Nous souffrons d’une maladie incurable appelée l’espérance.

Photo : L’équipe de santé publique pour l’élimination des « quatre plaies », Chine, 1958.

Par Vijay Prashad (Institut  Tricontinental) Resumen Latinoamericano, 27/ 11/2020

Le niveau total de l’endettement mondial atteint actuellement le chiffre astronomique de 277 billions de dollars, en augmentation de 15 billions depuis 2019. Ce montant équivaut à 365 % du produit intérieur brut global. La charge de la dette est plus importante dans les pays les plus pauvres où ont déjà commencé les déclarations de default à cause du coronavirus (celle de la Gambie est la plus récente). Les divers programmes pour suspendre les paiements du service de la dette (comme l’Initiative de Suspension du Service de la Dette du G20) et bien d’autres programmes d’aide (comme l’initiative d’assistance financière et allègement de la dette covid19 du Fonds Monétaire International) sont certainement un peu courts. Le paquet du G20 a couvert seulement 1,66 % des paiements de la dette puisqu’il n’a pas pris en compte dans ses accords beaucoup de prêteurs privés et multinationaux.

La charge de la dette est catastrophique pour les pays qui n’ont tout simplement pas la capacité de payer leurs obligations, particulièrement pendant la récession due au coronavirus. Le mois dernier, Stéphanie Blankenburg de l’UNCTAD a dit à l’Institut Tricontinental d’Investigation Sociale que « l’annulation de la dette des pays en développement les plus vulnérables sera inévitable, tout le monde le reconnaît, mais le problème est dans quels délais elle arrivera ».

Le FMI pousse les pays à prendre des crédits car, en général, les taux d’intérêts sont bas. Mais cela pose une autre question importante : Que devraient faire les gouvernements avec l’argent emprunté ? L’impact différentiel de la pandémie a montré que les pays qui ont un système de santé public robuste (incluant une quantité importante de travailleurs bien équipés) ont mieux réussi à rompre la chaîne de contagion que les pays qui ont cannibalisé leurs systèmes publics de santé.

Puisque ceci est un fait amplement reconnu dans tout le spectre politique, il faudrait que les pays utilisent davantage ce nouvel argent pour reconstruire leurs systèmes de santé publics, mais ce n’est pas ce qui est en train de se faire.

Egon Schiele (Autriche), La famille, 1918.

La bonne nouvelle c’est qu’il y a des candidats vaccins dans plusieurs entreprises et pays, y compris deux vaccins ARNm de Pfizer et Moderna, et aussi le Sputnik V de Gamaleya et le Corona Vac de Sinovac. Les rapports sur ces candidats vaccins et d’autres montrent des résultats positifs, ce qui augmente l’espoir que nous aurons rapidement un vaccin contre le covid-19. La communauté scientifique se méfie des affirmations faites par les compagnies pharmaceutiques privées qui ont publié des communiqués de presse mais pas les résultats des essais cliniques. Certaines de ces questions sont : est-ce-que les vaccins préviennent la contagion, préviennent la mortalité, préviennent la transmission et, finalement, combien durerait la protection ?

Il est désespérant de voir que le « nationalisme du vaccin » éclipse l’espoir de son développement. Les pays riches, avec 13 % de la population mondiale, se sont assuré 3.400 millions de doses de vaccins potentiels, pendant que le reste du monde a pris des engagements pour 2.400 millions de doses. Les pays les plus pauvres, avec une population de 700 millions de personnes, n’ont pas d’accords pour accéder au vaccin. Ils dépendent du vaccin Covax développé en collaboration entre l’Organisation Mondiale de la Santé, l’Alliance pour les vaccins (GAVI) et la Coalition pour les Innovations en Prévention des Epidémies (CEPI). Covax a des accords pour assurer aux alentours de 500 millions de doses, ce qui serait suffisant pour vacciner 250 millions de personnes et couvrir 20 % de la population des pays les plus pauvres. En revanche, les Etats-Unis seuls ont des accords pour acheter suffisamment de doses pour couvrir 230 % de sa population, et pourrait arriver à obtenir 1.800 millions de doses (à peu près un quart de l’approvisionnement mondial à court terme).

L’Inde et l’Afrique du Sud ont fait une proposition raisonnable à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour le renoncement aux droits de propriété intellectuelle en relation avec la prévention, la contention et le traitement de la covid-19, ce qui signifierait une suspension de l’Accord sur les Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle en relation avec le commerce. La majorité des nations les plus pauvres défendent un accès équitable et accessible aux médicaments et aux produits médicaux pendant la pandémie et cela a été appuyé par l’OMS au conseil des ADEPIC de l’OMC. A cette proposition se sont opposés les Etats -Unis, le Royaume Uni, le Japon et le Brésil. Ils avancent comme argument fallacieux que la suspension des droits de propriété intellectuelle pendant la pandémie provoquerait de l’inflation. En réalité, peu de producteurs (Pfizer, Merck, GlaxoSmithKline, et Sanofi) monopolisent le développement des vaccins qui, généralement sont produits à l’aide de financements publics (Moderna, par exemple a reçu 2480 millions de fonds publics pour le vaccin). L’innovation dans des domaines comme la pharmacie, est souvent financée par l’argent public, mais elle est propriété privée.

