DÉCOLONIALISME ET ANTI-IMPÉRIALISME, LE POINT DE VUE D’AMZAT BOUKARI

L’Ecole Décoloniale de Caracas, avec l’universitaire Ramon Grosfoguel et toute une génération de jeunes intellectuels comme Daniel Montanez, vient marquer une rupture salutaire depuis le Sud: reconnaître la « décolonialité » en « décolonialité anti-impérialiste. » Notre ami Amzat Boukari apporte son point de vue, mûri par son important travail d’organisation et de formation au sein du mouvement panafricaniste. Il aborde notamment la moue d’intellectuels « progressistes » ou « universitaires décoloniaux » à propos du Venezuela bolivarien. « On passe quatre ans à entendre les anti-Trump ruminer, mais les mêmes font la moue quand on leur explique la situation au Congo ou vont hésiter à soutenir le peuple vénézuélien confronté à l’extension de l’obamatrumpisme. Les menaces de Trump quant à la légalité du vote font écho aux mascarades de Guaido mais il s’en trouvera toujours des personnes pour ranger les forces bolivariennes, décoloniales ou panafricaines dans le même sac que les forces conservatrices, réactionnaires et chauvines. »

LE DÉCOLONIAL N’EST PAS LE TROPHÉE D’UN PRIVILÈGE DE CONSCIENCE MALHEUREUSE, par Amzat Boukari

Avec Frantz Fanon, Amilcar Cabral et Cheikh Anta Diop en pivots, il existe une vraie critique radicale et RE-constructive de la pensée et de l’action décoloniales dans les milieux panafricanistes et afrocentrés, critique dans laquelle je m’inscris de manière solidaire mais qui est invisibilisée par la ridicule guerre médiatique menée par quelques pions de l’establishment conservateur au nom de la survie de la République. Des gens qui ne connaissent strictement rien de nos travaux et de nos luttes sont ainsi en train de se placer au centre du débat et de faire diversion. Des gens qui n’ont que mépris pour nos luttes et nos vies obtiennent des privilèges ou des crédits pour les étudier ou les caricaturer.

Pas plus que le panafricanisme, le décolonial n’est pas un fait divers. C’est une diversification des bifurcations géopolitiques de ceux qui voient l’eurocentrisme comme une impasse. Pour les militants panafricains, c’est soit on ouvre un chemin en faisant sauter le mur du fond (intégration dans une visée internationaliste), soit on creuse un tunnel pour faire convergence (Harlem/Alger/Accra/Bandung), soit on rebrousse chemin (Back to Africa). La hantise des milieux conservateurs est peut être de voir une véritable politique d’alliance panafricaine et décoloniale. La preuve en est que la critique panafricaine du décolonial n’est pas reprise par les conservateurs, bien qu’ils soient en train de chercher des valets dans nos rangs, car ils savent que le panafricanisme ne peut que renforcer et fluidifier le débat sur le décolonial en leur défaveur.

Un sas de décompression résidait jusqu’à présent dans le décolonial présent dans le cadre universitaire qui n’a pas forcément grand chose à voir avec le décolonial dans le cadre politique et militant. Il suffit de voir les quelques 2000 universitaires qui signent une tribune de défense de la liberté académique et de se demander lesquels accepteraient de signer une tribune de soutien à la politique bolivarienne, décoloniale et panafricaine du Venezuela soumis à une agression impérialiste. C’est une situation intéressante de voir autant d’universitaires signer une tribune et c’est toujours rassurant quelque part.

Néanmoins ce fossé entre la théorie et l’action est peut être le cœur de la liberté d’expression comme limite de l’engagement. On peut accepter de débattre d’une idée sans en valider les modalités d’application pratique. Comme sans doute plusieurs peuvent accepter de parler de la Françafrique et du néocolonialisme mais sans valider les actions qui mettraient fin à la Françafrique et au néocolonialisme. Une volonté de passer entre les gouttes qui se défend. C’est pour cela que le camp d’été décolonial avait marqué un tournant politique particulier, ainsi que le lancement de l’École décoloniale. C’est pour cela que je me suis engagé pour lancer l’école politique africaine (EPA) qui est un outil nécessaire sans avoir besoin de faire de longs discours ou de grandes tribunes.

Le paradoxe rejoint aussi les élections américaines où la victoire de Trump en Floride a été présentée comme le signe qu’il n’y aurait pas de vague démocrate. Les gens étaient déçus mais le vote en Floride est très lié à la politique américaine de déstabilisation envers Cuba et le Venezuela, thème qui a été absent des rares reportages-bilan du mandat Trump que j’ai pu voir. Sous Trump, beaucoup d’intellectuels et de médias « progressistes » ont d’ailleurs refusé de prendre position contre l’agression impérialiste au Venezuela.

Comment veut on combattre une idée en tournant le dos aux forces politiques d’alternative et de résistance qui incarnent cette idée ? C’est effectivement une problématique à géométrie variable car les idées se confondent parfois avec des opérations de communication et de récupération. Et des carrières. On passe quatre ans à entendre les anti-Trump ruminer, mais les mêmes font la moue quand on leur explique la situation au Congo ou vont hésiter à soutenir le peuple venezuelien confronté à l’extension de l’obamatrumpisme. Les menaces de Trump quant à la légalité du vote font écho aux mascarades de Guaido mais il s’en trouvera toujours des personnes pour ranger les forces bolivariennes, décoloniales ou panafricaines dans le même sac que les forces conservatrices, réactionnaires et chauvines.

J’entends parler de retour au maccarthysme, oui, mais pour nous, le cointelpro n’a jamais cessé et nous n’oublions pas que la première cible des ancêtres du FBI et de la DGSI au début du 20eme siècle fut le panafricanisme et le garveyisme. Nous pouvons déplorer une critique répressive contre les militants panafricains et décoloniaux, puis les universitaires potentiellement « complices » de ces mouvements, selon une tactique d’intimidation qui a egalement déjà été appliquée aux Black and Africana studies dans le passé. Toujours plus facile à dire qu’à faire mais ne reproduisons pas la hiérarchie que nous prétendons combattre car on ne passera pas entre les gouttes. Don’t Agonize, Organize.

PS : évidemment, le panafricanisme est aussi pris dans de nombreuses illusions de puissance et des contradictions multiples donc dans ce post je n’en parle que de mon point de vue.

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