Entretien avec Natividad Llanquileo sur les défis de la Convention Constituante au Chili

Natividad Llanquileo Pilquimán est née en 1984. Elle a été élevée et réside dans la communauté Mapuche Esteban Yevilao, dans la commune de Tirúa. Elle est avocate, diplômée de l’Université bolivarienne et détient un diplôme en droits humains, politique publique et interculturalité de l’Universidad de la Frontera. En 2018, elle a été présidente du CIDSUR (Centro de Investigación y Defensa SUR) et y est actuellement directrice des relations avec les médias nationaux et internationaux. Elle défend activement les droits humains, en particulier ceux liés à la défense des droits des peuples indigènes et des droits de l’enfant, et est membre d’organismes consacrés à la défense juridique et au soutien dans les processus de défense territoriale.

Ces derniers temps, son nom circule pour participer au processus constituant du 11 avril 2021en tant que représentante de diverses expressions interculturelles mapuches et chiliennes mais elle souligne que, parallèlement au processus constitutionnel de l’État chilien, il est important et fondamental d’avancer sur les voies de l’autonomie et de l’autodétermination des peuples autochtones.

Nativiad Llanquileo Pilquimán, comment voyez-vous les défis constitutionnels actuels vécus au Chili?

Ces défis sont vécus comme une ouverture importante aux processus de transformation. Malheureusement, ils découlent, non pas de la volonté d’un système démocratique et participatif, mais de mois de mobilisations sociales intenses et massives, qui se sont accompagnées de violations systématiques des droits humains commises par des agents de l’État chilien.

Il convient de rappeler combien l’ouverture à ces processus de changement se fait de manière restrictive, que l’assemblée constituante elle-même a été exclue comme option et que des limitations aux pouvoirs de la Convention constituante sont maintenues tels que le quorum des 2/3, les dispositions réglementaires de la Constitution actuelle et la loi 21.200, qui sont des cadenas laissés par des groupes antidémocratiques qui ont agi comme une mafia au sein du pouvoir de l’État.

Qu’en est-il des soi-disant sièges réservés aux peuples autochtones pour la Convention constituante?

L’incapacité des groupes de pouvoir politiques prédominants actuels à se conformer à leurs obligations internationales en matière de droits des autochtones dans le domaine de la consultation, de la participation et des informations préalables concernant les sièges réservés aux peuples autochtones est devenue évidente.

Cette réalité montre que les groupes néocoloniaux continuent à essayer de tout monopoliser, contrôler et sont capables d’exclure et de limiter les intérêts et les besoins collectifs.

Quelle est votre impression sur le choix de votre nom pour la Constituante à l’initiative de différents groupes mapuches et interculturels?

J’en suis heureuse et je sens que, d’une certaine manière, cela prouve qu’il existe un secteur important lié à la défense des droits des Mapuches, au départ des organisations et des communautés, ainsi que de ceux qui travaillent à la construction de relations interculturelles, avec la capacité de reconnaître les personnes qui œuvrent en ce sens. C’est ainsi que plutôt que de continuer à reproduire le personnalisme et des figures qui finissent en caudillisme et de façon verticale, une occasion s’est ouverte de construire des idées et des propositions d’un point de vue collectif.

Les rôles et les différentes fonctions que j’ai assumées dans ma vie sur des questions telles que la défense des droits des prisonniers politiques mapuches, les droits des enfants, la défense des territoires et des mouvements pour les droits sociaux et, en général, pour la défense des droits humains, m’ont permis de connaître, d’apprendre et de partager avec diverses organisations qui ont pour but la justice sociale, environnementale, culturelle et politique.

Par conséquent, la proposition qui a émergé collectivement pour relever un défi constitutionnel, en tant que femme, en tant que paysanne communautaire, en tant que défenseure des droits de l’homme et avocate, je l’ai considérée de cette façon, avec un un objectif collectif qui peut recevoir des propositions et des approches diverses pour intervenir dans la prise de décision concernant une nouvelle Constitution.

Quels thèmes concernant les peuples autochtones devraient figurer dans une nouvelle Constitution politique?

La Constitution actuelle ne reconnaît pas la réalité de la diversité des peuples qui vivent au Chili. Elle est ethnocentriste, homogénéisante, unicentriste et coloniale. Comme on le dit depuis longtemps, l’existence d’un État n’est pas égale à l’existence d’une seule nation. L’existence des Peuples et des Nations autochtones dont l’origine précède de plusieurs miliers d’années la formation de l’État est niée et exclue. C’est pour cela qu’il faut redonner leur souveraineté à tous les peuples qui habitent le Chili, en les reconnaissant de manière explicite en tant que sujets de droits collectifs. Ne pas le faire, c’est continuer à reproduire les actes historiques et systématiques de violence, de dépossession, de massacres, de discrimination, d’abus, d’arbitraire et de domination.

