La crise haïtienne : tournant et point de non retour

Drapeau Haïti

La crise en Haïti est la plus étendue, la plus radicale, et certainement la plus méconnue de toutes celles qui traversent la situation actuelle en Amérique latine et dans les Caraïbes 1.  Son origine set due a plusieurs causes et temporalités. Dans cet article, nous nous concentrerons uniquement sur celles à moyen et à court terme, en laissant de côté pour l’instant la dimension à long terme, liée à la rupture d’un modèle de domination néocolonial établi avec l’occupation militaire américaine de 1915-1934, poursuivie ensuite avec la tutelle des gouvernements civils et militaires après l’occupation, et enfin terminée avec la dictature à vie de François et Jean-Claude Duvalier jusqu’à sa chute en 1986.2

Nous affirmons que depuis juillet de l’année dernière, Haïti vit dans un état d’insurrection populaire permanente3 qui s’est prolongée dans le temps dans une dynamique de pics de mobilisation de masse et de périodes de stagnation qui se succèdent.  À mesure que la crise s’aggrave, les périodes de trêve sociale deviennent plus courtes et plus instables, et les pics de mobilisation de plus en plus convulsifs.  Depuis l’épidémie de juillet 2018, trois grands catalyseurs de protestation sont apparus :

  1. la tentative du gouvernement, conformément aux politiques mondiales du FMI en la matière4, d’augmenter le prix du carburant jusqu’à 51 %, avec l’impact que cela aurait sur le prix des transports, de la nourriture et du coût de la vie en général.   En réponse, du 6 au 8 juillet 2018, près d’un million et demi de personnes sont descendues dans les rues du pays, ont obligé à la révocation de la mesure, ont obtenu la démission du Premier ministre de l’époque, Jack Guy Lafontant, et ont réussi à cantonner les forces de sécurité, qui ont été complètement débordées par les événements.  Le sillage de cette situation devait durer de nombreux mois.

  2. La révélation de l’un des plus importants scandales de corruption de l’histoire du pays, dans lequel la classe politique, et en particulier le président et le parti au pouvoir, ont participé au détournement d’au moins 2 milliards de dollars des accords de coopération énergétique de Petrocaribe5 (un montant équivalent à près d’un quart du PIB d’Haïti).  Ce fut l’axe directeur des manifestations de septembre dernier à mars de cette année, avec un rôle important de jeunes auto-organisés à partir de réseaux sociaux, appelés “petrochallengers”.

  3. La crise énergétique déclenchée en septembre de cette année a été le dernier axe aglutinant.  Cela était en partie le résultat de la spéculation du gouvernement qui, en retenant les stocks de carburant, a tenté de justifier l’élimination de la subvention comme condition pour continuer à payer le prix des importations.  Mais la sortie virtuelle d’Haïti de Petrocaribe a été encore plus décisive.  Cela s’est produit parce que le blocus que les États-Unis maintiennent sur le Venezuela empêche l’arrivée des cargos qui devraient transporter le combustible jusqu’aux côtes haïtiennes. Mais aussi parce que, dans un tournant décisif de sa politique étrangère, Haïti a décidé de retirer sa reconnaissance au  gouvernement de Nicolas Maduro.  Ainsi, le pays, complètement aligné sur la géopolitique guerrière des États-Unis, a commencé à agir contre la révolution bolivarienne dans des espaces régionaux tels que l’OEA et la CARICOM, allant jusqu’à être la seule nation dans cet espace à voter en faveur de l’activation du Traité interaméricain d’assistance réciproque (TIAR).

La crise énergétique, ajoutée à un cocktail explosif de forte inflation, de dévaluation de la monnaie et de gel des salaires, a fini par détériorer les conditions de vie déjà désastreuses des quatre cinquièmes de la population haïtienne.  Certaines de ses conséquences ont été la paralysie pratique des transports pendant des périodes prolongées ; la crise de l’économie agricole paysanne, dans l’impossibilité comme tout le secteur de commercialiser sa production ; l’augmentation conséquente du prix des denrées alimentaires dans les grandes villes du pays ; l’interruption de l’activité scolaire et le fonctionnement intermittent des centres de santé ; la fermeture d’usines et de petites et grandes entreprises ; l’aggravation du fléau de la faim, en particulier dans les régions les plus isolées dépendantes de l’aide alimentaire ; et une longue liste d’autres conséquences.

