L’ALBA-TCP OUVRE LES PORTES D’UNE ÉCONOMIE POST-PANDÉMIE

Le président Nicolás Maduro leader de la téléconférence de l'ALBA-TCP / Foto: Prensa Presidencial

De tous les continents les plus touchés par le Covid-19, l’Amérique est sans aucun doute celui qui a été le plus assommé jusqu’à présent. En Asie et en Europe, il y a eu des moments critiques dans les taux de contagion et de mortalité ainsi que des conséquences dans l’économie et, par conséquent, dans les sociétés. L’Afrique n’a pas eu de problèmes majeurs dans le domaine de la santé, cependant, par sa dépendance économique, elle a souffert et cela affecte fortement sa population.

Mais sans aucun doute, dans l’hémisphère dit occidental se trouve l’épicentre de la pandémie, avec les États-Unis et le Brésil, deux sous-continents à eux seuls, mènent toutes les statistiques de la crise sanitaire.

De toute manière, aucun pays n’échappe à l’impact de la pandémie, avec un virus et une maladie qui ont montré les vulnérabilités du système capitaliste global tel qu’il est conçu aujourd’hui, ils auront beaucoup à reconstruire au milieu d’une dépression économique-financière en vue, supérieure à celle vécue dans les années 1930 et les suivantes dans le contexte de l’après-guerre.

Dans un monde où les institutions libérales comme l’Organisation des Nations Unies (ONU) sont atteintes et liées, par-dessus tout par l’attitude du gouvernement étasunien, avec ou sans Donald TRUMP à la Maison Blanche, les États qui avaient décidé de former une plate-forme multinationale alternative commencent à se réveiller après l’attaque de Covid-19, en misant sur un plan mixte pour affronter les conséquences de la pandémie et la crise capitaliste en cours.

En Amérique du Sud et dans les Caraïbes, c’est le cas de l’Alliance Bolivarienne pour les Villes de Notre Amérique — Traité Commercial des Villes (ALBA-TCP), lequel est constitué aujourd’hui par Antigua et la Barbade, Cuba, La Dominique, Grenade, le Nicaragua, San Cristóbal, San Vicente et les îles Grenadines, Saint-Lucie… et le Venezuela.

Bien que la quantité des pays membres de l’ALBA s’est réduit ces dernières années, placés de nouveau sur l’orbite de l’Organisation des Etats Américains (OEA) et sur le Département d’Etat Américain, elle est toujours considérée comme une force avec des potentialités économiques, commerciales et financières.

C’est pour ces raisons que la Conférence de Haut Niveau sur l’Economie Post-Pandémie de l’ALBA-TCP s’est organisée et tenue, à laquelle ont participé les représentants de chaque pays, incluant les présidents, les premiers ministres, les ministres, et les personnalités hors de l’organisation régionale.

Le scénario économique pour l’ALBA-TCP

À la conférence étaient présents : la secrétaire exécutive de la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (Cepal), Alicia Bárcenas; l’historien et journaliste Ignacio Ramonet; et le directeur de l’Institut Tricontinental d’Investigation Social, Vijay Prashad.

Bárcenas a fait référence à une étude présentée fin Avril par la Cepal, qui contient des données économiques, financières et commerciales concernant les Caraïbes et le monde en général, et qui met en perspective les éléments constituants le scénario post-pandémie pour réactiver les forces productives et d’autres lignes qui embrassent l’économie des pays latinocaribéens.

Dès le début du rapport, la Cepal affirme qu’il n’y aura pas de retour à la « normalité » comme on l’a connu avant, mais à une « nouvelle normalité » en accord avec « les changements structurelles dans l’organisation de l’activité productive » de la région.

Et nous le savons, la « normalité » d’avant était épouvantable. Pour mentionner un exemple, la dette publique des gouvernements centraux a augmenté en moyenne de 44% du PIB en 2019 contre 29,8% en 2011; soit une hausse de 15%. L’Argentine, le Brésil et le Costa Rica sont les pays les plus endettés en terme de PIB.

Ceci a produit une diminution dans les dépenses sociales et économiques proprement locales, parce que les intérêts de la dette ont augmenté et les populations du Sud et des Caraïbes souffrent des conséquences. Dans ce contexte, la Cepal a demandé un moratoire sur le paiement de la dette.

