« L’ONU devrait jouer un rôle de premier plan dans les élections en Bolivie »

Sacha Llorenti a fait partie du gouvernement de l’État plurinational de Bolivie pendant la présidence d’Evo Morarles. Il a, entre autres fonctions, été ministre du gouvernement (2010-2011) et représentant permanent de l’État plurinational de Bolivie auprès des Nations unies (2012-2019).

Dans cet entretien accordé au quotidien argentin Contexto, l’ancien ambassadeur de Bolivie auprès des Nations unies, Sacha Llorenti, estime que « le coup d’État est une conséquence directe du rétablissement de la Doctrine Monroe et de la Doctrine de Sécurité Nationale » et qu’ « il est le fruit d’une convergence d’intérêts nationaux oligarchiques et d’intérêts transnationaux ». L’ex-diplomate relève aussi que « le MAS, sous la direction d’Evo, a construit le gouvernement le plus réussi de toute l’histoire de la Bolivie et la grande majorité de la population  a vécu dans sa propre chair ce que signifie se gouverner soi-même. Quelque chose que le peuple n’oublie pas ».

Quelle est la situation actuelle en Bolivie ?

La situation en Bolivie est l’une des plus précaires de l’histoire récente du pays et de la région. La Bolivie est probablement le pays qui gère le plus mal la pandémie. Fondamentalement parce le gouvernement, sans légitimité, a donné la priorité au saccage de l’État et n’a pas été capable d’établir les mécanismes de coordination nécessaires, tant avec les gouvernements régionaux qu’avec la société organisée elle-même.

La situation de la pandémie elle-même est dramatique : des personnes meurent pratiquement dans les rues et à leur domicile sans aucune assistance médicale. Les pharmacies n’ont même pas d’aspirine, et ce n’est pas une exagération, c’est la tragique réalité.

Tout cela est aggravé par la situation politique du pays après le coup d’État de novembre, les massacres, la persécution politique, le fait que plusieurs personnes sont injustement détenues dans des prisons ou ont dû s’exiler.

La Bolivie traverse une crise politique sans précédent, notamment avec le report des élections. En outre, le pays traverse une grave crise économique, qui n’est pas seulement due à la contraction du produit intérieur brut (PIB), qui serait la conséquence de la pandémie et de la paralysie économique et commerciale. Avant la pandémie, le gouvernement de facto a pris des mesures qui ont ralenti la croissance économique qui était un exemple dans la région. La Bolivie a connu une croissance deux fois supérieure à la moyenne de la région et a été le pays qui a connu la plus forte croissance. Tout cela a été sacrifié parce qu’un régime néolibéral, antipopulaire et raciste a été mis en place qui, de toute évidence, en termes de politique étrangère, est honteusement subordonné aux États-Unis.

Les élections ont été à nouveau suspendues

Le Tribunal électoral suprême (TSE) a illégalement et inconstitutionnellement changé la date des élections du 6 septembre au 18 octobre.

Cette situation génère également un conflit entre les organes de l’État, car la modification ou non de la date des élections est une attribution de l’Assemblée législative et non du TSE. Cela ajoute une crise de plus à celles que nous connaissons déjà. Cette décision du Tribunal électoral suprême ne répond pas à un besoin lié à la pandémie, mais à des pressions de nature politique.

La réalité bolivienne est vraiment tragique et la seule façon de l’atténuer est d’organiser des élections le plus rapidement possible, qui garantissent les pleines libertés civiles et politiques, afin que le peuple puisse décider de l’avenir du pays par son vote.

Au vu de ce que vous décrivez, le niveau des violences que les auteurs du coup d’État ont déclenchées, l’effondrement de tous les processus juridiques, la persécution politique, les tentatives de proscription, le lien — comme cela a été dénoncé par le biais des WikiLeaks — que le président du TSE, Salvador Romero, a avec l’USAID et avec l’ambassade américaine ; outre le rôle que l’Organisation des États américains (OEA) et son secrétaire général, Luis Almagro, ont joué dans le coup d’État de novembre, quels sont les éléments qui garantissent que les élections — lorsqu’elles auront lieu — seront transparentes et légitimes ?

C’est le grand défi parce que le coup d’État de novembre a non seulement eu les conséquences que je viens de décrire, mais la communauté internationale elle-même a été touchée après ce coup d’État.

