Interview d’Alfred de Zayas sur les Droits humains

On parle beaucoup des droits humains en ce troisième millénaire mais il semble ne pas y avoir beaucoup d’obstacles à leur violation en commençant par le refus des droits de base comme le droit à l’alimentation, à la santé, au logement et à l’éducation gratuite. Quelle est votre conception des droits humains et que peut-on faire pour garantir que les institutions désignées pour les défendre les défendent réellement ? Cela est-il possible aujourd’hui, compte tenu de la situation internationale actuelle ?

Effectivement, il existe une « industrie des droits humains » et beaucoup de fonctionnaires du bureau du haut commissaire, de diplomates, d’activistes d’organisations non gouvernementales, de professeurs en droits humains et évidemment, aussi beaucoup « d’experts indépendants » et de rapporteurs sont plus ou moins opportunistes, se considèrent comme « meilleurs » que les autres mais ne se sentent pas nécessairement solidaires des victimes des violations des droits humains. Certains de mes chefs ont été des modèles d’intégrité et de professionnalisme comme le professeur Theo van Boven, le professeur Kurt Herndl, le juge Jakob Möller, le haut commissaire Bertrand Ramcharan, la haute commissaire Navi Pillay. Mais beaucoup d’autres étaient là simplement pour avoir un bon salaire, le prestige et d’autres avantages.

Ma philosophie concernant les droits humains est la suivante : tous les droits humains découlent de la dignité humaine qui est inhérente à toutes les femmes et à tous les hommes. Elle demande qu’on reconnaisse l’égalité de tous les enfants de Dieu, de toute la famille humaine, elle demande qu’on respecte la vie digne, ce qui signifie avoir accès aux biens de base : l’alimentation, l’eau, les médicaments, le logement, l’emploi, etc… Le droit à la vie signifie nécessairement avoir droit à une vie digne et au respect des autres. Nous avons aussi besoin de la liberté personnelle, du droit à la vérité, à l’information, à l’opinion de chacun de nous, au droit à l’erreur et de recommencer.

Récemment, votre rapport sur les droits humains au Venezuela, dans lequel vous souligniez la responsabilité des « sanctions » imposées par les Etats-Unis et leurs pays vassaux, des mesures coercitives unilatérales que l’ONU elle-même considère comme des crimes contre l’humanité, a fait sensation. Comment en êtes-vous venu à faire ce rapport et quelles conséquences a-t-il eu sur votre travail ?

Douze de mes collègues avaient demandé à être invités à se rendre au Venezuela en mission officielle, sans succès. Cela m’intriguait. De plus, le Venezuela m’a toujours intéressé car c’est un pays proche de Cuba dans le domaine de la culture et de la musique. Depuis longtemps, j’avais beaucoup lu sur la « crise humanitaire » et je voulais enquêter. Grande fut ma surprise quand ma demande a été acceptée par le chancelier vénézuélien Jorge Arreaza. Evidemment, j’étais endoctriné comme tout le monde car avant d’aller au Venezuela, j’avais lu les informations disponibles, les études du bureau du haut commissaire (en 2017 M. Zeid Raad el Hussein), de la Commission Inter-américaine des droits humains, d’Amnesty Internacional, d’Human Rights Watch. Ma visite m’a ouvert les yeux et je me suis rendu compte que le « récit » des médias ne correspondait pas à la réalité. J’ai parlé avec une douzaine de ministres mais aussi avec l’opposition, avec la chambre de commerce (FEDECÁMARAS), avec les églises, avec le père jésuite Numa Molina, avec quelques 40 organisations non gouvernementales : Amnesty, HRW, PROVEA, FUNDALATIN, le Groupe Sures, avec des professeurs et des étudiants. Mes deux rencontres avec la professeure Pasqualina Curcio de l’Université de Caracas dont les quatre livres sur la crise m’ont impressionné, en particulier « la main visible du marché », ont été très importantes.

Ma principale préoccupation était d’écouter toutes les parties – audiatur et altera pars –et d’évaluer sans hâte tous les documents qui me seraient fournis ou que j’aurais obtenus moi-même. J’arrivai à la conclusion que la « crise » avait deux raisons principales : la dépendance envers la vente du pétrole et la chute vertigineuse de son prix et la guerre économique dirigée par Washington depuis 1999, le blocus financier, les sanctions économiques et tous les efforts faits pour renverser Nicolas Maduro grâce au chaos et au sabotage.

