Des salaires de famine sur une planète en crise

18 décembre 2020,  Sergio Ferrari

En 2030, mille millions d’êtres humains connaîtront la pauvreté extrême. La pandémie accélère la crise économique et les salaires baissent drastiquement. Les femmes, ainsi que les travailleurs aux rémunérations les plus basses, en paient le prix le plus élevé.

Selon divers organismes internationaux, environ 207 millions de personnes vont passer sous le seuil de pauvreté comme conséquence de la crise économique résultant du Covid-19. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) prévoit des chiffres tout aussi dramatiques pour la fin de cette décennie : en 2030, mille millions de personnes connaîtront la pauvreté extrême.

Le PNUD (https://www.undp.org/content/undp/es/home.html) et la Conférence de l’ONU sur le commerce et le développement (UNCTAD) (https://unctad.org/webfleyer/least-developed-countries-report-2020) ont publié, le premier jeudi de décembre, deux études alertant sur les coûts élevés de la situation actuelle « pour les pays les moins développés », où vit la moitié de la population mondiale.

Les deux organisations s’accordent sur le fait que, cette année, le nombre des humains vivant avec moins de 1,9 dollars par jour s’élèvera à 32 millions, ce qui implique une augmentation du taux de pauvreté passant, au niveau global, de 32,5% à 37,5%.

La projection la plus pessimiste prévoit que la crise économique causée par le Covid-19 durera dix ans. L’UNCTAD rappelle que la pandémie a touché particulièrement les pays les plus affaiblis, puisque ceux-ci constituent les économies les plus vulnérables, avec un moindre niveau de résilience. Il s’agit des 47 pays les moins développés, comptant pour environ 1,3% du produit intérieur brut (PIB) mondial et abritant 1’060 millions de personnes. En 2019, le PIB par tête dans ces nations a été en moyenne d’à peine 1’088 dollars, pour une moyenne mondiale de 11’371 dollars.

Selon l’UNCTAD, en 2020, ces pays connaîtront leur pire situation économique en 30 ans, avec une chute significative de leurs revenus, une perte généralisée d’emplois et des déficits fiscaux toujours plus importants, ce qui annulera des années d’efforts pour obtenir de légers progrès dans la réduction de la pauvreté et l’amélioration de la nutrition et de l’éducation.

Drame salarial

Selon une nouvelle étude de l’Organisation internationale du travail (OIT) – également publiée début décembre à Genève – en raison de la pandémie, durant le premier semestre 2020, les salaires mensuels, dans 2/3 des pays dont on connaît les chiffres officiels, ont été réduits ou ont crû plus lentement. Dans d’autres pays, le salaire moyen a augmenté, mais seulement grâce à des calculs trompeurs. Vu que cette croissance – uniquement statistique – fut la conséquence d’une perte substantielle de postes de travail dans les secteurs prodiguant les salaires les plus bas.

Le Rapport mondial sur les salaires 2020-2021 constate qu’en Amérique latine la pandémie a brisé rapidement la légère progression obtenue en matière salariale à partir de 2018, alors qu’on avait ressenti une certaine récupération.

Ce continent connaît une situation particulière. Une bonne partie des salarié-e-s travaillent dans l’économie informelle, raison pour laquelle beaucoup ont été exclu-e-s des mesures d’aide décidées par quelques gouvernements. Dans des pays comme le Mexique et le Brésil, les familles comprenant des personnes travaillant dans le secteur informel ont perdu 60% de leurs revenus depuis l’éclatement de la pandémie.

Principales personnes affectées

La crise n’a pas touché tout le monde de la même manière. Les femmes ont été plus affectées que les hommes. Un sondage effectué dans 28 pays européens conclut que, sans les subsides de l’Etat, durant le second trimestre 2020, la perte salariale pour les femmes aurait été de 8,1% contre 5,4% pour les hommes. L’OIT affirme que, généralement, les femmes sont majoritaires parmi les travailleurs mal payés… Partout, la proportion des femmes est plus élevée parmi celles/ceux qui perçoivent un salaire minimum ou un montant inférieur que parmi celles/ceux qui perçoivent un salaire supérieur au salaire minimum. Autres catégories pénalisées, les jeunes travailleurs-euses âgé-e-s de moins de 25 ans, celles/ceux qui ont un niveau d’instruction inférieur ainsi que les travailleurs ruraux.

