La Pandémie : excuse contre la démocratie en Amérique Latine

Source : TeleSur

Le voyage inconnu qu’affronte l’humanité à cause du Covid-19 ne cesse pas. Cet ennemi invisible qui a modifié le cours de l’histoire, est apparu en Amérique Latine entre Février et Mars 2020, depuis nous avons observé comment, petit à petit, et de plusieurs manières, s’est dévoilé le  modèle le plus pervers du capitalisme : le Néolibéralisme.

À présent, sans costumes ni masques, les gouvernements qui le soutiennent, l’approfondissent sans le moindre scrupule face à ce que ça implique pour les plus nécessitants et les plus pauvres. En somme, ils ont démantelé les bases de la démocratie occidentale avec l’excuse parfaite : La Pandémie.

Passons en revue les mesures prises par certains gouvernements au cours de ces mois complexes :

Brésil : Cette nation est en tête de la liste des contaminés et des morts en Amérique du Sud, et deuxième de la liste mondiale, derrière les États-Unis. Le gouvernement de Jair Bolsonaro n’est pas coupable de ce virus agressif, mais de la crise sanitaire et de la souffrance de millions de personnes. Négationniste du virus, il assure en Mars dernier que le Covid-19 est seulement une « petite grippe », qu’il « fallait mourrir de quelque chose » et une fois qu’il a contracté le virus, il s’est exposé en public sans masque et sans distanciation quelconque, face à des sympathisants et des journalistes.

Compte tenu du nombre croissant d’actions qui menacent la survie des Brésiliens, cinq plaintes contre le président Bolsonaro pour génocide et crime contre l’humanité sont parvenues à la Cour pénale internationale en l’espace de deux mois. L’une d’elles a été reçu par le Tribunal international basé à la Haya, le 27 Juillet dernier, déposée par le réseau de l’Union brésilienne UNISaúde, qui comprend plus d’un million de professionnels de santé.

La plainte de plus de 60 pages signale que le président Bolsonaro a mis en danger toute la population en « adoptant des actions négligentes et irresponsables », qui ont eu des conséquences désastreuses, comme la propagation du virus et « l’étranglement total de tous les services de santé ».

Dans ce pays, les personnes les plus touchées par le manque urgent d’attention de l’État sont les mêmes que celles qui ont été historiquement oubliées : les plus pauvres, les noirs et les indigènes. Selon l’Articulation des Villes Indigènes du Brésil, APIB, au 1 Août, 147 communautés autochtones ont été touchées, dont 21 500 ont été infectées et 616 personnes sont mortes à cause du Covid-19. À cet égard, la plainte auprès de la CPI signale que cette situation dramatique constitue un crime de Génocide, en accord avec le concept établi par le Statut de Roma. Textuellement, selon la norme juridique, le crime de Génocide « se perpètre avec l’intention de détruire, totalement ou partiellement, un groupe national ethnique, racial ou religieux ».

Pour mieux comprendre comment en si peu de temps, un Président a emmené son pays dans les abysses, il est important de souligner que, à cette date, il n’existe pas de Ministre de la Santé à proprement parler. Depuis le 15 mai, le responsable de ce portefeuille est le général Eduardo Pazuello, qui accomplit une tâche qu’il connaît peu. Les deux Ministres précédents ont été renvoyé en deux mois seulement pour des différents avec le chef d’Etat concernant le covid-19, principalement pour son traitement et pour les mesures de confinement. À cet égard, le chef d’Etat s’est opposé et continue de s’opposer, de quelque manière que ce soit, à une quarantaine sociale.

Néanmoins, que Bolsonaro nomme un militaire dans son cabinet ne fut pas une surprise. Dans un acte sans précédents depuis la fin de la dictature en 1985, des 22 ministres, neuf sont militaires de hauts rangs. Une des nominations les plus remarquables par l’importance du poste est le General Walter Braga Neto, qui depuis le 6 avril dernier occupe la direction de la maison civile. Parmi ses tâches principales, amener à bout un projet de loi qui fait polémique, qui propose de libérer les activités économiques en terres indigènes d’Amazonie. Pendant que le plan se concrétise, des actions comme la mine illégale et sans contrôle et les incendies volontaires, détruisent la vie dans le principal poumon du monde.

