Défaite électorale de Macri et mise en cause de l’offensive du capital dans Notre Amérique

Julio C Gambina est Président de la Fondation en Recherches Sociales et Politiques, FISYP , Buenos Aires. www.juliogambina.blogspot.com

Dimanche dernier 27 octobre, un nouveau gouvernement a été élu en Argentine pour la période 2019-2023, à la suite d’un affrontement électoral encadré par des luttes et des contradictions diverses relatives à l’orientation économique, sociale, politique et culturelle dans Notre-Amérique et dans le monde.Je fais référence aux soulèvements populaires récents et durant depuis plus d’un mois au Chili ; en Equateur, Haiti ou Colombie ; de même qu’au processus électoral en Bolivie, suivi du cruel coup d’état qui remet à l’ordre du jour l’intervention militaire et policière directe ; aux élections en Colombie avec la défaite de la force au gouvernement, ou bien au triomphe avec peu de marge de la droite en Uruguay , et même aux tensions et luttes menées par les peuples sous toutes les latitudes du système mondial. Un système en pleine décélération économique et subissant diverses tensions provoquées par le désordre qu’exerce dans les relations internationales la politique extérieure de la puissance hégémonique : les Etats-Unis. Ces luttes populaires, particulièrement au Chili, constituent des remises en cause de l’offensive capitaliste sous l’hégémonie des politiques néolibérales déployées ces quarante dernières années. 

 

C’est pour cela, pour tout ce qui se joue dans la région et dans le monde, que n’étaient pas indifférents le triomphe du Frente Amplio en Uruguay, de Evo en Bolivie, ou d’une des deux formules qui ont accaparé presque 90 % des voix en Argentine (48 % pour le « Frente de Todos »-le Front de Tous – et 40 % pour « Juntos para el Cambio »-Ensemble pour le Changement-). En Argentine, les perdants brandissaient le discours libéral, de droite, et ceux qui ont gagné l’ont fait avec un discours critique sur l’orientation d’ouverture au libéralisme . Les quatre autres formules ont à peine rassemblé 12 % de l’électorat. Sans doute, une polarisation électorale qui a défini la compétition au premier tour de la candidature du front dirigé par l’unité du péronisme, sous hégémonie du kirchnérisme. La polarisation implique de prendre en considération une importante quantité de voix qui se définit par le refus de l’une ou l’autre formule de la polarité , en une virtuelle anticipation et un refus d’un deuxième tour ou ballotage, ce qui met en évidence la construction de nouvelles entités politiques  de notre temps .

 

Qu’est ce que je suggère ? Que la coalition dirigée par les Fernandez avec 48 % des voix représente plus que l’unité du péronisme, ou  que le retour du kirchnérisme  gouvernant entre 2003 et 2015 , puisqu’ils expriment une coalition diverse qui contient en son sein des entités autodéfinies sur un arc qui va de la gauche à la droite , avec des nuances quant aux positions sur des thèmes stratégiques , entre autres relatifs à l’ordre économique, social , aux relations internationales et à l’insertion internationale , particulièrement, comment se positionner par rapport au Vénézuéla. Mais je suggère aussi que la coalition dirigée par Macri quitte le gouvernement avec une récolte de 40 % de volontés électorales et des manifestations massives dans la rue , atypique  pour une tradition étrangère à tout ce  qui n’est pas discrétion et activité politique à huis clos.

 

J’ai suggéré en diverses occasions que la nouveauté politique post 2001 en Argentine se manifestait dans le «  kirchnerisme » et le «  macrisme » , qui sont hégémoniques dans les coalitions qui se sont disputé le pouvoir cette fois-ci. Dans les deux coalitions il existe des expressions des partis traditionnels , péronisme et radicalisme, dont les identités sont en conflits à travers des personnes dont les noms expriment des courants différents quant au diagnostic du présent et du futur du pays . Il s’agit de changements dans les identités politiques, où le péronisme et le radicalisme  continuent d’être 

la tradition historique, abritant de nouveaux phénomènes qui cherchent à prendre leurs distances avec la matrice originelle et à construire une nouvelle représentation politique.