Au Chili, n’habitent pas seulement le Peuple Nation Chilien avec une origine créole et diverse, mais aussi des peuples d’origine ancestrale tels que les Aymara, Quechua, Likanantai, Colla, Chango, Rapa Nui, Diaguita, Mapuche et leurs diverses identités territoriales, Chono, Selknam, Kaweskar, Yagan, dont la matrice en droits humains collectifs est l’autodétermination, consacrée dans divers traités internationaux, qui doit être garantie. La souveraineté doit relever de chaque peuple, dont le droit fondamental est l’autodétermination.

Quelles autres caractéristiques devraient figurer dans la Constitution?

La Constitution en tant que charte fondamentale doit être simple, accessible dans son contenu, efficace, directe, pluraliste et fondée sur une norme de droits. Plusieurs de ces droits sont actuellement exclus ou non garantis pour leur opposabilité et leur exécution ; ils font partie de la grande demande sociale de ces dernières années.

Un droit est dûment garanti lorsqu’il est possible de le faire valoir. Le problème est que la Constitution actuelle, en théorie, ne garantit que certains d’entre eux et une majorité des droits humains sont exclus. Les droits fondamentaux devraient non seulement être ceux de la Déclaration universelle des droits humains, mais aussi ceux couverts par les divers traités tels que les droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux, les droits civils et politiques, les normes relatives aux droits des populations autochtones ainsi que la prévention et la répression du crime de génocide, l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, les droits de l’enfant, des personnes handicapées ou de capacités différentes, qui ouvrent un champs important pour la réglementation et la promotion de sociétés justes et respectueuses.

Il est inconcevable que certains droits humains ne soient pas correctement sauvegardés, comme le droit de vivre dans un environnement sain. Le droit à la justice alimentaire ou à la souveraineté alimentaire, parmi d’autres éléments d’intérêt collectif ne sont pas non plus pris en compte.

Notez également qu’il existe d’autres droits qui ne sont pas suffisamment garantis dans la Constitution actuelle et qui concernent la santé, l’éducation, le logement, la sécurité sociale, des aspects qui ont généré d’énormes inégalités et injustices sociales de la part d’un État incontrôlé, au service des privatisations, un État excluant et néolibéral.

Quelles autres complexités sont observées dans la Constitution politique actuelle?

La Constitution fixe des cadenas législatifs sur les quorums pour modifier ou approuver certaines lois, principalement celles relatives aux intérêts du secteur privé, aux privilèges des entreprises et à la privatisation de l’eau.

La Constitution est extrêmement détaillée, difficile à comprendre, pleine de sémantique et de rhétoriques creuses.

Dans la discussion à venir, la crise et le déclin du système politique et de ses institutions ne peuvent pas non plus être ignorés. Voulez-vous vraiment continuer à perpétuer le présidentialisme et les différents abus de pouvoir ou allons-nous chercher des formes de démocratie ouverte et participative dans les différents domaines de la prise de décision ?

Un dernier message concernant votre candidature à la Constituante?

Réitérer mon respect et mes remerciements à ceux qui ont choisi mon nom pour une campagne présentant un tel défi, en particulier pour les femmes mapuches paysannes.

D’autre part, je voudrais profiter de cette occasion pour appeler toutes les personnes, organisations et secteurs qui assument des pratiques et des critères démocratiques, respectueux des droits humains, qui croient qu’il est possible de construire à partir d’une société juste et interculturelle, dans le respect de l’autonomie des différents peuples qui coexistent dans ce pays, les appeler à unir leurs forces, à promouvoir avec plus de force les choix pour la Constituante qui peuvent représenter des sentiments et des besoins collectifs.

Entretien réalisé par :
Equipo Comunicaciones Mapuche
& Argentina Indymedia Pueblos originarios

Lien pour écouter l’entretien : https://go.ivoox.com/rf/62603850Publié dans Audio and Radio, Featured, International, Indigenous Peoples, Political System Labeled as ConstituantConvention, Indigenous Reserved Seats, Weeping Nativity, New Chile Political Constitution, Chilien Native Peoples

Source : Indymedia

Traduction : Annick Rivoal pour Mouvement socialiste bolivarien (France) & Venesol