

Cette pandémie nous place devant le défi historique et la possibilité de l’émergence de quelque chose de nouveau, de nouvelles relations sociales qui nous permettent de construire un autre monde possible.                    

1. Le scénario

 Dans le monde entier et dans notre Amérique latine et nos Caraïbes, nous vivons les conséquences d’une crise qui a commencé comme une crise sanitaire, provoquée par le Covid-19, et qui a aujourd’hui de graves conséquences dans les domaines économique, éducatif, environnemental, dans le soin de la vie et de la nature ; mettant encore plus en évidence, la faiblesse des politiques publiques de santé, d’éducation, d’emploi, parmi les plus importantes ; aggravant ainsi les conditions de vie de millions de personnes, en particulier les pauvres, les zones urbaines marginales, les indigènes des zones rurales, les Amazoniens et les afro-descendants.

Les mesures d’isolement mettent en évidence les asymétries existantes et les approfondissent ; elles supposent un recul éducatif qui tend à aggraver les inégalités, principalement en raison des conditions économiques et sociales de la grande majorité de la population.

Cette situation nous amène à réfléchir quant à la fragilité du système capitaliste (qui dans sa variante néolibérale a détruit l’éducation, le travail, la santé, les droits du travail) et démontre sa précarité, son incapacité à résoudre les besoins les plus urgents et les plus nécessaires. En même temps, elle renforce les inégalités et la précarité existantes dans cette situation (inégalités matérielles, sociales et culturelles).

Nous sommes confrontés à un moment de crise, qui, dans son sens le plus gramscien, est équivalent à une possibilité : cette pandémie nous place devant le défi historique et la possibilité que quelque chose de nouveau émerge, que de nouveaux paradigmes, de nouveaux cadres et, pourquoi pas, de nouvelles relations sociales nous permettent de construire un autre monde possible.

Cependant, nous devons reconnaître la possibilité d’une résurgence de l’hégémonie capitaliste sous ses formes les plus autoritaires et les plus violentes. En ce sens, et comme défi, il ne s’agit pas d’abandonner une perspective pleine d’espoir de l’éducation populaire, mais de ne pas être naïf et de chercher à comprendre pleinement les problèmes que la pandémie a mis en évidence.

2. Éducation des Personnes Jeunes et des Adultes (EPJA)

L’éducation des jeunes, des adultes et des personnes âgées se caractérise non seulement par l’âge de ceux qui sont en dehors du système éducatif, mais aussi par leur statut social. Il existe une relation étroite entre la classe sociale et les conditions de vie et les possibilités d’achever des études. Il n’est donc pas surprenant que les secteurs populaires, les marginaux, les travailleurs, les femmes, les jeunes, soient les principaux destinataires de cette proposition qui, cependant, continue à être régie dans sa logique avec les paramètres de l’enseignement primaire et secondaire et perpétue donc l’inégalité et les possibilités de permanence.

En d’autres termes, ce sont ceux que le système a déjà exclus. Ce sont eux que le système frappe à nouveau aujourd’hui dans cette situation d’isolement. Cette population se trouve dans une situation de vulnérabilité dans tous les sens du terme.

À l’aube du XXIe siècle, dans le contexte de la quatrième révolution industrielle et de l’émergence de l’intelligence artificielle, ce sont ces mêmes étudiants qui se trouvent hors de ce processus. L’accès à la technologie n’est qu’instrumental et minimal, elle n’est pas accessible à tous : l’accès à ces technologies reste une question de privilège de classe, et est loin d’être un droit garanti pour l’ensemble de la population.

Bien que les États aient mis en œuvre certains plans sociaux afin d’atténuer la crise, ces propositions sont loin de résoudre la violence structurelle de l’inégalité et encore moins le problème de la faim ou de l’inégalité d’accès aux biens, aux services et à une vie décente.

Le scénario local et mondial nous oblige, en tant qu’éducateurs populaires, à poser de nouveaux défis et à faire face à une nouvelle situation, qui non seulement aggrave les conditions d’inégalité économique et sociale, mais aussi creuse le fossé éducatif qui existait déjà.

 Doublement exclus

Les jeunes et les adultes qui entrent à EPJA étudient maintenant parce que, dans leur enfance, ils étaient exclus des systèmes formels. Soit à cause de la pauvreté, de la marginalité, du racisme ou du machisme, ou de tous ces facteurs réunis.

Alors que les programmes EPJA devraient leur permettre d’apprendre et d’améliorer leur vie, une fois de plus, ils ne sont pas considérés comme prioritaires et, très souvent, même pas envisagés. En effet, le financement de l’EPJA ne permet pas d’atteindre tout le monde, parce que les programmes de l’EPJA sont ciblés et qu’il n’est pas possible d’aller au delà. En d’autres termes, ce n’était pas possible avant et ce n’est pas possible maintenant.