Avant, pendant et après ma visite, j’ai subi une série de menaces et une campagne de discrédit que je n’avais jamais subies à propos de mes 13 autres rapports. Malheureusement, le bureau du haut commissaire n’a rien fait pour protéger mon intégrité physique, mon honneur ni ma réputation.

Mais j’étais très content d’avoir réussi à établir des relations constructives avec le Gouvernement vénézuélien qui a respecté mon rapport qui faisait aussi de dures critiques et a mis en œuvre plusieurs de mes recommandations, entre autres la signature d’accords de coopération avec la FAO, l’OMS, l’ACNUR, etc… et la libération de prisonniers que j’avais demandée, même celle du célèbre opposant Roberto Picón, après avoir parlé avec sa femme et avec Roberto Jr. (un jeune très sympathique) et après avoir étudié son cas que j’ai considéré comme méritant cette mesure. De plus, il a continué à coopérer avec moi puisqu’en 2018 et au début de 2019, j’ai plaidé personnellement pour la libération d’un journaliste allemand du nom de Billy Six et la liberté lui a été accordée. Billy a publié un long article à ce sujet pendant l’été 2020. En d’autres termes, ma mission fut un succès parce que je n’étais pas venu pour condamner à priori mais pour écouter, apprendre, évaluer et ensuite formuler des recommandations pragmatiques qu’évidemment, le Gouvernement a considérées comme fondées.

Mais que pensez-vous de l’autre information qui a été produite sur le Venezuela, aussi bien par madame Bachelet que par un groupe d’experts soi-disant « indépendants » qui comprenait une personne accusée d’être impliquée dans des violations des droits de l’homme au Chili ?

J’ai eu beaucoup à voir avec la création du bureau du haut commissaire à Caracas et avec la visite personnelle de Michelle Bachelet mais aucun haut commissaire n’écrit son propre rapport. Pour cela, il y a une équipe au bureau et cette équipe, malheureusement, est peu professionnelle, très idéologique, néo-conservatrice et opposée à priori à la Révolution Bolivarienne. J’ai dû beaucoup critiquer le premier rapport de Bachelet car il souffrait de problèmes de méthodologie et ignorait une grande partie des informations présentées par le Gouvernement, par les victimes des guarimbas, par les organisations FUNDALATIN, Groupe Sures, etc… Le second rapport de Bachelet était meilleur et là, elle acceptait dans ses communiqués de presse, l’idée que les mesures coercitives unilatérales dont elle a demandé la levée au moins pendant la crise sanitaire avaient un impact important et négatif. Bachelet a appris et elle m’écoute mais elle écoute aussi les personnalités politiques. Le « rapport » de ceux qu’on appelle « experts indépendants » est honteux : ils ne sont jamais allé au Venezuela et se basent sur des sources qui ne sont pas dignes de foi.

Sur la base de votre expérience, quelle est la responsabilité et quel est le poids des médias hégémoniques quand ils présentent un réalité déformée sur le Venezuela et les pays socialistes au niveau international ? Et quelles contremesures peut-on prendre dans les institutions dans lesquelles vous travaillez ? 

Les médias hégémoniques ont construit une caricature de la situation au Venezuela à laquelle beaucoup de gens croient encore. Moi-même, j’étais tombé dans le piège et je suis arrivé au Venezuela, en novembre 2017 avec une vision déformée. C’est précisément pour cela que les médias hégémoniques ont essayé d’enterrer mon rapport, comme s’il n’existait pas. En septembre 2018, quand mon rapport a été présenté au Conseil des droits humains, la presse n’a pas réagi parce que je ne chantais pas la chanson qu’ils attendaient. C’est en février 2019, après l’auto-proclamation de Juan Guaidó comme président par intérim qu’un journaliste britannique, Michael Selby-Green, a fait une très longue interview de moi, publiée dans The Independent. Ensuite, on m’a proposé des interviews pour Skynews, Euronews, France24, Aljazeera, ZDF/Arte, Democracy Now, The Real News, etc… J’ai aussi réussi à publier des op-eds mais je n’ai jamais pu publier ou donner une interview au New York Times, au Washington Post, à CNN, à la BBC, auxquels j’avais offert mes textes. Surprenant et choquant quand le Georgetown Journal of International Affairs m’avait demandé un article que j’ai écrit et qui n’a pas été publié « à cause de son contenu. » Incroyable mais vrai, une revue soi-disant académique demande un article et ensuite le censure.