En réponse, les classes populaires et leurs organisations rurales et urbaines sont descendues dans les rues du pays, unies derrière l’exigence de démission immédiate du président Jovenel Moïse, accusé d’être le principal responsable de la crise.  Mais bientôt, l’agenda des revendications s’alourdit, car un discours défiant non seulement le gouvernement, mais aussi tout le système économique et politique devient de plus en plus prégnant : « fòk sa chanje », (cela doit changer), « chavire chodyè a »  (tout mettre sens dessus dessous) ou « nou ta dwe viv tankou mon » (nous devons vivre en tant que peuple), sont quelques-uns des slogans en langue nationale haïtienne qui expriment la portée et le sens des revendications populaires.

Le gouvernement a adopté différentes stratégies pour s’accrocher au pouvoir et garantir la continuité des privilèges d’une “élite répugnante”, comme a baptisé un écrivain haïtien la bourgeoisie et l’oligarchie qui ont saigné à blanc le pays depuis la fin de la révolutionnaire de 1804.  La première stratégie a été le silence, qui a conduit le président à passer près d’un mois sans s’adresser à la nation au milieu de l’effondrement énergétique et social généralisé.  Ensuite,

différents appels au dialogue ont été lancés, qui ont échoué successivement, les différents acteurs politiques prenant leurs distances par rapport à un navire qui, de toute évidence, était en train de couler.  Puis, comme prévu, la répression des manifestations a commencé à se dérouler dans une tentative infructueuse de reprendre le contrôle du territoire, en particulier de la zone métropolitaine de la capitale Port-au-Prince, devenue alors une véritable poudrière.  Comme l’ont noté le Réseau National Haïtien pour la Défense des Droits de l’Homme, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies et Amnesty International (ce dernier avec des retards retentissants), le bilan de la répression a été désastreux : usage excessif de la force, torture, arrestations arbitraires, au moins 42 morts ces dernières semaines et 77 depuis le début de l’année.

En raison de l’inefficacité et de la faiblesse avérées de la police nationale, et considérant qu’Haïti ne peut pas imiter ses homologues équatoriens, boliviens ou chiliens en faisant descendre l’armée dans les rues6 , la réponse qui a commencé à prévaloir a été la paramilitarisation, comme cela s’est produit dans tous les régimes néolibéraux arrivés à maturité.  Par ailleurs, il convient de rappeler que les deux dernières missions d’occupation de l’ONU, la MINUSTAH et la MINUJUSTH, ont achevé le retrait des contingents de police et militaires étrangers, laissant la place au BINUH, une mission de nature plutôt “politique”.  Plusieurs faits confirment cette tendance à la paramilitarisation : l’encouragement de groupes criminels organisés qui répondent directement au pouvoir politique7 , la perpétration de massacres dans certaines communautés rurales ou dans les quartiers populaires les plus actifs et les plus mobilisés8 , et enfin, l’infiltration constante de mercenaires et d’ex-militaires américains dans une proportion incertaine.  Début février, et de nouveau il y a quelques jours, certains de ces entrepreneurs ont été arrêtés à l’aéroport international Toussaint L’Ouverture avec des armes de gros calibre, des munitions et des équipements de télécommunications avancés.

Sur le plan international, la réponse des grands groupes de presse occidentaux a été conforme aux attentes : l’invisibilité la plus totale de la situation haïtienne chaque fois que cela était possible, et lorsque les dimensions de la crise sont devenues indéniables, sa distorsion totale.  Ainsi, la nature pacifique de la plupart des protestations a été niée, l’existence de plans gouvernementaux alternatifs, ainsi que de dirigeants et de forces sociales organisées, a été cachée, et la responsabilité évidente de la soi-disant “communauté internationale” dans la crise haïtienne a été ignorée, comme s’il s’agissait d’une sorte de fatalité atavique9. Il est courant de souligner unilatéralement les éléments de violence, de désespoir et de spontanéité d’une nation toujours lue à partir des clivages racistes et coloniaux.  Les ONG internationales y ont également contribué, en diffusant des idéologies développementalistes et des concepts démobilisateurs10.