 3. Que fait-on dans les pays ?

Nous avons mené une enquête sur la manière dont l’EPJA était traitée dans le cadre de Covid-19 dans certains pays de la région, tels que l’Argentine, le Brésil, le Chili, le Salvador, le Nicaragua, le Guatemala, le Pérou et la République dominicaine, sur la base de sept rapports compilés par les membres du GIPE-CEAAL.

D’une manière générale, nous constatons qu’en matière de politique éducative, on parle peu de la situation des jeunes et des adultes dans cette urgence éducative. Les propositions officielles de l’État n’envisagent pas une manière particulière de travailler avec ce secteur de la population. Ils indiquent plutôt une certaine démocratisation de l’accès à l’éducation, par l’élaboration de livrets pour l’enseignement primaire et secondaire (afin d’atteindre les territoires les plus éloignés de la géographie locale) et la génération de contenus audiovisuels ou radiophoniques, qui sont présentés comme des substituts aux enseignants : les courss continuent ; le ministère de l’éducation éduque à travers ces dispositifs.

Cependant, si nous parlons d’une proposition hégémonique dans le cadre de la décision de l’État, cela suppose de la virtualité. C’est-à-dire que les enseignants sont chargés de remplacer les cours en face à face par des plates-formes numériques, qui constituent souvent le meilleur exemple d’éducation bancaire, dans la mesure où elles favorisent un type d’éducation qui peut être mesuré en termes de quantité de travail, où la connaissance est présentée comme une accumulation de slogans et où le processus de réflexion sur celle-ci, dans le meilleur des cas, passe par l’enseignant, qui explique unilatéralement ce qu’il considère comme la chose la plus importante.

On parle de “continuité pédagogique”, comme si la situation cognitive habituelle qui se produit dans l’échange face à face avec les autres pouvait être transférée à ce nouveau scénario de réalité virtuelle. C’est-à-dire que lorsque les cours sont suspendus, il est de l’obligation des éducateurs de garantir le fait pédagogique, même lorsqu’ils n’ont pas les exigences minimales pour le faire. Cette situation témoigne également de la place marginale que l’éducation des adultes et des jeunes a toujours occupée en termes de politique éducative.

4. Réponses à l’EPJA

Plusieurs thèmes peuvent être identifiés qui caractérisent les réponses de l’EPJA à la crise sanitaire et sociale de COVID 19 :

 – Adaptation immédiate à l’enseignement à distance grâce aux diverses technologies de communication disponibles.

– Élaboration de guides et de matériels d’apprentissage pour tous les apprenants, tant pour ceux qui sont connectés à l’internet que pour ceux qui doivent recevoir ces matériels à la maison.

– Suspension des procédures d’évaluation et préparation du matériel d’évaluation formative en vue d’un éventuel retour aux cours en face à face.

– Attention aux besoins de bien-être émotionnel et social des étudiants par le biais de professionnels psychosociaux.

– Mécanismes permettant de fournir aux étudiants et à leurs familles une aide alimentaire.

– Renforcement de la capacité de réaction autonome de la communauté enseignante.

– Repenser les capacités nécessaires à Y&AE à un moment de transition sociale, sanitaire et climatique, ce qui rend nécessaire un examen approfondi des nouvelles bases curriculaires de Y&AE (encore en cours d’approbation).

5. Les défis

Il est impératif que cette situation soulève à nouveau le rôle que nous, en tant qu’éducateurs populaires, avons dans la société et le débat que nous devons donner à l’ensemble du système éducatif. Les réponses mises en œuvre ne tiennent pas compte de la particularité de cette modalité, et ne permettent pas non plus de déclarer l’universalité de l’éducation comme un droit de l’homme, quelle que soit la tranche d’âge.

 Les défis à relever au niveau régional sont les suivants :

 Les défis du sens 1

 – Cesser de considérer l’EPJA  comme une modalité ou un sous-système correctif ou subsidiaire et la considérer (en termes de tension) comme une modalité qui garantit l’éducation tout au long de la vie. Cela permettra de s’éloigner de l’idée qu’il n’y a qu’un seul moment (dans la vie) pour étudier. C’est-à-dire attribuer à l’EPJA un caractère “restitutif” d’un droit qui n’a pas été rempli dans la normalité. Et ce qui devrait être remis en question, c’est cette supposée normalité d’un temps ou d’un espace d’étude.