Vous avez aussi traité longuement le cas de Julian Assange, à qui on a refusé la liberté sur parole et qui court le risque de mourir en prison pour avoir dénoncé les méfaits de l’impérialisme étasunien et de son principal allié, la Grande Bretagne. Qu’elle est votre expérience et quelle est votre analyse ?

J’ai eu l’occasion de rendre visite à Julian Assange à l’ambassade d’Equateur à Londres alors que je participais à un congrès de droit du commerce. Julian m’a été très utile car il venait de publier sur Wikileaks les chapitres ultra-secrets des traités de « libre commerce » qui n’ont pas grand-chose à voir avec le libre commerce et beaucoup à voir avec le pouvoir des transnationales et la mondialisation. J’ai utilisé ces informations dans mes rapports de 2015 au Conseil des droits humains et à l’Assemblée Générale. 

Je considère la persécution de Julian comme une attaque frontale contre le droit à l’information, la profession de journaliste, l’intérêt public de savoir que des crimes sont commis en notre nom, de savoir quelles manœuvres sont faites pour seconder ces crimes et garantir qu’ils restent impunis. La décision de la juge britannique est scandaleuse du point de vue juridique. Elle montre qu’il n’y a aucun professionnalisme mais qu’on s’agenouille devant les ordres du Gouvernement britannique qui, à son tour, obéit aux ordres de Washington. La liberté sur parole est un droit de l’homme protégé par l’article 9 du Pacte sur les droits civils et politiques et c’est quelque chose qui est accordé dans 99% des cas. Le refuser dans le cas particulier d’Assange est un acte de barbarie.

Dans l’émission BRICS-PSUV, on a parlé d’une journée mondiale pour la libération d’Assange, peut-être après une campagne pendant laquelle on demanderait à cette presse qui se dit prête à défendre la liberté d’opinion de s’engager. Êtes-vous d’accord 

Une journée mondiale pour la libération d’Assange est appropriée et il faut mobiliser tous les peuples et toutes les organisations des droits humains, y compris le P.E.N. International. Moi, j’ai été président du PEN Club en Suisse francophone entre 2006 et 2009 et une seconde fois entre 2013 et 2017 et à cette occasion, j’ai plaidé pour Assange, sans aucun succès. La presse hégémonique continue à censurer et à déformer.

L’attitude des Gouvernements européens envers le Venezuela et les pays socialistes montre la duplicité qui existe en matière de démocratie et de droits humains : d’une part, on vocifère contre Trump après l’avoir soutenu dans ses attaques contre les peuple sud en disant qu’il est autoritaire et antidémocratique et on défend l’arrivée de Biden mais d’autre part, on soutient l’action du « président » autoproclamé Juan Guaidó qui est totalement hors des règles de la démocratie représentative. Comment peut-on expliquer cela et que pourrait-on faire pour que cet élément surgisse avec force dans les institutions internationales ?

Ma mère me disait toujours « la honte était verte et le bouc l’a mangée », en d’autres termes, ces gens n’ont pas de honte, ce sont des impérialistes et des néo-colonialistes, ils n’ont ni morale ni cohérence. Ce qu’ils font est extrêmement antidémocratique mais ils ont les corporations de presse qui les justifient.

Ce qui se passe aux Etats-Unis souligne le danger que représente le fait de créer de fausses institutions internationales destinées à approuver des décisions autoritaires qui ne seraient pas approuvées par les organismes traditionnels (comme le Groupe de Lima). À quel point l’ONU a-t-elle conscience de ce danger, en tenant compte de la crise qu’elle traverse, soulignée par les propositions alternatives faites par les pays du sud qui veulent une réforme profonde ? 

Le Groupe de Lima est une autre honte dans un monde de hontes. Il viole les articles 3, 19, 20 de la Charte de l’OEA ainsi que d’autres articles, il se prête aux manœuvres antidémocratiques de l’infâme Luis Almagro et de ce fou de Donald Trump. C’est le moment d’avancer vers une réforme profonde. En Amérique Latine, il y a déjà la CELAC mais après la mort d’Hugo Chavez et la fin des Gouvernements de Luiz Inácio Lula et de Dilma Rousseff au Brasil et de Rafael Correa en Equateur, la CELAC a perdu beaucoup de force. Ce que j’aimerais voir, c’est une nouvelle Cour des droits de l’homme en Amérique Latine qui exclurait les Etats-Unis et le Canada dont la vision concernant les droits de l’homme est impérialiste et néo-coloniale à la base.