En revanche, l’ingérence des États-Unis11 , dernier facteur déterminant de la puissance qui se réserve encore le droit de tutelle, ainsi que celle d’autres petites puissances occidentales, a été constante.  Au début, cette ingérence a été externalisée par le biais d’organismes régionaux tels que l’OEA, d’institutions financières multilatérales telles que le FMI ou de groupes d’intérêt ad hoc tels que le “Core Group “12 , qui n’ont jamais cessé de soutenir tacitement ou explicitement la continuité du pouvoir de Jovenel Moïse.    Mais ces dernières semaines, l’ambassade à Port-au-Prince et le Département d’État américain ont pris des mesures publiques, visiblement exaspérées par la prolongation d’une crise qui commence déjà à affecter les profits de leurs sociétés transnationales.

D’autre part, le camp de l’opposition a été configuré en deux coalitions, du Forum patriotique, espace représentatif des mobilisations de rue et des mouvements sociaux de la campagne et de la ville, aux espaces conservateurs représentant différentes fractions de l’oligarchie, de la bourgeoisie locale et de la petite bourgeoisie réactionnaire, comme l’Alternative consensuelle, la Pasarela ou le Bloc démocratique. Récemment, ces coalitions et d’autres ont signé une série de points programmatiques pour faciliter la construction d’un gouvernement de transition après la démission éventuelle du président. Cependant, la nature spontanée des mobilisations les rend relativement indépendantes de l’opposition organisée.  En particulier des partis traditionnels qui sont considérés comme faisant partie du problème par les grandes majorités populaires.

Tous les facteurs mentionnés, à savoir la continuité avec les symptômes d’usure de la mobilisation populaire, l’accord signé par pratiquement toute l’opposition sociale, politique et parlementaire, la promotion par les États-Unis d’une solution négociée avec le parti au pouvoir lui-même, la situation géopolitique brûlante des Caraïbes et le rôle joué par Haïti dans cette région, ainsi que l’effondrement objectif du modèle extroverti et « sousdéveloppant » dont souffre la nation la plus pauvre et la plus inégale de l’hémisphère, nous font entrevoir deux grandes voies possibles de sortie de crise, dans ce qui est déjà un point de bifurcation évident.  Toutes les variables sociales, politiques et économiques sont dans un état de décomposition accélérée.   L’équilibre instable que le pays connaît depuis juillet de l’année dernière est déjà insoutenable, de sorte que dans un court laps de temps, la situation pourrait évoluer vers :

  1. Une solution régressive, c’est-à-dire le maintien du gouvernement de Jovenel Moïse à court terme, par un accord avec l’opposition plus conservatrice facilité par les États-Unis, promettant en retour des élections anticipées et la possibilité d’introduire des amendements à la Constitution.  Cette solution suppose, face à l’impossibilité de dégager un consensus, l’intensification de la solution policière, militaire ou paramilitaire, ainsi que la défaite frontale de la mobilisation populaire par le recours à la violence ou à des politiques de choc économique. Le plan incliné de la réalité haïtienne conduirait les grandes majorités vers un seuil de douleur et d’inégalité encore plus grand que celui que nous connaissons.  Cependant, les difficultés du système à démobiliser le peuple haïtien et à stabiliser les régimes de domination sont évidentes.

  2. Une solution progressive, qui pourrait être institutionnelle, par la construction d’une Conférence Nationale Souveraine et d’un gouvernement de transition, dans lequel les forces populaires organisées gagneraient leur hégémonie sur la classe politique traditionnelle, par à la continuité de la mobilisation de la rue.  D’autres points déjà convenus seraient le procès des responsables du détournement de fonds de Petrocaribe et des massacres susmentionnés, la réforme politico-électorale et la convocation d’élections propres et d’une Assemblée Constituante dans un laps de trois ans.  Ou, sous variante, une solution de type progressif mais insurrectionnel, qui pourrait prendre d’assaut un État faible et inopérant. Ce processus, non mature pour l’instant, exigerait un travail subjectif et organisationnel accéléré de la part des forces populaires, ainsi que l’intermédiation des puissances rivales dans le scénario géopolitique régional, comme garantie de marges d’autonomie minimales dans la réalisation d’un éventuel gouvernement populaire.