– Comprendre que l’EPJA et les systèmes d’éducation formelle sont des espaces où l’on peut exercer le conflit des sens et des orientations et créer des contre-hégémonies liées aux processus de conflits sociétaux vers des projets de sociétés plus justes, plus égalitaires, des modèles civilisateurs qui nous amènent à affronter de multiples oppressions et de là, la dimension politique et éthique de l’Education Populaire quant à l’Education des Personnes Jeunes et Adultes.

– Reconnaître que la diversité des sujets de l’EPJA exprime des inégalités de diverses natures et pas seulement comme synonyme de “pauvreté”. Et donc pouvoir aborder les processus éducatifs de l’EPJA à partir de l’intersection de multiples oppressions et inégalités : de classe, mais aussi ethnique, sexuelle, d’âge, de lieu de résidence, entre autres.

 Les défis généraux

 – Exiger que les États, en tant que garants des droits, assurent au sein de toutes leurs instances des mesures politiques intersectorielles qui articulent l’économie, la santé, l’éducation, le travail décent, la souveraineté alimentaire, et en particulier dans les zones urbaines, rurales et amazoniennes marginales, avec une approche de genre et interculturelle.

– Exiger la mise en place de mesures garantissant le droit à l’éducation et de politiques publiques qui tiennent compte des véritables sujets qui sont les destinataires des propositions pour l’EPJA est une exigence historique du moment.

– Un travail territorial exigeant lié à l’éducation communautaire car il répond aux besoins et aux demandes des organisations et des personnes afin de construire une société éducative, de partager les connaissances, de prendre soin de soi, de renforcer les liens de solidarité et de consolider les valeurs citoyennes.

– Développer des campagnes qui défendent la perspective de genre, pour assurer le respect de la dignité humaine des femmes, des filles et des garçons, en affrontant le patriarcat.

– Développer des politiques de démocratisation de la connectivité comme forme de démocratisation de nos pays, en particulier pour les zones marginales urbaines, rurales, amazoniennes et d’origine africaine.

– Demander le financement de l’EPJA à un moment où elle est en baisse dans le secteur de l’éducation, car sans ressources il ne sera pas possible de faire face à la profondeur de la crise de cette modalité.

 Pour les éducateurs populaires

 – Nous devons réfléchir à l’éducation que nous voulons et à l’orientation que nous voulons lui donner. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de lutter pour une éducation capitaliste qui continue à laisser de côté les secteurs les plus négligés de la société. Il s’agit de construire une nouvelle éducation, plus égalitaire, plus humanitaire, qui ne reproduise pas la colonisation du savoir, qui ne reproduise pas le patriarcat, qui permette la construction d’autres relations sociales dans la poursuite du combat pour un monde plus juste et plus humain. Nous devons générer un grand mouvement pédagogique qui inclut tous les acteurs liés à la communauté éducative afin de penser une autre éducation dans le contexte des inégalités actuelles et de la quatrième révolution industrielle.

– Nous devons partir de nos réalités vers un horizon commun, en construisant des ponts et des dialogues avec les éducateurs populaires et les pédagogues critiques qui cherchent d’autres moyens de construire à partir de l’éducation une autre société, en remettant en question les relations établies, le néolibéralisme, le fascisme et le capitalisme actuel dans sa phase financière.

– En bref, nous devons créer les conditions pour la réalisation d’une société plus juste, en faisant de l’éducation populaire la bannière qui nous redonne la politisation de l’acte éducatif et avec elle, nous permet de projeter dans l’ici et maintenant, la société à laquelle nous aspirons.

Ce document est le fruit d’un travail de collaboration entre différents membres du Grupo de Incidencia en Políticas Educativas (GIPE), qui fait partie du Consejo de Educación Popular de América Latina y el Caribe (CEAAL).

http://ceaal.org/v3/. Fernando Santana, Rosa María Goldar (Argentine), Timothy Ireland (Brésil), Jorge Osorio (Chili) ; Angélica Paniagua, Felipe Rivas (Salvador), Francisco Cabrera (Guatemala), Yadira Rocha (Nicaragua), Nélida Céspedes (Pérou), Miriam Camilo (République dominicaine).

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  1 Défis de sens. Contribution de Rosa María Goldar au séminaire virtuel organisé par le GIPE, intitulé : EPJA y Educación Popular en países de América Latina en tiempos de pandemia. 9 juillet 2020. http://ceaal.org/v3/nblogepja-conversatorio-epja-y-eppandemia/

Article publié dans le Journal América Latina en Movimiento n° 551 : Derecho Humano a la Educación : horizontes y sentidos en la post pandemia 10/12/2020

Source : Alainet

Traduction : FAL 33