Lecture des nouvelles grâces présidentielles

Roberto Marrero, de l’équipe de Guaidó accusé de terrorisme, un des graciés par le gouvernement vénézuélien. Photo : Manaure Quintero / Reuters

La scène politique vénézuélienne connaît une évolution accélérée ces jours-ci, suite à la grâce accordée par le président Nicolas Maduro à plus de 100 dirigeants et militants anti-chavistes libérés de prison ou poursuivis par la justice vénézuélienne, ainsi qu’à certains qui se déclaraient « persécutés », quelques-uns à l’étranger, bien qu’aucune charge pénale ne soit retenue contre eux.

Au vu des détails de cette mesure, il est clair que le chavisme vise à nouveau à créer des zones de détente avec l’opposition, sous le thème de la « réconciliation », avec l’objectif de mobiliser le plus grand nombre possible d’anti-chavistes pour les prochaines élections législatives.

La répétition de la stratégie du dialogue avec l’opposition, telle que celle qui a été mise en œuvre en 2017, présente cette fois de nouvelles particularités. Elle s’est produite en coulisses, prend en compte des facteurs extérieurs au pays, se déroule au milieu d’un blocus économique extrême, de menaces de guerre frontale et une crise des partis transversale et profonde, en raison d’une fragmentation presque totale de l’opposition, ce qui rend plus difficile la consolidation d’accords avec une partie de ceux-ci.

Par ailleurs, le chavisme a divisé son opinion entre d’une part le soutien et, d’autre part, la stupeur et l’indignation.

Pour Maduro, le défi est plus important et il s’inspire des résultats que cette stratégie a générés les années précédentes, ce qui lui confère une viabilité politique. Examinons la question.

Le bilan des distensions antérieures

En 2017, le Venezuela était au bord de la guerre civile et l’opposition, au mieux de sa forme, promettait d’emporter Miraflores en menaçant la stabilité nationale et en essayant de briser les institutions.

Le chavisme a élu l’Assemblée nationale constituante (ANC) pour préserver l’institutionnalité, mais il y a eu des dialogues ouverts et fermés avec l’opposition. Ses dirigeants, plongés dans une stratégie de coup d’État raté, ont dû manœuvrer leur retour en politique. Ils ont exigé le démantèlement de l’ANC, Maduro n’a pas cédé, mais il a cédé sur d’autres points, comme la libération des criminels détenus.

Ces dialogues ont pacifié le pays, il a été convenu d’organiser diverses élections et le scénario de pré-guerre, très instable, s’est dilué dans des élections régionales et municipales dont le chavisme a incontestablement tiré profit, lui fournissant une gouvernance impensable durant les premiers mois de cette année-là.

L’opposition qui avait largement remporté les élections législatives de 2015, et qui était unie dans la violence de 2017, a été démantelée. La catastrophe était tout d’abord narrative, car ils avaient promis un coup d’État mais en voyant celui-ci échouer, ils se sont domestiqués dans des discussions. Déçus, leurs partisans les ont abandonnés. Le naufrage s’est ensuite traduit dans les urnes et nous en connaissons à présent les résultats.

Cette stratégie, de dialogues, de libérations et d’élections, a eu d’autres conséquences à moyen et long terme. La pire a été leur division, qui a duré malgré le couronnement imaginaire de Guaidó en 2019.

Le reste de l’histoire nous la connaissons, avec les nord-méricains qui pilotent ouvertement ce que Mike Pompeo a déclaré être très difficile à réunir : l’opposition vénézuélienne.

On sait que le chavisme a dû calibrer ses coûts en politique de fond, en articulant des stratégies et en appliquant, contre vents et marées, des concessions sur l’échiquier politique, en exerçant toujours sa position de domination et en renforçant son centre de gravité politique. Pour le chavisme, le dialogue fonctionne comme un mécanisme politique et aujourd’hui, sans aucun doute, nous continuons à bénéficier des résultats de cette stratégie de 2017.

Eléments aujourd’hui sur l’échiquier

Quels mouvements voyons-nous aujourd’hui ? Du côté anti-chaviste Henrique Capriles est devenu un interlocuteur des partis et, d’un autre côté, les libérations et les grâces qui viennent d’avoir lieu. Cela ne vient pas de nulle part. Capriles a repris le projet de la feuille de route d’Oslo à la Barbade que Guaidó a laissé refroidir suite aux ordres américains.

Ces derniers jours, Josep Borrell, responsable de la diplomatie européenne, a déclaré qu’il dialoguait avec le chavisme et l’opposition sur la possibilité de créer de « nouvelles garanties électorales », précisément pour qu’une partie de l’opposition aujourd’hui, dépasse la stratégie de l’abstention et aille aux élections.

Les possibilités de voir le G3 (le G4 sans Voluntad Popular) aller aux élections se sont accrues, précisément depuis que la Conférence épiscopale vénézuélienne (CEV) a appelé les anti-chavistes à assumer une stratégie autre que l’abstention et la démission, stratégie qui s’est avérée être un échec en 2005. Ce n’est pas un hasard, les frontières tactiques de l’antichavisme sont si profondes que le clergé est réapparu dans son rôle d’acteur politique précisément pour s’éloigner de Guaidó. Les actions de Borrell et la position du CEV ne sont en aucun cas sans lien.

Tous ces coups sur l’échiquier s’accompagnent d’une surenchère d’intentions et d’intérêts au-delà des phrases apparentes et creuses. Il se produit au sein de l’antichavisme un approfondissement des antagonismes qui se déroule en ce moment, autour des restes de Juan Guaidó pris comme une charogne.