 

L’hégémonie de la coalition est portée par le kirchnérisme et le macrisme, et plus précisément par Cristina Fernandez de Kirchner (CFK) d’un côté et par Mauricio Macri de l’autre. A côté de CFK, coexiste un ensemble de femmes et d’hommes qui se disputeront l’héritage et le leadership prochainement , y compris le Président élu Alberto Fernandez, Maximo Kirchner , Axel Kicillof, et même   une kyrielle de dirigeants territoriaux à la tête de gouvernements provinciaux, locaux et de leurs parlements respectifs. A côté de Macri, se présente pour la succession le Chef du Gouvernement de la ville de Buenos Aires, Horacio Rodriguez Larreta, qui entame son deuxième mandat avec 55 % des voix ( 20 points de différence avec le second , de l’alliance Frente de Todos) et , bien sûr, l’ex-gouverneure de la province de Buenos Aires et quelques leaders du radicalisme , surtout ceux qui se maintiennent au pouvoir dans les provinces et les municipalités, en particulier celles qui se trouvent dans la zone la plus riche du pays,  liée au négoce agraire, où la position de la droite a été forte : Mendoza, Cordoba, Santa Fe, , Entre Rios, et la ville de Buenos Aires .

 

Quelle est la situation après le mandat de Macri  (2015-2019) ?

 

La situation c’est l’inflation et la récession, avec une augmentation des prix proche des 60 % pour cette année, une chute du PIB estimée à -3 % ; avec une politique économique qui a pour gagnants le complexe agraire du négoce d’exportation , qui s’appuie essentiellement sur le soja et ses dérivés  sous la domination des transnationales de l’alimentation et de la biotechnologie ; le complexe de la grande exploitation minière à ciel ouvert ; l’exploitation pétrolière avec le nouvel objectif des hydrocarbures non conventionnels du gisement de  Vaca Muerta ; les entreprises privatisées de services publics avec leurs tarifs dollarisés ; le secteur des entreprises transnationalisées de l’industrie de l’assemblage pour un marché mondial ; et , bien sûr, la spéculation financière avec la banque transnationale en tête et la dette extérieure élevée ( presque 100 % du PIB) , et une dette publique favorisée par le FMI depuis la corrida du change de 2018.

 

Parmi les perdants, on trouve la majorité de la société, avec une projection de 40% de gens appauvris d’ici la fin de l’année, et un résultat à mi-année de 10,6 % de chômeurs , un chiffre supérieur de sous-emploi, et un tiers de la force de travail totale en situation irrégulière, sans accès à la sécurité sociale. La précarité de l’emploi est une donnée structurelle avec le risque d’aggravation dû au projet de réforme réactionnaire du droit du travail s’attaquant aux conventions collectives, au droit protecteur des travailleurs , travailleuses et à leurs organisations syndicales, sociales et territoriales. Un financement des retraites qui fait que la majorité perçoit le minimum d’une pyramide de revenus aplatie que l’on prétend affiner par de nouvelles réformes des droits des retraités et retraitées.En plus de la majorité des travailleuses et travailleurs , le secteur des petites et moyennes entreprises se voit aussi affecté par la diminution du pouvoir d’achat de la majorité de la population et un commerce international qui privilégie les exportations du secteur intégré dans le système mondial du capitalisme contemporain . 

 

Ce sont les gagnants et les perdants d’un système productif géré sous régime dictatorial depuis la moitié des années 70, renforcé dans les années 90 sous des gouvernements constitutionnels, péronistes et radicaux, et clairement accentué dans les années du gouvernement Macri. Les politiques néolibérales, libérales d’aujourd’hui, ont caractérisé presque un demi siècle d’histoire récente, avec des périodes où on a tenté de modérer l’impact social sur les secteurs à faibles revenus , sans modifier les conditions structurelles :

 

a- la tendance à malmener les droits, les revenus et la condition socio-économique des travailleuses et des travailleurs ;

 

b- le changement réactionnaire de la fonction de l’état pour favoriser la logique du profit et la promotion du capital privé , local et extérieur ; 

 

c- une accélération de l’ouverture du pays au libre mouvement international des capitaux, services, et marchandises à l’encontre de toute proposition d’insertion alternative dans la région ces dernières années.

