Le Pérou au temps des fléaux et du retard

Hugo Cabieses est économiste, ex-assesseur parlementaire (2015-2017 et 2019) et ex ministre  du développement stratégique des ressources naturelles du MINAM (2011) . Militant socialiste et actuellement consultant en gestion durable des forêts, changement climatique, zones humides Ramsar et droits des peuples indigènes andins- amazoniens. Mail: hugocabieses@gmail.com

Pour paraphraser le titre du roman récent de Mario Vargas Llosa en référence au coup d’état au Guatemala de 1953-54, pendant que l’Amérique du Sud et en particulier la Bolivie se trouve en “temps difficiles”1, le Pérou se trouve en temps du retard au milieu de trop de fléaux 2. Le coup d’état civil, policier et militaire contre le gouvernement constitutionel du Président Evo Morales, qui venait de gagner les élections du 20 octobre, avec 45% des voix, nous renvoie à des scènes que nous avions crues passées. Vargas Llosa raconte, à la fin de son roman qu’il a rendu visite à Washington à la protagoniste principale du coup d’état de la CIA contre Arbenz et il écrit: “Tous les trois nous sommes tombés d’accord sur le fait que ce fut une grande maladresse de la part des Etats Unis de préparer ce coup d’état militaire contre Arbenz  en mettant comme prête-nom le colonel Castillo Armas à la tête de la conspiration . Le triomphe qu’ils ont obtenu a été passager, inutile et contre productif. Il a amené  la recrudescence de l’antiaméricanisme dans toute l’Amérique Latine et il a fortifié les partis marxistes, trotskystes et fidélistes “4.

Apparemment, ce n’est pas encore  l’heure des incendies et saccages au Pérou comme “effet domino” de ce qui se passe dans les pays voisins, mais surtout comme conséquence des fléaux de corruption, discrimination, desinstitutionalisation , autoritarisme, violence en tout genre, et addiction à l’échec que le Pérou traine depuis au moins trois décennies. Mon analyse est que, que cela plaise ou non, le président Vizcarra a trouvé le moyen de gouverner la crise du régime politique en retardant la crise de l’état, c’est à dire l’effondrement total avec des mobilisations citoyennes immenses qui devraient conduire depuis le processus destituant actuel vers un processus constituant.

Sa méthode a été de parler et d’agir contre la corruption qui corrompt pratiquement toutes les institutions politiques, économiques et sociales du pays sur tout le territoire national. Et il le fait sans toucher le “modèle” économique en pilote automatique alors que la réforme politique qu’il a promise en prenant la présidence après la démission du PPK corrompu en mars 2018, dont l’axe était la lutte contre la corruption des représentants fujimoristes et apristes au congrès qu’il a dû dissoudre. Cette réforme politique est au point mort depuis des mois.

1-voir: Mario Vargas Llosa; Tiempos recios; Penguin Rondom House-Grupo Editorial Alfaguara; Barcelona, 2019. 2 Voir: Alberto Flores Galindo; Tiempo de Plagas; Ediciones Caballo Rojo, Lima, 1987.

3-Le roman se termine avec la visite de Vargas Llosa à la salvadorienne Martha borrero Parra “Miss Guatemala”, amante du colonel Castillo Armas, déjà trés âgée, en Virginie, Washington DC pour l’interviewer sur les succès au Guatemala et en République Dominicaine. L’entretien a été fait avec ses amis dominicains Soledad Alvarez et Tony Rafal.

4- Voir ce paragraphe à la page 221 . Comme dans d’autres romans, Vargas Llosa,  tout en étant un libéral conservateur et anti-communiste, reprend bien souvent des thèses qui sont défendues par des socialistes et des démocrates.

Et le voisinage?

L’Equateur est en mobilisaton sociale et indigène, provisoirement contenue par les promesses que le  gouvernement n’a pas remplies jusqu’à présent. Au Chili, l’insurrection sociale et indigène se poursuit avec des grèves nationales et des manifestations qui visent à ouvrir un boulevard pour un processus constituant contre le “modèle néolibéral Pinera” d’une “oasis” qui s’est révélée inexistante, à cause de la cupidité de ses classes dominantes minoritaires. l’Argentine aussi est en mobilisation de masses, mais celles-ci ont été cooptées par le triomphe électoral des Fernandez péronistes et l’espoir qui leur est accordé à la suite du contre-gouvernement et de la banqueroute néolibérale Macri.

En Bolivie , les partisans d’Evo Morales pousuivent une mobilisation contre le coup d’état et les assassinats provoqués par les bolsonaros politico-militaires financés et soutenus par l’ambassade yanqui. Cependant, le processus qui a eu d’énormes succès s’est suicidé, au moins momentanément- si toute fois c’est possible – à cause d’erreurs du Mouvement Vers le Socialisme MAS, centré simplement sur la méconnaissance du référendum de février 2016 et sur le désir de réélection indéfinie de la part du duo Evo Morales-Alvaro Garcia Linera.