Grafique: Cepal

Selon le rapport, l’Amérique du Sud a subi cette année une chute de l’économie de 5,2%, l’Amérique Centrale de 2,3% et les Caraïbes de 2,6%, en raison du ralentissement des économies des Etats-Unis et de la Chine (directement connectées aux chaines de valeurs de la région) et de la baisses des prix des matières premières. C’est ici que l’on constate le centre de la dépendance et l’anti développement de Notre Amérique.

Le taux de pauvreté a également augmenté de 4,4 points de pourcentage pour arriver à 34,7%, « ce qui signifie une augmentation de 28,7 millions de personnes en situation de pauvreté ». À son tour,  la pauvreté extrême « augmenterait de 2,5 points de pourcentage, passant de 11 % à 13,5 %, ce qui représente une augmentation de 16 millions de personnes ».

Bárcenas a souligné que la Cepal prévoit un épuisement du commerce de -15%, en plus de l’augmentation du chômage, de la pauvreté et de l’inégalité.

« Nous proposons la construction d’un Etat de bien-être et un système de protection social qui permettra d’éviter une autre décennie perdue, qui nous a ramenés dans les années 80 et 90, près de 25 ans en matière sociale et maintenant, si nous ne faisons rien, nous pourrions revenir près de 13 ans en arrière », a estimé M. Bárcenas.

De même, elle a reconnu l’effet des mesures coercitives unilatérales de Washington sur Cuba, le Nicaragua et le Venezuela : « Nous rejetons les sanctions imposées aux pays membres de l’ALBA-TCP ».

Une proposition pour le programme économique régional

De son côté, le journaliste et historien indigène étasunien Vijay Prashad, directeur de l’Institut Tricontinental d’Investigation Sociale, a présenté un programme comme proposition pour les pays de l’ALBA contre la pandémie et qui pourrait servir, à son avis, au monde post-pandémie :

« Cette orientation néolibérale a aggravé la crise et nous a conduit à cette impasse des possibilités humaines. Pour cette raison, les pays en développement nécessitent une alternative claire au chemin capitaliste » a signalé Prashad en vidéoconférence, tout en rejetant la privatisation de la santé. Il a présenté 10 points :

1. Combattre la pandémie. Augmenter la fabrication de masques, de fournitures et de test pour son application à toute la population; développer le contrôle ouvrier pour créer un environnement de travail juste qui casse la chaine de contagion; investir dans la nourriture, les médicaments, les vêtements et autres biens et services sans but lucratifs, pour le peuple.

2. Solidarité médicale. Établir un Front Uni de pays pour rejeter le FMI. Les Etats doivent utiliser leurs ressources pour développer les soins de santé publique (et non privée) et former les communautés; dans ce domaine, les brigades médicales cubaines sont un exemple parfait dans le monde entier.

3. Patrimoine intellectuel. Les pays en développement doivent faire pression pour la reconsidération des accords mondiaux sur les droits des propriétés intellectuelles dans le commerce de médicaments. Ceci s’appliquer directement aux accords de vaccins et de production de médicaments et technologies. À court terme, il faut assurer les mécanismes pour le transfert de science et de technologie.

4. Suppression totale de la dette externe. Sans exception. Il est nécessaire d’établir un partenariat international afin que les paiements destinés à la dette soient canalisés vers les besoins urgents de la société.

5. Solidarité alimentaire. Elle est essentielle et elle doit combattre l’agro-industrie. La production d’aliments doit être un droit prioritaire. Renforcer les systèmes de distribution de nourriture à la population et l’investissement dans la nourriture et les fonds de la structure agricole.

6. Renforcer les services publiques. La pandémie a révélé que le secteur privé ne répond pas à l’urgence. Il est nécessaire de défendre le service publique pour les biens et services essentiels dans les domaines de la médecine et de l’alimentation, en plus des autres secteurs comme le transport, le logement, internet et l’éducation. Prashad a noté qu’ « à force d’être marchandisée, les possibilités de construire une société juste sont restreintes.»