Ces événements se déroulent autour de Capriles qui tente de s’imposer comme le leader d’une opposition captive et paralysée et, d’autre part, avec María Corina Machado qui claque la porte au nez de Guaidó pour tenter de se positionner comme la favorite des nord-américains, du moins a-t-elle tenté de le faire avant qu’Elliott Abrams ne la recadre rapidement en faisant référence à son « réalisme magique ».

Dans le conflit interne de l’antichavisme, c’est Caprices qui a le plus de chances de prendre racine. Nous savons depuis mai qu’il y travaille. C’est lui qui fait face à la fureur des opposants enragés, il en assume les coûts, il poursuit un objectif plus vaste.

Mais Capriles n’est pas naïf, et n’agit pas seul. Il a le soutien en coulisses d’autres anti-chavistes qui ne veulent pas prendre part au dialogue ouvertement, car ils en mesurent le coût politique, mais qui comprennent aussi le résultat imprévisible de rester en dehors de l’arène électorale.

Lorsque les nord-américains ont décidé de déclarer d’avance la nullité des prochaines élections au Venezuela, ils ont déclaré que la « présidence » de Guaidó dans l’AN et, par conséquent, du pays, serait pour « une durée indéterminée ». Il est clair que de nombreuses forces anti-chavistes ne veulent pas perpétuer la présidence imaginaire de Guaidó, et encore moins être commandées par Leopoldo López, qui, depuis l’ambassade d’Espagne, entend garder Guaidó comme télécommande pour les diriger.

Les frontières tactiques antichavistes se ramènent également à des intérêts économiques, dans la mesure où seul un groupe de députés de l’entourage de Guaidó bénéficie de la pérennité de la situation actuelle, celle d’une opposition qui se projette en exil et s’empare des ressources à l’étranger, tandis qu’une opposition interne est laissée pour compte.

Il est normal que le mouvement anti-chaviste ait eu une réaction hystérique pour accueillir les grâces. Nous l’avons vu à travers les réactions de plusieurs des bénéficiaires et leurs déchirements de vêtements. Il est logique qu’ils le fassent, surtout ceux pour qui ignorer les grâces signifie continuer à ignorer Maduro.

Ils ne veulent pas s’exposer en public comme étant domestiqués, ni se relâcher dans leur volonté de donner vie à Guaidó et à son flux de dollars américains. Cet autre paramètre du tableau est donc parfaitement logique.

Ce sont des groupes qui craignent d’être écrasés par les anti-chavistes qui vont aux élections. Il faut donc comprendre ces récits non pas comme des attaques à sens unique contre Maduro : ce sont aussi des attaques contre ceux qui dialoguent et qui entrent dans l’arène électorale.

Tactique et stratégie

L’un des principes fondamentaux de toute guerre est la reconnaissance de l’adversaire. Examinons cette affirmation en profondeur. La reconnaissance de l’adversaire ne vient pas seulement de la reconnaissance de son existence, de ses forces et de ses faiblesses, mais des attractions et des conditions qu’il impose et du contexte. L’exercice de la politique serait très facile s’il pouvait se faire à coups de poings sur la table et juste avec les tripes, mais non. Faire de la Vraie politique (avec un V majuscule) exige de peser les coûts, parfois très élevés, pour rééquilibrer l’échiquier.

Les grâces qui ont eu lieu ont été bien accueillies par les Européens, qui sont clairement en désaccord avec l’agenda américain pour le Venezuela. Cela implique la rupture du consensus entre eux et les États-Unis et ouvre de plus grandes possibilités pour une reconnaissance des prochaines élections.

Le consensus de l’opposition, créé artificiellement autour de Guaidó, est ouvertement brisé. La réalité et la fin de la période parlementaire actuelle touchent l’antichavisme, comme c’est inévitable dans la période allant d’aujourd’hui à janvier. Face à Guaidó, à ses stratégies ratées et à une invasion américaine qui ne vient pas, il est évident qu’un tel échec pousse irrémédiablement plusieurs partis en politique. C’est ce qui rend indispensables les distension qui s’installent aujourd’hui sur la scène politique chauffée à blanc.

L’objectif tactique du chavisme est de faire participer davantage de secteurs de l’anti-chavisme aux élections afin de donner à celle-ci une légitimité, et ainsi de rendre caduque leur dénonciation afin de démanteler le blocus intégral contre le pays, de reconstituer l’institutionnalité et de renforcer l’espace parlementaire comme composante de la gouvernance, ce qui serait leurs objectifs stratégiques.

En accordant la prison domiciliaire à Juan Requesens, qui a participé à la tentative d’assassinat de 2018, il est clair que Maduro lui-même est celui qui cèdera le plus pour atteindre un objectif plus élevé. C’est lui qui se sacrifie le plus dans ses positions, au détriment de son propre droit à la justice, pour aller vers une régularisation du cadre politique national, pour aller vers de nouveaux consensus et pour atténuer le blocus et les facteurs négatifs qui depuis l’étranger tentent de démanteler la nation.

Comme cela arrive rarement, ces événements exigent un niveau de compréhension plus élevé, sans débordements et sans réactions viscérales, en reconnaissant que la politique vénézuélienne, par sa complexité, nous a appris qu’il n’y a pas d’événements fortuits et, encore moins, libres. Qu’en politique, tout est un pari et que pour parier, il faut poser des cartes sur la table.

Il faut se souvenir que depuis 2017 les politiques d’assouplissement ont servi à gagner du terrain, en abandonnant parfois « beaucoup », mais en gagnant beaucoup plus. Cela nous fait supposer que d’autres annonces pourraient venir, certaines difficiles à avaler et encore plus difficiles à digérer. Mais tout cela fait aussi partie du tableau d’exception politique dont nous parlons. Les calculs, les événements, la tactique et la stratégie, sont ce qui définit les équilibres politiques, c’est ce qui reste à voir.

Franco Vielma

Source : Mision verdad / Traduction : Venesol

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