Cependant, au moment d’écrire cette chronique, le MAS à l’assemblée nationale -où il a la majorité absolue- , a permis la convocation de nouvelles élections dans un délai de 120 jours, reconnaissant de fait la “présidente par intérim” autoproclamée Jeanine Anez. Comme chacun sait, elle a été installée avec l’appui du gouvernement  des USA , les fusils et les paramilitaires, après la démission du président Morales, provoquant une trentaine de morts, plus de 600 blessés, des dizaines de prisonniers et autant de recherchés. En ce moment, il règne sur la Bolivie un calme tendu; mais les agressions se perpétuent  contre les membres et les dirigeants du MAS puisque dans l’assemblée, il n’a pas été possible d’obtenir une loi garantissant l’arrêt de la violence.

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Le peuple colombien a été le dernier à  se joindre aux incendies avec des manifestations urbaines, paysannes et indigènes, qui se déroulent au rythme des “vallenatos”, “cacerolazos”, et occupations de rues et de routes combinées à des assassinats de dirigeants de la part du fameux Duque qui a appelé à une Table de Dialogue qui n’augure pas de résultats.

Le Brésil est de nouveau en mouvement pour s’éléver contre l’incendiaire Bolsonaro et le néolibéralisme religieux, encouragé par la liberté du paradigmatique Lula. Pour finir, l’Uruguay a vécu le ballotage du dimanche 23 novembre, où Daniel Martinez  du Frente Amplio, a perdu les élections avec une marge très étroite – moins de trente milles voix -face à Luis La Calle Pou du droitier Parti National ,  ce qui va signifier pour le peuple uruguayen le retour dans la rue des villes et des villages.

La crise péruvienne dans le contexte latino-américain.

Le pérou , pays de 32 millions d’habitants, héritiers de traditions millenaires, d’héroïques luttes sociales pour les droits, la diversité des races et des peuples indigènes originaires, l’agrobiodiversité et le multiculturalisme, avec d’immenses ressources naturelles, a tout pour être un pays prospère.

Cependant, il se trouve, depuis 2016 et peut-être depuis beaucoup plus longtemps, en crise de régime politique, économiquement stagnant, socialement prostré, avec un environnement agressé, rongé par la corruption à tous les niveaux, et gouverné depuis plusieurs décennies par un régime néolibéral extractiviste qui exclue la grande majorité des gens de ses droits fondamentaux pour pouvoir Vivre Bien, ou mieux, impulser depuis le bas et l’intérieur les  Bien Vivre dans notre pays divers et bigarré.

Ce panorama national se déroule dans un contexte latino-américain caractérisé par les traits généraux suivants: 1- La résurection de la crise économico-financière internationale en plein processus de “restauration conservatrice” sur le continent, avec des guerres économiques, politiques , médiatiques et l’échec retentissant du modèle extractiviste-exportateur;. 2- Depuis au moins 2014, les continuelles agressions politiques, idéologiques, médiatiques et militaro-policières contre les gouvernements progressistes et de gauche dans la région, en particulier contre le Vénézuéla, Cuba, le Nicaragua, le Salvador, l’Equateur, le Chili, La Bolivie et le Brésil.3- La concentration des moyens de communication aux mains de la droite conservatrice, confessionnelle et fasciste avec des agressions médiatiques permanentes sous des prétextes d’agressions comme la dite “guerre contre les drogues”, “le crime organisé” et “les activités illicites”; 4- La criminalisation des manifestations , des luttes justes et des mobilisations socio-environnementales, indigènes et citoyennes, contre leurs territoires, leurs droits et leurs cultures, de même que contre l’immense espace andin-amazonnien, poumon, rein et source d’eau douce pour la planète, contre ses forêts, ses peuples aux savoirs indigènes ancestraux, et leurs territoires. 5-La crimininalisation et la persécution  de la migration des pauvres qui fuient leur pays à la recherche de sécurité et de meilleures conditions de vie, avec, en même temps , le soutien et le financement de la part des Etats-Unis et de ses agences des églises conservatrices évangéliques qui sont tous les jours plus impliquées dans les processus conservateurs d’Amérique Latine.

Ce qui vient d’être dit est orienté par les classes dominantes de chaque pays de façon à faciliter et développer les ingérences des gouvernements des Etats-Unis , Canada, Europe, des transnationales et du “bureau des colonies” appelé OEA , dans nos affaires intérieures afin de s’approprier nos ressources naturelles, en particulier les minéraux, le pétrole, l’eau, la biodiversité, les forêts et les savoirs ancestraux des communautés originaires. En somme, contrôler la région Andine-Amazonienne.