7. Impôts sur la fortune. Selon Prashad, actuellement 32 milliards de dollars sont placés dans des paradis fiscaux. Ce sont des ressources énormes pour la population qui n’entrent pas en ligne de compte quant à la perception d’impôts publics. Il faut récupérer ces flux, et imposer les fortunes de la haute bourgeoisie, des riches propriétaires terriens, financiers et spéculateurs financiers.

8. Contrôle de capitaux. Les Etats doivent développer une plateforme internationale pour contrôler le capital, un sujet politique. Il faut contrôler les flux financiers pour éviter la fuite de devises et de capitaux, tandis que la souveraineté des politiques financières-monétaires devrait commencer à être garantit.

9. Commerce régional sans utiliser le dollar. La dédolarisation est essentielle dans ce programme. 60% des réserves du monde sont en dollars et dans sa majorité, le commerce mondial opère sous le complexe dollar : c’est pour cela que Walt Street asphyxie les finances mondiales. Le dollar s’est converti en arme pour creuser le développement national. Prashad a fait valoir la nécessité de réactiver les systèmes de paiements solidaires comme le SUCRE et autres stratégies financières.

10. Planification centralisée. La pandémie a démontré le pouvoir de la planification centrale et de la gestion publique, en tenant compte d’exemples ailleurs dans le monde. Des mécanismes de gestion centrale pour s’assurer que les entreprises et les activités soient orientées vers la satisfaction des besoins sociaux plutôt que vers le profit capitaliste.

Les propositions sont conformes à celles présentées par le journaliste Ignacio Ramonet, qui a souligné que la crise de l’offre et de la demande au niveau mondial était similaire à celle des guerres européennes du XXe siècle.

Ramonet s’est joint à l’appel de la demande d’annulation, de réduction ou moratoire de la dette des pays du Sud vers ceux du Nord.

Réponses présidentielles

Face aux diagnostics et propositions, le président Nicolás Maduro a réfléchi à la situation que traverse la région et a lancé quelques lignes stratégiques qui seront revues dans un conseil conjoint qui réunira les chanceliers et ministres de l’Economie de tous les pays de l’ALBA-TCP, le 29 Juin prochain.

L’une des contributions stratégiques les plus importantes soulignées par le président vénézuélien a peut-être été de coordonner les efforts pour développer un vaccin et un traitement pour le nouveau coronavirus, en donnant la priorité à la crise sanitaire. L’aspect économique découle directement de la santé de la population.

L’ALBA-TCP, par nécessité, entrera dans la course au vaccin Covid-19.

Parce que le Venezuela travaille géopolitiquement avec les Caraïbes, le président a annoncé que du côté du gouvernement : « Nous travaillons à la relance de Petrocaribe et à la consolidation de la Banque de l’ALBA », dans le but de renforcer les mécanismes minés par l’offensive américaine vécu ces dernières décennies, contre le processus d’intégration latino-antillais.

Le Venezuela a été le leader de cette campagne, cependant le Premier Ministre de San Vicente et les Grenadines, Ralph Gonsalves, qui a donné une première réponse à la déclaration de Maduro, a déclaré que la Communauté des Caraïbes (Caricom) coordonnera les efforts pour faire face à la situation causée par la crise capitaliste et le Covid-19.

L’ALBA n’est pas exempte de cette relation, pas plus que Petrocaribe, de sorte que les accords de coopération et de développement entre les nations du bassin des Caraïbes, des Antilles et d’autres pays insulaires devraient être renforcés.

Les réponses des Premiers ministres de la Dominique, Roosevelt Skerrit, et d’Antigua-et-Barbuda, Gaston Brown, ont également offert une image générale de consensus et d’acceptation que les liens de coopération entre les pays devraient être renforcés pour faire face au scénario post-pandémique, en tenant compte du fait que Cuba et le Venezuela ont fait le reste par le biais de la solidarité et du soutien.

Le plus grand défi reste donc de briser le paradigme de l’hégémonie américaine, qui a dans l’économie et les finances sa principale arme pour la « poursuite énergétique, financière et commerciale », a déclaré le président vénézuélien, et a insisté sur le fait que « même si Donald Trump a l’intention de mettre son genou au cou de Petrocaribe et du Venezuela, ils ne pourront pas nous étouffer ».

Ainsi, les pays membres de l’ALBA-TCP frappent à la porte du nouveau scénario économique qui s’annonce.