1. Nous avons développé, avec Gonzalo Armúa, une analyse panoramique de la situation régionale. Disponible à l’adresse : https://notasperiodismopopular.com. ar/2019/10/09/nuestra-america- three-time-events-analysis- regional-global juncture/

2. Voir : Castor, Suzy (1971). L’occupation américaine d’Haïti et ses conséquences. Siglo Veintiuno Editores. Ou voir : Soukar, Michel (ed) (2015). Cent ans de domination des États-Unis d’Amérique du Nord sur Haïti. Editions C3 : Delmas.

3. Pour une analyse de la situation de juillet et de la formation sociale haïtienne, voir le dossier n° 8 de l’Institut Tricontinental : “L’insurrection populaire haïtienne et la nouvelle frontière impériale”. Disponible à l’adresse suivante : https://www.thetricontinental.org/es/la-insurreccion-popular-haitiana-y-la-nueva-frontera-imperial/

4. Nous disons mondial, car des politiques identiques ont été promues par le FMI dans des pays aussi divers que l’Équateur, Haïti, l’Égypte ou la Guinée équatoriale. 5 Le détournement a été corroboré par des rapports successifs présentés par la commission anti-corruption du Sénat et par la Cour supérieure des comptes elle-même.

5. Le détournement a été corroboré par des rapports successifs présentés par la commission anti-corruption du Sénat et par la Cour supérieure des comptes elle-même.

6. Parce qu’elle a été dissoute sous le second gouvernement du prêtre salésien Jean-Bertrand Aristide en 1995.

7. Anel Joseph, chef des gangsters de GrandRavine qui ont ravagé les populations rurales de l’intérieur du pays pendant des mois, est peut-être le cas le plus emblématique de collusion politico-criminelle.

8. On peut citer les cas de Bel-Air, La Saline, Tokyo, Carrefour-Feuilles et bien d’autres.

9. Pour une analyse détaillée, voir le texte lucide de Ricardo Seitenfus, ancien représentant de l’OEA en Haïti. Seitenfus, Ricardo (2016). Reconstruire Haïti : entre espoir et trident impérial. CLACSO et la Fondation Juan Bosch. Et aussi : Seitenfus, Ricardo (2018). Les Nations Unies et le choléra en Haitï. Editions C3 : Delmas.

10.  Sur le rôle des ONG locales et internationales en Haïti, nous recommandons le travail du professeur Jean Anil Louis-Juste, qui a été assassiné pour son activisme politique le 12 janvier 2010, le même jour que le tremblement de terre qui a dévasté le pays.

11. Pour approfondir notre compréhension de la place d’Haïti dans la géopolitique des Caraïbes, nous avons interviewé Camille Chalmers, intellectuel et leader des Mouvements de l’ALBA. Disponible sur : https://www.telesurtv.net/ opinion/El-imperialismo-norteamericano-se-vale-deHaiti-para-sabotear-la-unidad-regional-interview-aCamille-Chalmers-20191011-0011.html

12. Il s’agit du groupe autoproclamé des “amis d’Haïti”, composé de représentants de l’OEA, des Nations unies, de l’Union européenne et des ambassades d’Allemagne, du Brésil, du Canada, de l’Espagne, des États-Unis et de la France, actuellement divisés dans leur position sur la crise haïtienne, mais alignés sous l’hégémonie des États-Unis.

13 Son programme complet, appelé “Déclaration de Papaye”, peut être consulté à l’adresse suivante : http://www.clocviacampesina.net/noticias/resoluciones-del-foropatriotico-en-haiti-resolucion-de-papaye

Auteur : Lautaro Rivara
Traduction : FAL33
Source : CADMT