A propos de la conjoncture actuelle de destitution

Le premier axe de la conjoncture qui a ouvert la crise au Pérou a été la corruption publique, privée, des politiques en général de droite, du centre et de la gauche. Mais l’autre axe est le pilote automatique du “modèle” néolibéral avec “chaise tournante” imposé par le fujimorisme dans les années 90 et poursuivi sans doutes ni murmures par les cincq gouvernements  de la période “démocratique “ qui s’est ouverte à la fin des années 2000 , ce qui a signifié et signifie:

1-   La capture de l’état par corruption, la concentration de la richesse et de la terre , de même que l’offensive contre les politiques sociales , avec impact sur la distribution du revenu, en agravant la pauvreté et les inégalités.

2- L’offensive sur nos ressources naturelles  comme le pétrole, les minerais, l’eau, la terre, la biodiversité, et l’air, qui fournissent des profits extraordinaires aux grandes entreprises et aux corrompus privés et publics par l’appropriation de la plusvalue sociale collectée par l’état.

3- l’offensive contre les droits conquis historiquement par les les travailleurs, les peuples indigènes, les femmes, les travailleurs, d’autres secteurs, notre mer et notre Amazonie.

4- La domination de la part de l’idéologie néolibérale des coeurs et des esprits des gens par la colonisation et l’homogénéisation de nos savoirs et de nos ressentis.

Actuellement, au Pérou, nous vivons un Processus Destituant, avec des manifestations dans les rues, les vallées, et les régions, avec un agenda social, environnemental, culturel et économique que le gouvernement actuel et de nombreux politiques se refusent à entendre. Nous considérons que ce que nous devons commencer au plus vite c’est un Processus Constituant, en dehors de la constitution mafieuse de 1993 -5- . Dans ce processus, le dernier acte a été la dissolution , par décret présidentiel, du Congrès de la République, le 30 septembre 2019 et la covocation d’élections parlementaires pour le 26 février 2020.

Cependant, comme je l’ai dit dans un article récent pour ALAI, nous devons, au moins, anéantir 10 mythes inhérents aux positions idéologiques du néolibéralisme extractiviste sauvage -6:

1- Que nous sommes un pays minier-pétrolier-gazier-extractiviste;

2- Que pour vaincre la pauvreté et l’exclusion, il doit y avoir une augmentation continue du PIB

3- que le ciment, le sable, le fer et les ouvriers, c’est ce qui doit primer dans les investissements publics et privés ;

4- que le néolibéralisme est économico-productif et non pas idéologico-culturel;

5- que avec l’exportation et la compététivité-productivité, on pourra vaincre l’exclusion;

6- que l’eau, les forêts, la biodiversité et l’Amazonie sont des biens négociables et infinis;

7-que les peuples indigènes et les indignés ne peuvent pas gouverner;

8- que le territoire ne doit pas être dirigé car cela inhibe les investissements;

9- que la diversification de la production est une proposition des communistes-écologiques; et

10- que les corrompus sont très nombreux et que, par conséquent, on en peut pas grand’chose contre eux.

Le Pérou en crise de régime politique

Nous sommes au beau milieu d’une profonde crise institutionnelle destituante qui peut déboucher sur un processus constituant.  Il s’agit d’une crise aux multiples facettes, en partie déterminée par la crise économique agravée par les désastres environnementaux d’origine anthropique, par la chute des prix des principaux  minéraux que nous exportons, par la corruption qui dévoile les mécanismes du pouvoir établi.  Il s’agit de la crise de l’état néolibéral mis au service des pouvoirs factices, incapable de répondre à la situation et de plus en plus délégitimé, l’émergence de formes de sociabilité et d’organisation populaire régressives, avec un sens commun conservateur et une répression toujours plus importante.

5-Voir mon article avec Oscar Ugarteche dans le “seminario brecha de Montevideo”, republié dans”Sin Permiso de Barcelona:  http://www.sinpermiso.info/ textos/la-crisis-peruana-del-caos-destituyente-alciclo-constituyente.

6-Voir mon article sur:  https://www.alainet.org/es/ articulo/202633.

Dans ce contexte, la résistance populaire au Pérou est explosive mais désarticulée; elle génère un scénario destituant, mais sans objet politique, social et culturel populaire, démocratique qui débouchera difficilement à brève échéance sur un processus constituant capable de transformer l’état, l’économie et la société.