Les Etats-Unis sont sur le point de remettre Cuba sur la liste despays qui « soutiennent le terrorisme. » Sur quelle base peuvent-ils faire cela et que peut-on faire pour les contrecarrer ?

Jusqu’à présent, Trump a fait ce qui lui plaisait sans se préoccuper d’une justification réelle. S’il existe un État terroriste sur le continent, c’est précisément les Etats-Unis dont la politique de sanctions a tué des dizaines de milliers d’innocents en Syrie, en Iran, au Venezuela, au Nicaragua, à Cuba, etc… Le terrorisme, c’est précisément ça, tuer sans discrimination, tuer pour intimider, pour effrayer, pour créer le chaos. S’il y a un État trafiquant de drogues sur le continent, c’est la Colombie. S’il y a des États fascistes, ce sont le Brésil, l’Equateur, le Guatemala, le Honduras, le Paraguay….C’est tout à fait orwellien, qualifier Cuba de terroriste, c’est comme qualifier le pape François de terroriste. Ça n’a pas de sens. 

À partir des lois promulguées dans les années 1970 en Italie et en Europe, ce qu’on appelle la législation anti-terroriste, diffusée internationalement après l’attaque des tours jumelles, a bouleversé le droit international. Maintenant, nous voyons qu’au Paraguay comme au Pérou, des membres de familles et des avocats sont arrêtés et torturés au nom de l’unité nationale contre le terrorisme. En tant qu’avocat international, quelle est votre analyse et que peut-on faire pour contrecarrer cette situation ?

La langue est une arme qui tue. L’étiquette « terroriste » tue. Il faut se souvenir que le grand Nelson Mandela fut considéré comme un terroriste par de nombreux Gouvernements. Dans le système des Nations Unies, nous avons un rapporteur sur les droits humains et le terrorisme. Mon favori a été un Britannique qui avait beaucoup de courage, Ben Emmerson, Q.C. Maintenant, la rapporteuse s’appelle Fionnuala Ni Aoláin, c’est une Irlandaise mais je ne comprends pas pourquoi elle ne se prononce pas à propos des États-Unis et de tant d’autres pays terroristes comme l’Arabie Saoudite. Ce que nous voyons, c’est une généralisation de l’abus envers la loi pour commettre des injustices. Les Romains disaient “dura lex sed lex,” la loi est dure mais c’est la loi. Mais les lois nazies étaient aussi des lois, les lois de l’esclavage, du colonialisme, de l’Apartheid, étaient des lois. C’est pourquoi ce que nous cherchons dans les droits humains, ce n’est pas la « loi » mais la rendre juste. Cicéron disait bien, il y a 2000 ans “summum jus, summa injuria”, l’excès de loi est souvent la pire injustice. C’est ce que nous appelons “lawfare”, ce qui a été commis contre Evo Morales en Bolivie, contre Rafael Correa, contre Jorge Glas en Equateur, contre Julian Assange…. 

Au Venezuela, on a promulgué une loi contre le blocus. Quel espoir, en termes de droit international, le Venezuela a-t-il de contrecarrer efficacement les « sanctions » qui, aux Etats-Unis, sont devenues des lois fédérales ?

Les lois d’application extra-territoriale des Etats-Unis comme la Loi Helms-Burton de 1996 (sous la présidence de Bill Clinton!!!) sont illégales en droit international mais la force est la force et les Etats-Unis ont fait du chantage au monde entier. Je ne pense pas que la loi contre le blocus au Venezuela puisse changer les choses. Seulement la solidarité internationale : que 160 Etats refusent de respecter les lois extra-territoriales des Etats-Unis, que les Européens se décident à répondre aux sanctions des Etats-Unis par des sanctions européennes contre les Etats-Unis, que la Cour Internationale de Justice prenne l’affaire en mains et dise clairement que ces sanctions sont incompatibles avec la Charte des Nations Unies, que la Cour Pénale Internationale dise que les sanctions et le blocus constituent des crimes contre l’humanité conformément à la définition contenue dans l’article 7 du Statut de Rome, que le monde reconnaisse que les sanctions tuent. 

Geraldina Colotti

Traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Source : resumen latinoamericano