Yoshitoshi Tsukioka (japon), Smallpox Demons, New Forms of Thirty-six ghosts (Démons de la variole, trente-six nouvelles formes de fantômes) 1890.

Le 14 mai, 140 leaders mondiaux ont signé un document qui exige que tous les tests traitements et vaccins soient libres de droits et que les vaccins soient distribués de façon juste sans aucun coût pour les nations les plus pauvres. Beaucoup de pays, y compris la Chine, se sont joints à cet effort. L’idée est que la formule d’un ou plusieurs vaccins puisse être mise dans le domaine public et qu’ainsi les gouvernements puissent ordonner à leurs entreprises pharmaceutiques publiques de distribuer les vaccins dans leur pays gratuitement ou à des prix accessibles, ou que les entreprises privées créent les vaccins et les proposent à bas prix. La nécessité de diversifier la production est due, tout simplement, à ce qu’il n’y a pas de capacité suffisante pour transporter ces vaccins congelés à travers le monde entier. La question de la capacité des industries pharmaceutiques publiques est très urgente étant donné que pendant les cinq dernières décennies le FMI a incité les pays à privatiser le secteur public et à dépendre d’une poignée d’entreprises pharmaceutiques multinationales. Comme disent les gouvernements qui ont signé ce document, il est temps de renverser cette tendance et de reconstruire les lignes de production pharmaceutiques du secteur public.

Au train où vont les choses, les deux tiers de la population mondiale n’auront pas de vaccin avant la fin 2022.

La lutte entre « le nationalisme du vaccin » et « le vaccin des peuples » est le reflet de la lutte entre le nord et le sud autour de la question de la dette et des grands domaines du développement humain. Les précieuses ressources doivent servir à tester, tracer et isoler pour rompre la chaîne de la contagion du virus. Elles doivent servir à construire l’infrastructure de santé publique, y compris la formation des professionnels de la santé qui devront administrer les deux doses d’injection à des millions de personnes. Elles doivent servir à construire une production pharmaceutique régionale ; et évidemment, elles doivent servir à apporter un soutien immédiat aux personnes y compris en appui financier, en provisions alimentaires, en protection sociale contre la pandémie à l’ombre de la violence patriarcale.

Lors de mes conversations avec des docteurs et des scientifiques comme Yogesh Jain et Prabir Purkayastha sur le vaccin, je me suis souvenu d’une visite en Palestine que Mahmoud Darwish avait organisée en 2020 pour divers écrivains, dont Wole Soyinka, José Saramago et Breyten Breytenbach, où il les salua avec cette réflexion sur l’espoir :

Nous avons une maladie incurable : l’espoir. L’espoir de la libération et de l’indépendance. L’espoir d’une vie normale dans laquelle nous ne sommes ni héros ni victimes. L’espoir qu’une femme enceinte donne naissance à un bébé en bonne santé dans un hôpital, et non à un bébé mort devant un barrage militaire ; l’espoir que nos poètes voient la beauté de la couleur rouge sur les roses et non pas dans le sang ; l’espoir que cette terre retrouve son nom originel : la terre de l’amour et de la paix.

La Journée Internationale de la Solidarité avec le Peuple Palestinien est le 29 novembre. Nous, à l’Institut Tricontinental d’Investigation Sociale, nous réaffirmons notre affection et notre solidarité avec la lutte du peuple palestinien pour son émancipation. Nous voulons nous joindre à l’appel pour la libération des prisonnier(e)s politiques de Palestine, dont Khitam Saafin, présidente du syndicat des Comités de Femmes Palestiniennes, et Khalida Jarrar, leader du Front Populaire de Libération de la Palestine. Les prisons dans lesquelles l’état d’Israël enferme les palestiniens-nes ont été touchées de façon très dévastatrice par la covid-19.

Kamal Nicola (Palestine), Sumud Firmeza, Société de la Demi-Lune Rouge de Palestine, 1980

« Médecins pour les Droits Humains Israël » a écrit une brève note dans The Lancet intitulée « La lutte contre le covid-19 dans le territoire palestinien occupé » Ils signalent que les efforts et le dévouement des travailleurs palestiniens de la santé se voient empêchés par les restrictions particulières auxquelles est confronté le système de santé palestinien.  Cela inclut la séparation entre Jérusalem-Est, Gaza et la Cisjordanie, les « restrictions qu’Israël impose », et la situation de captivité de toute la population palestinienne. Les trois millions de palestiniens de Cisjordanie et Jérusalem-Est ont accès à seulement 87 lits de soins intensifs avec respirateurs (les chiffres sont beaucoup plus bas pour les deux millions de palestiniens de Gaza), pendant que Israël intensifie les restrictions d’eau et d’électricité que vit le peuple palestinien.

Cette situation est déplorable. La lutte et l’espoir sont ses antidotes.

Source : Resumen Latinoamericano

Traduction : FAL 33