La crédibilité de l’OEA, si elle en avait une, reposait principalement sur ses missions électorales. Après ce qui s’est passé en Bolivie, cette crédibilité a été ébranlée. Cette crédibilité est nulle parce que l’OEA et son secrétaire général se sont non seulement plié au récit et à la chronologie du coup d’État, mais ils y ont pris une part active. L’OEA s’est joint au déroulement du coup d’État de novembre et a fabriqué un rapport, depuis largement réfuté par les meilleurs spécialistes du monde. Cela montre qu’il y a une absence de contrôle et d’observateurs internationaux capables de garantir que la volonté du peuple n’est pas subvertie. C’est pourquoi nous pensons que le rôle que les Nations unies peuvent jouer est important ; il peut servir d’équilibre et permettre d’obtenir certaines garanties.

Cependant, comme c’est souvent le cas dans ces circonstances, ce sont en fait les citoyens qui défendront la démocratie, qui veilleront au bon déroulement du vote, qui feront en sorte que les décisions des majorités soient respectées.

Après 14 ans de stabilité politique, de croissance économique et de développement social, le peuple bolivien est bien conscient de l’enjeu de cette élection.

Mais ce sera une élection difficile car de larges secteurs de la droite réactionnaire et raciste ne veulent pas d’élections et n’ont pas le moins du monde peur d’un nouveau coup d’État.

Tels sont les défis auxquels est confronté le mouvement populaire bolivien et, je le répète, étant donné le manque de crédibilité de l’OEA, ce devrait être à l’ONU de jouer un rôle de premier plan dans les élections boliviennes.

Pensez-vous qu’il est possible que la pression des organisations sociales et des syndicats fasse revenir le TSE sur cette décision et que les élections aient lieu le 6 septembre comme prévu ?

Il s’agit d’une décision clairement illégale et inconstitutionnelle, elle devrait être annulée. Il faut rappeler que l’élection devait avoir lieu le dimanche 3 mai. Compte tenu de la pandémie, ce même Tribunal électoral suprême envoie une note à l’Assemblée législative pour changer la date. Dans un premier temps, l’Assemblée modifie la date au 2 août. La Cour envoie une nouvelle lettre proposant un nouveau projet de loi et c’est l’Assemblée qui fixe la date limite du 6 septembre. Le TSE tente maintenant d’apporter une nouvelle modification de manière directe, sans l’intervention de l’Assemblée législative. Elle est clairement illégale et inconstitutionnelle.

Malheureusement, le Tribunal électoral suprême ajoute une nouvelle crise à la multiplicité des crises que connaît le pays.

Quels sont les intérêts internationaux dans le coup d’État en Bolivie? 

Le coup d’État est une conséquence directe du rétablissement de la Doctrine Monroe et de la Doctrine de Sécurité Nationale. Comme souvent dans notre histoire, il y a eu une convergence d’intérêts nationaux oligarchiques et d’intérêts transnationaux, dans ce cas liés fondamentalement au lithium, mais aussi dans le but d’interrompre le processus d’industrialisation que connaissait la Bolivie.

La convergence des intérêts des États-Unis et des oligarchies locales ont fait qu’elles ont favorisé le coup d’État et prolongé le gouvernement de facto.

Le coup d’État avait également d’autres objectifs tels que l’alignement, de façon scandaleuse, de la Bolivie sur le groupe de Lima et la subordination de la politique étrangère bolivienne à ces intérêts. La Bolivie a cessé d’être un acteur sur la scène internationale pour simplement se plier aux initiatives des États-Unis.

Vous avez récemment écrit un article intitulé « La bataille pour l’âme de la Bolivie ».

Oui, parce que je crois que nous vivons une bataille pour savoir si l’esprit de la Bolivie plébéienne, populaire, prolétarienne, anticolonialiste, anti-impérialiste, anti-néolibérale, qui voit la Patria Grande comme un objectif possible, va être préservé, ou si le modèle qui était en vigueur avant 2006 reviendra : une Bolivie gouvernée par quelques personnes en marge des événements internationaux, qui se limitent à faire profiter les transnationales de leurs ressources naturelles, à distribuer la pauvreté au lieu de la richesse, et à faire plaisir à ceux qui dictent leurs volontés depuis Washington.

C’est l’éternel conflit dans l’histoire de la Bolivie. Mais il y a une grande différence aujourd’hui car le MAS, sous la direction d’Evo, a construit le gouvernement le plus réussi de toute l’histoire de la Bolivie, et la grande majorité de la population a vécu dans sa propre chair ce que signifie se gouverner soi-même. Et cela, le peuple ne l’oublie pas.

C’est l’enjeu des prochaines élections et je suis convaincu, sans aucun doute, que le peuple retrouvera ce qui lui appartient : le droit de se gouverner lui-même.

Propos receuillis par Hector Bernardo

Source : https://www.diariocontexto.com.ar/

Traduction : Venesol