 

Les politiques néolibérales ont généré une conception culturelle individualiste, du sauve qui peut, base pour un aval à une politique de droite qui,  pour la première fois dans l’histoire constitutionnelle de l’Argentine, a accédé au gouvernement par le vote. Dans l’histoire depuis 1930, la droite arrivait au pouvoir par des coups d’état  pour essayer de subordonner l’ensemble de la société au mandat des classes dominantes qui, maintenant depuis 2015, cherchent à se maintenir par la voie électorale sous la présidence de Macri.. C’est quelque chose qu’il ne faut pas sous estimer avec ce qui a été accumulé électoralement (40%) et la mobilisation sociale visible de ces derniers temps. Ce consensus a rendu possible l’expérience de gouvernement de Mauricio Macri  alimentée par la dette publique et soutenue depuis les Etats-Unis ; il est lié à l’intérêt de Trump d’étouffer le processus vénézuélien en faisant barrière à toute tentative critique aux politiques pro-capitalistes et surtout  dans le but de s’approprier l’énorme provision de pétrole du Vénézuéla, la plus grande réserve mondiale de ce produit stratégique. Le gouvernement de Macri a reconnu le président auto-proclamé du Vénézuéla et son ambassadrice en Argentine. 

 

En même temps, il faut signaler que la défaite de Macri a été précédée, pendant sa gouvernance, par d’importantes manifestations populaires avec 5 grèves générales du mouvement syndical ; des protestations contre les « tarifazos » (coup des tarifs) dus à la dollarisation des tarifs des services publics privatisés ; un mouvement féministe grandissant qui signifie la lutte pour l’égalité de genre, les diversités et les dissidences, et aussi diverses initiatives contre le modèle productif extractiviste exacerbé et pour défendre l’environnement et les conditions de vie de la population . Cette mobilisation sociale continuelle est ce qui a ouvert la voie à la défaite électorale du gouvernement de droite. 

 

Pour penser ce qui va advenir

 

Il est compliqué de penser l’avenir proche de l’Argentine, à cause des conditions structurelles du modèle productif hégémonique et les conséquences de l’accord avec le FMI . Il y a la demande du pouvoir économique local et mondial qui vise à soutenir le mécanisme d’appropriation de la plus-value par les capitaux les plus concentrés qui agissent dans le pays. De l’autre côté, il faut satisfaire l’urgence alimentaire d’une majorité sociale appauvrie et sortir urgemment  de la récession et du processus d’accélération inflationniste.

 

Au delà d’un discours critique des politiques de Macri, il est encore prématuré de dire par où passera la politique officielle du prochain gouvernement qui prendra ses fonctions le 10 décembre prochain. Il n’y a pas encore de désignation des futurs fonctionnaires, même s’il existe des tractations médiatiques de candidats ayant des antécédents et des positions pas toujours convergentes ; on devra donc attendre que soit annoncée la composition du cabinet et les politiques concrètes qui seront proposées. On peut cependant anticiper que, bien qu’il n’existe pas de réponses immédiates, il est fort probable que le conflit social prenne de l’ampleur, s’appuyant sur la tradition de luttes et d’organisation de l’Argentine, mais aussi stimulé par le climat social du moment dans la région. 

 

Que faire de la dette est la grande interrogation. Le FMI et les Etats-Unis se sont montrés disposés à une renégociation des échéances ; il y a même eu un appel téléphonique de Trump pour saluer le président élu et placer les Etats-Unis et le FMI dans de bonnes dispositions pour des renégociations . Cette volonté n’inclut pas nécessairement une plus grande souplesse de la conditionnalité de l’austérité et des réformes réactionnaires du travail, des retraites et de la fiscalité contenue dans l’accord avec le FMI . Il existe une opinion alternative qui privilégie l’idée de satisfaire les créances sociales plutôt que celles des créanciers extérieurs, ce qui suppose d’ajourner le désendettement et de soumettre cette dette à un processus préalable d’investigation et d’audit , tant pour les nouvelles dettes de cette dernière période que pour celles qui se sont accumulées depuis le temps de la dictature génocidaire. L’investigation constitue une tache à réaliser, même s’il existe une avancée importante au niveau de la Justice , y compris avec des sentences exécutées. On soutient que tant qu’il n’y a pas eu d’investigation, les paiements doivent être suspendus.

 

Il est certain qu’on ne peut pas modifier du jour au lendemain le modèle de production, mais la lutte contre la logique néolibérale ne peut pas se développer si on ne résiste pas à la logique de l’accumulation capitaliste ; ce qui est envisageable seulement avec une forte intervention organisée et mobilisée de la société dans l’objectif de transformer consciemment la réalité. Il n’est pas possible de satisfaire la demande sociale et le sens principal du vote avec des mesures de politique économique qui ne s’affrontent pas à l’ordre capitaliste. 

 

Buenos Aires, le 25 novembre 2019.