Benoît Maria et son apport aux autorités ancestrales, à l’agriculture et à la médecine Quiché et Ixil.

Par Quimy De León, Gilberto Escobar et Julián Ventura

Guatemala, 11 août 2020

Benoît Pierre Amédée Maria, d’origine française, connu au Guatemala comme « Benito », et en Ixil comme B’enijom, est sorti de chez lui à Quetzaltenango à 5h00 du matin selon les informations
données par la Police Nationale Civile – PNC, qui fut alertée par des gens vers 7h30 du matin d’un crime commis dans leur hameau. Benito avait été assassiné.
Benito était le responsable d’Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières – AVSF au Guatemala, organisation internationale dans laquelle il travaillait depuis 20 ans. Il s’évertuait à soutenir le travail communautaire Quiché et Ixil, dont la reconstitution des autorités indigènes et la création de l’université Ixil. Son travail consistait à soutenir les initiatives d’agriculture durable, les marchés
de producteurs, le soin vétérinaire, la médecine ancestrale, ainsi que la réappropriation des semences autochtones.


Il était seul au volant, et se rendait vers les communautés indigènes avec lesquelles il travaillait, selon un communiqué de AVSF. Il était dans son bien connu pic-up zébré, quand il fut intercepté par des inconnus qui lui ont tiré dessus. Le véhicule portait au moins 19 impacts de balles de calibre inconnu, selon le rapport de la Police Nationale Civile.


Cet assassinat a eu lieu sur une partie de route assez isolée, dans le hameau Pacam du village Canamixtoj à San Antonio Ilotenango, région Quiché. C’est un raccourci qui passe par un chemin
communal conduisant à Santa Lucia La Reforma à Totonicapan, à partir d’où on peut continuer sa route vers Alta Verapaz. Même si le chemin est désert et qu’il n’y a pas de maisons à 3 kilomètres à la ronde, les habitants et la police de San Antonio assurent que les gens de cette municipalité sont tranquilles et qu’il n’y a jamais eu de délinquance.


Les gens savent qu’il était habitué à prendre des raccourcis pour aller plus vite, selon ce que rapporte la police, certaines personnes le voyaient passer par ce chemin mais ils « ne savaient pas où il travaillait ni où il vivait ». « Ce chemin est très tranquille, il n’est jamais arrivé une chose pareille, ses affaires sont même restées dans le pic-up, qui était en train de rouler semble-t-il quand il a été attaqué”, explique un agent de la police de Ilotenango.


Il avait prévu d’aller à Chisec, selon certains agriculteurs qui savaient que Benoît Maria viendrait leur rentre visite les jours suivants son assassinat.
Une des personnes qui le connaissait témoigne « Nous ne savons pas à quoi il pensait à ce moment-là, peut-être écoutait-il de la musique. Son style de musique préféré était le rock des
années 90. Ou peut-être était-il juste en train de conduire, les yeux rivés sur la route ».


C’est avec ce même pic-up zébré dans lequel il a été assassiné qu’il se déplaçait pour pouvoir soutenir plusieurs projets dans différents endroits du pays. L’Ambassade de France dans un
communiqué du 10 août écrit « Monsieur Maria oeuvrait à améliorer la vie des populations les plus défavorisées de l’ouest du pays”.

Message de l’Ambassade de France au Guatemala

L’ambassade de France au Guatemala
Guatemala, 10 août 2020

L’Ambassade de France au Guatemala a reçu aujourd’hui avec consternation la nouvelle de l’assassinat de Monsieur Benoit Maria, citoyen français résidant au Guatemala depuis plus de 20
ans qui travaillait pour l’Association Vétérinaires Sans Frontières.
Bien connu par l’Ambassade de France, Monsieur Maria oeuvrait à l’amélioration de la qualité de vie des populations les plus défavorisées de l’ouest du pays.
L’Ambassade est en contact avec les autorités guatémaltèques de sorte à ce que ce crime soit élucidé et que justice soit faite rapidement. L’Ambassade présente ses condoléances à la famille et aux ami.e.s de la victime.

Il travaillait depuis 20 ans dans la région Quiché, pour renforcer le réseau d’agriculteurs dans les municipalités de Chisec et Raxruha « Depuis le début, il aidait à renforcer un réseau d’agriculteurs
qui travaillait sur la diversité des cultures de la région avec des organisations locales, de petites organisations de bases communautaires ».

Dans la culture maya Quiché, comme dans d’autres peuples, on protège la médecine ancestrale, et selon certaines communautés, Benito soutenait également le travail des sages-femmes à domicile et des soins donnés par les thérapeutes traditionnels. Il a soutenu plusieurs villages qui gèrent leurs terres et leurs ressources naturelles de manière collective et qui font du tourisme commnautaire comme à Cuevas de Candelaria.

A cause de la pandémie, certaines personnes qui connaissait son travail à Chisec disent qu’il avait diminué le nombre de ses visites sur le territoire parce que normalement il avait pour habitude de venir un lundi par mois, afin de se réunir avec des agriculteurs et de vérifier les parcelles, il restait une semaine, il aidait les producteurs sur les marchés et voyait ainsi ce qu’il manquait pour les cultures. »

Benito a aussi travaillé sur le territoire Ixil, en soutenant des vétérinaires, en formant desconseillers de Santé et de médecine naturelle. Certaines personnes se souviennent que, depuis 1996 il soutenait l’association Apaptix qui produit des médicaments naturels, et qui a été créée grâce au soutien de Vétérinaire Sans Frontière et d’autres organisations dont le siège est à Nebaj.