Uruguay : La Loi de « Considération Urgente », connu comme « LUC », promesse de la campagne de l’actuel Président Luis Lacalle Pou, fut approuvée le 8 Juillet dernier. Elle contient non loin de 500 articles et retrace 15 ans de gouvernements progressistes du Frente Amplio, en matière de respect des droits civils, du contrôle de l’Etat, de l’éducation, des ressources naturelles et du libre développement de la protestation sociale.

Même si la Pandémie n’est pas la cause de la Loi, le moment était propice car il a habillé les débats du Congrès d’un manteau de nécessité pour « être à la hauteur des circonstances », sans mobilisations ni expressions de rue du à la quarantaine. Parmi les articles les plus interrogés, nous trouvons :

Le 11ème, lequel affirme que quiconque qui « offense » la police peut être détenu de 3 à 12 mois, sans expliquer qui établit ce qu’est une offense et quels actes ils qualifieront comme tel. Dans la même ligne se trouve l’article 20, lequel signale que les services de police pourront interroger « l’accusé de manière indépendante ». Ce qui veut dire qu’ils n’auront pas besoin d’un ordre juridique.

Article 37, sur l’identification et l’avertissement de la police : le personnel de police est dispensé de s’annoncer. C’est-à-dire que je tire d’abord et ensuite je demande.

Les articles 448, 449 et 450 relatifs à la « La protection à la libre circulation », ils établissent la loi anti protestations sur les voies. Cette mesure donne l’aval à la police pour disperser les manifestations « dans l’intérêt de la paix et de la libre circulation » et détenir les personnes qui ont une « apparence criminelle ». Ce qui veut dire, au faciès.

En ce qui concerne les grèves, la Loi établit que « toute mesure de grève devra se réaliser de manière pacifique, sans perturber l’ordre public. Elle ajoute que « le Pouvoir Exécutif pourra imposer des restrictions à ces mesures quand celles-ci ne réunissent pas les conditions établies précédemment ». À quelles conditions se réfère-t-elle? Nul ne le sait. La loi peut être interprétée de plusieurs façon, ce qui alerte les centres de travailleurs sur les scénarios possibles de criminalisation des manifestations ouvrières.

Sur le modèle du pays, la « LUC » créer le cadre légal pour retourner au néolibéralisme pur : mercantilisation de l’éducation, privatisation des entreprises pétrolières et du champ pétrolier. Le parti opposant, Frente Amplio, considère qu’il s’agit d’une loi « antipopulaire, inconstitutionnelle, répressive et régressive ».

Chili : Dans cette nation l’année a commencé avec une protestation sociale sans précédents depuis la chute de la dictature de Augusto Pinochet il y a plus de 30 ans, et seule la Pandémie a démobilisé les rues, prises depuis le 18 octobre 2019.

Ce rassemblement forcé de millions de Chiliens a été utilisé avant l’heure par le gouvernement de Sebastian Piñera pour concevoir des décrets et des lois qui touchent directement une grande masse protestante, ce qui, entre autre, l’a mis dans les cordes.

La première ordonnance du Président de la République depuis qu’il a installé l’Etat d’Urgence Constitutionnelle suite à la la Pandémie, a été de sortir les militaires dans les rues et décréter un couvre feu dans tout le pays.

De plus, dans la mesure où l’attention est portée sur la Pandémie, l’achat d’armement, de véhicules et autres dotations augmente. Début juillet, le gouvernement a ouvert un appel d’offres pour l’achat de 130 fusils anti-émeute et à la mi-juillet, un énorme canon à eau est arrivé dans le pays, qui, selon le secrétaire de l’intérieur, fait partie de « plusieurs qui ont été achetés en 2019 dans le cadre d’un plan de modernisation des carabiniers ».