Nous sommes dans un temps politico-institutionnel marqués par des processus électoraux et la bataille pour le gouvernement qui s’est ouvert par les élections générales de 2016, les régionales et locales de 2018 et les présidentielles de 2021 qui coïncident avec le bicentenaire de notre indépendance . Mais, au milieu du chemin , ce chronogramme a été altéré par la dissolution du congrès apro-fujimoriste et la convocation d’élections anticipées en janvier 2020. Ce temps politique est marqué par la formation de trois parts électorales – l’ultradroite autoritaire, la droite démocratique , et la gauche progressiste –  au milieu d’un reflux produit par la trahison du gouvernement de Ollanta Humala face à l’objectif de changement d’importants secteurs du pays.

La renaissance de la gauche qui a obtenu un nombre de voix important, a généré des attentes qui auraient dû prendre corps avec l’arrivée en politique  de nombreux secteurs citoyens et populaires. Nous avons un gouvernement faible politiquement – d’abord l’états-unien Pedro Pablo Kuczynski qui a démissionné pour corruption, et maintenant Martin Vizcarra- qui se consacre à la gestion des affaires de groupes de pouvoirs d’entreprises nationales et transnationales.

Le résultat de tout cela est la consolidation d’une droite conservatrice et liée à des pouvoirs économiques légaux et illégaux , qui a une majorité parlementaire écrasante et qui doit naviguer entre l’objectif de se consolider en 2019 pour être une réelle option de gouvernement en 2021 et/ou précipiter la chute du gouvernement actuel.

La gauche et les conflits sociaux

Les gauches et le mouvement populaire sont encore en crise, avec une chute de l’ancien et une lente émergence de quelque chose de nouveau, dans un processus initial de regroupement de forces qui demande à être développé avant de se lancer dans des tâches stratégiques , et  la recomposotion de ses projets/organisations qui traverse l’ensemble des gauches et du mouvement social. Il existe encore un  faible enracinement des espaces politico-sociaux dans les territoires et dans les dynamiques quotidiennes de vastes secteurs sociaux et il y a encore une culture politique qui se centre sur la représentation plus que sur la participation, sur la bataille d’appareils plus que sur le renforcement de l’action politique. Les acteurs politiques et sociaux qui existent actuellement dans le pays sont les suivants:

1- Le fujimorisme, populisme de droite, ultraconservateur, soutenu par des réseaux de corruption, criminels et clientélistes, qui, grâce à la majorité parlementaire au congrès dissout et en alliance avec d’autres forces politiques, était en train de créer les conditions d’une concentration politique et d’un déplacement du pouvoir des élites technocratiques et/ou leur assimilation dans un possible gouvernement.

2- Les chefs d’entreprises de la CONFIEP et la Société Nationale des Mines et du Pétrole (SNMP), qui se sont appropriés divers pans de l’état grâce à ses techniciens de luxe ou “pilotes de bombardiers” – qui jettent leurs bombes sans se soucier de ce qui arrive ensuite-, qui dirigent la “chaise tournante”, qui, en alliance avec le fujimorisme, ont remporté la présidence du Congrès de la République dissout, grâce à un de ses représentants.

3- Le centre libéral  comme Allianza para el Progreso (APP), Accion Popular (APP), le parti Morado et d’autres qui peuvent être capables d’agréger les classes moyennes ou des secteurs émergeants effrayés par la crise.

4- Les gauches divisées et confrontées aux appétits de pouvoir, toujours justifiés par des raisons de doctrine, incapables de comprendre qu’elles doivent agir au delà de la logique d’affrontement avec un objectif de construction citoyenne et populaire plus large .

5- Les syndicats de gauche et les activismes divers en crise ou marginaux parcequ’ils répondent à la demande de petits secteurs salariés de la grande et moyenne industrie et sans capacité de se rénover politiquement, organisationnellement, et tactiquement, comme c’est le cas pour la Confédération Générale des travailleurs du Pérou (CGTP) et d’autres.

6-Les activismes prisonniers de logiques de témoignages sectoriels et avangardistes comme les écologistes, indigénistes, LGTBI, ayant des difficultés à entamer un dialogue avec la société comme c’est le cas du féminisme et de sa difficulté à s’adapter aux revendications de la majorité des femmes.

7- Pour finir, mais ce n’est pas le moindre, la marche du radicalisme ethnique encore marginal au niveau national , mais avec une grande volonté politique, qui progresse dans des secteurs sociaux organisés de certaines régions et villes .

En somme, en ces temps difficiles, il s’agit de FAIRE DISPARAITRE les dix mythes du libéralisme déjà mentionnés et de ne pas tourner le dos aux problèmes principaux du pays comme la corruption structurelle et quotidienne, l’absence de  démocratie réelle et participative, la persistance du neolibéralisme extractiviste, l’insistante recherche de majorité électorale mais sans hégémonie politico-idéologique à la maniére de Antonio  Gramsci

etc. 7

Lima, 25 novembre 2019

7- voir: https://www.alainet.org/es/articulo/188382