Depuis 2013, il travaille à nouveau dans cette localité en soutenant la diversification de la production agricole et en soutenant fortement les autorités indigènes et leur système de justice « Il nous a aidé à renforcer notre organisation, et à mettre en lumière l’importance de l’agriculture depuis notre point de vue en tant qu’autorités ancestrales, nous avons donc impulsé la diversification de la production et la récupération des  semences autochtones, il s’est complètement investi sur ce sujet en allant à la rencontre des communautés. Il a touché la réalité du peuple maya ». Raconte une des autorités du peuple Ixil de Nebaj.

Pablo Ceto, Recteur de l’Université Ixil, dit qu’il était « un grand allié des peuples indigènes, du peuple Ixil, Quiché. Nous avons beaucoup apprécié son respect des processus communautaires. Il nous permettait aussi d’ouvrir le champ de discussion et a collaboré à la création de l’Université Ixil. Il a aussi participé au renforcement des processus agricoles et vétérinaires locaux, à partir des pratiques ancestrales ». Il s’est beaucoup identifié à la culture maya « il portait constamment
sur lui une musette Ixil, celle qu’il avait quand il a été assassiné ».

Benito a fait partie des examinateurs de cette université et a été invité à enseigner en Travaux pratiques « il a crée une relation de compagnonnage, de solidarité et d’humanisme avec les jeunes de l’université », raconte une autre autorité de ce même village.
Ces mêmes jeunes qui lui ont rendu hommage et montré leur tristesse à travers la réalisation d’une vidéo.
Jusqu’à présent tant les Quiches que les Ixils ont toujours défendu leur droit à la terre. Le 3 août de cette année, les autorités indigènes ont reçu une sentence de la Cour Constitutionnelle « en faveur du peuple Maya ixil de Nebaj qui leur reconnaît et leur cède la propriété des terres communales du village de Ak’ul, accaparées par l’Etat du Guatemala le 09 décembre 1983 ».

En discutant avec plusieurs organisations et plusieurs personnes qui le connaissaient, on sent que les mots n’arrivent pas à sortir, après un long soupir, ils articulent quelques phrases dont celle-ci « Nous avons peur pour nos vies ». D’autres n’ont pas voulu parler.
Sur les réseaux sociaux dans les provinces qui le connaissaient pour son travail, on écrit son indignation et sa consternation. L’artiste et cinéaste Quiché Nelson Cetino a crée une illustration à sa mémoire.

Qui et pourquoi l’ont-ils assassiné ? sont les questions auxquelles doivent répondre les autorités judiciaires guatémaltèque.
Plusieurs organisations se sont prononcées, une des autorités Ixiles témoigne « Son assassinat affecte les peuples indigènes, ceux qui aiment la nature, l’environnement. Nous exigeons et nous attendons les résultats de l’enquête menée par le Ministère Publique afin de retrouver les auteurs matériels et intellectuels de ce crime ».
Le journaliste indigène Santiago Boton a écrit sur les réseaux « Je n’aurais jamais imaginé que promouvoir l’éducation libre des jeunes se confronterait à de fervents ennemis, je n’aurais jamais imaginé qu’accompagner des revendications communautaires réveillerait le démon lui-même ».
Le vice président de la République, Guillermo Castillo a exprimé dans un communiqué sa solidarité avec Vétérinaires Sans Frontières et avec la famille de Benito, il a ajouté « il est impératif que les institutions concernées fassent la lumière sur cet évènement violent et d’autres que l’on a pu enregistrer contre les défenseurs des droits humains ». Le Ministère des Droits de l’homme a recommandé au Ministère Publique « d’enquêter et de trouver les responsables ».

On se rappellera de Benito comme un ami, comme un compagnon de lutte dans différentes communautés du Guatemala « lui aussi rêvait d’un pays meilleur », certaines personnes se rappellent de lui à travers les paroles de cette chanson « Ici nous continuons. Nous sommes ici
parce que ces gouvernements n’ont pas de mémoire envers les indigènes et parce que les riches propriétaires terriens, qui aujourd’hui portent d’autres noms, continuent de déposséder les paysans de leurs terres ».

L’Ambassade de son pays a reçu avec consternation la nouvelle de son assassinat, elle mentionne qu’elle est en lien avec les autorités guatémaltèques pour que lumière soit faite sur ce crime.
Emmanuel Macron, Président français, a écrit un message sur Twitter en signalant que l’assassinat de Benoît Maria au Guatemala était un acte lâche. Il a ajouté que son travail dans les communautés indigènes depuis plus de 2O ans et que son engagement humaniste envers ces
communautés honoraient la France.

Depuis le début de l’année, des attaques ont lieu contre des activistes, des détentions arbitraires, des états de sièges et de prévention, des menaces envers des autorités ancestrales et des thérapeutes mayas. Au mois de Juin, des crimes terribles ont été commis comme l’assassinat de Aj LLonel Domingo Choc, Medardo Alonzo Lucero maya ch’orti’ et Fidel Lopez, activiste de CODECA à Izabal. En août, le paysan et pasteur Carlos Enrique Coy maya q’eqchi’ a disparu et Benoît Maria a été assassiné.

C’est dans ce même contexte qu’Alejandro Giammatei a mis en place un Conseil National Indigène, qui a été perçu comme une stratégie de délégitimer les autorités indigènes et ancestrales reconnues par les peuples et les communautés. Cela a été dénoncé comme étant un acte irrespectueux et raciste au point que la Commission Présidentielle contre la Discrimination et le Racisme contre les Peuples Indigènes au Guatemala – CODISRA, a recommandé au Président,
de faire ses excuses publiques, au vu des réactions suscitées, particulièrement envers les autorités indigènes de San Juan Comalapa.

Il semblerait que la pandémie au Guatemala n’ait pas empêché que l’on continue de persécuter ceux qui protègent la nature et ceux qui cherchent à renforcer le tissu social communautaire.

Source : PRENSA Comunitaria

Traduction : FAL 33

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*