Cette force de police est responsable des principales plaintes pour violation des droits de l’homme lors de l’explosion sociale, basées sur plusieurs décès et des milliers de blessés, dont plus de 400 personnes qui ont perdu leurs yeux lorsque des balles ont été tirées directement en leur direction. Plus de 30 d’entre elles sont totalement aveugles. Des organisations internationales telles que l’ONU le confirment et demandent au gouvernement de Piñera de limiter sa force.

Dans ce même contexte de Pandémie, le gouvernement de Piñera a envoyé à la Araucanía, région avec présence historique de peuples indigènes Mapuches, un vaste contingent militaire pour rejoindre celui déjà présent dans la zone.

L’excuse de l’exécutif est l’étrange explosion d’une tour de communication, qualifiée par les autorités militaires comme un acte terroriste, alors que le Ministère public ne s’avance pas à qualifier cet acte. Plusieurs analystes chiliens signalent qu’il s’agit d’un montage pour militariser la région avec l’excuse, encore une fois, de l’Etat d’Urgence. Il est important de se rappeler que les peuples indigènes sont inexistants dans ce pays, dans sa propre constitution.

Pour cette raison et en raison de l’absence de programmes de soins d’urgences (revenu de base universel) pour les secteurs les plus touchés par la crise économique, l’indignation grandit et la popularité du président Piñera s’effondre pour atteindre des niveaux historiquement bas. Selon le dernier sondage de la société Plaza Pública Cadem, l’approbation du président et du chef de l’État est tombée à 12 %.

Pérou : Dans cette nation le peuple ne se préoccupe pas seulement de la mauvaise gestion de la pandémie et de la souffrance quotidienne face à la mort, mais aussi de l’autoritarisme croissant imposé par un pouvoir exécutif qui, rappelons-nous, n’a pas été élu dans les urnes.

Fin Mars, une fois que les premiers cas de covid-19 sont apparus dans le pays, le Congrès a promulgué la « Loi de la gâchette facile ». Bien qu’elle ait été approuvé dans le contexte d’Etat d’Urgence, son caractère sera permanent. celle-ci exempte de toutes responsabilités les membres de la force publique qui utilisent leurs armes contre la population civile « dans l’exercice de ses fonctions ». Ils ne pourront pas êtres détenus s’ils tuent ou blessent une personne. De plus, ils ont la liberté de tirer sur une personne non armée. La Loi qui ouvre la porte aux bavures policières et à l’impunité de l’Etat a déjà donné lieu à plusieurs plaintes. Le gouvernement reste silencieux.

Bolivie : à 9 mois du Coup d’Etat contre le président Evo Morales, l’Etat politico-militaire est toujours en vigueur. Le pays prolonge l’Etat d’urgence et dans la même mesure le confinement. Sans l’appui de l’Etat et sans celui d’un système sanitaire effondré, la population a décidé de sortir manifester, risquant sa vie.

Dans les innombrables témoignages nous entendons « Nous allons mourir du covid ou mourir de faim, mais nous allons mourir de quelque chose », exprimant ainsi leur désespoir. La réponse de l’État est la répression par les armes, comme nous l’avons vu dans plusieurs départements.

Dans la matinée du 4 Juillet passé, des avions militaires ont réalisé des vols à basse altitude sur la population de K’ara K’ara à Cochabamba.

Sur le terrain, une opération policière et militaire a réprimé les habitants de la région, qui réclamaient depuis une semaine la libération de huit détenus, le droit à l’eau, au pain, à la nourriture et au travail. La majorité de cette population est soutenue par le travail informel.