Les femmes sont les plus pénalisées par la perte de salaire pendant la pandémie. Foto Jennifer Patterson/OIT -Abidjan

Le préjudice le plus important est subi par les secteurs les moins riches. Dans ces mêmes pays, sans les subsides temporaires, 50% de ceux qui gagnent le moins auraient perdu approximativement 17,3% de leur salaire. Néanmoins, ces prestations ont servi d’amortisseur et ont compensé quasi la moitié (40%) de cette perte.

En présentant cette nouvelle étude, Guy Ryder (directeur général de l’OIT) affirme que « l’accroissement des inégalités entraîné par la crise du Covid-19 menace de laisser derrière lui de la pauvreté ainsi qu’une instabilité sociale et économique, ce qui serait désastreux ».

Et de prévoir que la stratégie de récupération a « besoin de politiques salariales appropriées qui prennent en considération la durabilité des emplois et des entreprises et qui s’attaquent aux inégalités ainsi qu’à la nécessité de soutenir la demande ».

Ryder a émis une critique directe relative aux paradoxes inexplicables existant dans le système actuel : « (…) affronter des questions gênantes comme, par exemple, le fait de savoir pourquoi des métiers ayant une valeur sociale élevée, à l’image de ceux des soignant-e-s et des enseignant-e-s, sont très souvent mal payés ».

Un thème essentiel : le salaire minimum

L’étude de l’OIT inclut une analyse des systèmes de salaire minimum, qui pourraient constituer un facteur déterminant afin de parvenir à une récupération soutenable et juste.

90% des Etats membres de l’OIT ont instauré des modalités de salaire minimum. Néanmoins, approximativement 327 millions de salarié-e-s  (soit 19% du total) perçoivent une rémunération équivalente ou inférieure au salaire minimum horaire en vigueur. Et l’étude souligne que c’était déjà le cas « avant la pandémie. 266 millions de personnes – 15% de l’ensemble des salarié-e-s à l’échelle mondiale – recevaient une rémunération inférieure à celle du salaire horaire minimum »

(https://www.ilo.org/global/about-the-ilo/newsroom/news/WCMS_76245/lang-es/index.htm).

Les causes principales de cette situation sont la non-application de la loi ou l’exclusion de certaines activités salariales du cadre normatif. L’étude indique que pratiquement 1 pays sur 5 (18% de ceux-ci au niveau mondial) connaissant légalement un salaire minimum excluent de cette norme les travailleur/euse/s agricoles et domestiques, voire ces deux catégories.

Le défi d’un « ajustement salarial suffisamment fréquent » est crucial, souligne l’OIT. Et de constater qu’en pratique seul 1 pays sur 2 – comptant avec un salaire minimum reconnu légalement – l’a ajusté au moins tous les deux ans dans la décennie 2010-2019. Durant cette période, l’augmentation réelle fut, en moyenne, de 1,1% en Afrique, 1,8% dans les Amériques, 2,5% en Asie et 3,5% en Europe et en Asie centrale.

L’OIT envisage l’avenir. Et lance, comme défi visant à se préparer à une nouvelle et meilleure « normalité », l’existence de salaires minimums adéquats – définis légalement ou négociés – qui pourraient contribuer à obtenir plus de justice sociale et moins d’inégalité.

De son côté, le PNUD estime qu’avec de la volonté politique on pourrait éviter le pire. Si l’on opérait des investissements dans les domaines identifiés par les objectifs du développement soutenable, il serait possible de sauver de l’extrême pauvreté 146 millions de personnes. Pour cela, insiste-t-il, il faudrait investir, durant cette décennie, dans des programmes de protection et de bien-être social, de gouvernance, de digitalisation, et dans un basculement vers l’économie verte, ainsi que dans l’amélioration des capacités productives. Avec un plan ambitieux d’impulsion aux objectifs du développement soutenable, on diminuerait aussi la fracture de pauvreté relative au genre et on pourrait réduire à 74 millions le nombre de femmes en état de précarité extrême, conclut le PNUD.

La réalité économique, la chute des salaires et l’augmentation de la pauvreté constituent les trois angles d’une même figure. La principale revendication des acteurs sociaux – syndicats, mouvements sociaux – à l’échelle mondiale consiste à assurer une meilleure participation dans la redistribution des revenus collectifs. Au moins tenter de faire en sorte que le triangle soit équilatéral…

Traduction Hans-Peter Renk

Source : Alainet