Dans un autre des actes d’autoritarisme les plus évidents, le gouvernement de facto a organisé la promotion d’un groupe de militaires sans passer par la révision de l’Assemblée législative plurinationale – comme le stipule la Constitution – sous le couvert de la Pandémie. Auparavant, le haut commandement militaire se rendait en uniforme au Parlement pour demander l’approbation des promotions, ce que le Mouvement vers le Socialisme, MAS, (un parti majoritaire dans les deux chambres) dénonçait comme une menace claire pour le pouvoir législatif.

Mais les exemples continuent, et la pandémie comme excuse pour continuer à détruire la démocratie ne s’arrête pas. Le gouvernement de facto, qui avait promis d’être « transitoire », a fait pression pour que les élections générales et présidentielles soient reportées une troisième fois.

Le 18 Octobre prochain auront lieu les élections et pour garantir que la date ne soit pas décalée, le Centre des Travailleurs et les organisations sociales, paysannes et indigènes ont mesuré la force publique présente dans les rues pendant une semaine et ont gagné. Une loi prévoit que ce dimanche, les Boliviens inscrits sur les listes électorales puissent se rendre aux urnes pour élire le nouveau président et le nouveau vice-président de la nation.

L’une des raisons pour laquelle les dirigeants du coup d’État s’excusent, en pleine pandémie, de ne pas convoquer d’élections, ce sont les sondages. En effet, le MAS (Mouvement vers le Socialisme) est en tête des sondages, loin des sept aspirants de droite qui soutiennent tous le coup d’Etat.

Équateur : Avec le même argument depuis qu’il est Président, Lenin Moreno a averti en mai dernier qu’en raison du « lourd héritage du Corréisme », l’exécutif devrait prendre des mesures économiques drastiques.

Et cela fut, sans se soucier de la vulnérabilité de la population, l’Assemblée Nationale a approuvé la dite « Loi d’Appui Humanitaire ». La norme qui est entrée en vigueur en Juin, permet la réduction de la journée de travail jusqu’à 50% et la diminution des salaires jusqu’à 45%. Les négociations « libres » entre employés et salariés autorisent les licenciements massifs, comme c’est déjà le cas.

Quant à l’éducation, la réduction des dépenses pour les universités publiques s’élèvent à 100 millions de dollars. Plus de 30 Universités et écoles techniques publiques se verront affectées, tout comme les programmes de bourses pour l’enseignement supérieur à l’étranger.

Malgré la crise sanitaire provoquée par la mauvaise gestion de la Pandémie, le gouvernement a versé 324 millions d’USS au FMI, à la BM, à la CAF et à la BID, contrairement aux demandes des économistes, de l’opposition politique et des organisations sociales, de ne pas payer la dette pour l’instant, comme cela s’est produit dans d’autres nations.

Il s’agissait d’argent nécessaire pour pallier à la tragédie qu’a vécu la nation, particulièrement à Guayaquil, où les autorités sanitaires ont du présenter leurs excuses en public suite à la perte de 200 corps de personnes décédées à cause du Covid-19.

Ces faits ont provoqué des protestations dans la majorité des villes du pays. Certains ont dit « la quarantaine avec la faim ne durera pas » et « prison pour les corrompus, travail pour le peuple ». Ils font référence au scandale de corruption qui lie l’ex président Abdalá Bucaram et certains de ses proches, à l’acquisition illégale de médicaments et de matériel hospitalier pour la prise en charge des patients atteints du virus. Le ministère public les accuse d’association illégale dans le commerce des médicaments. L’ancien président et plusieurs des personnes impliquées sont assignées à résidence. 

Je termine cette revue de quelques nations d’Amérique latine en rappelant la raison d’être de cet article : la pandémie comme excuse parfaite pour approfondir le pouvoir de domination sur les peuples, sans aucune honte. Un pouvoir oppressif qui, comme nous l’avons vu, utilise diverses stratégies et prend des formes néofascistes supérieures à celles déjà connues pour garantir le contrôle du modèle.

Quel est l’inconvénient ? Que la sagesse des mouvements sociaux trouve les réponses.

Auteur : Tatiana Pérez
Source : TeleSur
Traduction : Fal33